LOUIS XI ET CHARLES LE TÉMÉRAIRE
Les dix années de règne de Charles le Téméraire, comme duc de Bourgogne (de 1467 à 1477), ne sont qu'un nouvel épisode de la grande et éternelle « Question d'Occident » ; mais la vigueur et la puissance des champions en présence donnent à la lutte un caractère particulièrement dramatique. La maison de Bourgogne y succomba; la France s'y trouva menacée d'un démembrement et d'un abaissement comparables à ceux qu'elle avait subis durant la guerre de Cent ans, car, si le Téméraire eût réussi à créer un grand royaume dans la France de l'Est, la monarchie capétienne eût été dans un péril aussi grave que lorsque les rois d'Angleterre possédaient la Normandie et la Guyenne.
Charles, que ses contemporains surnomment « le hardi, le guerrier, le terrible, le téméraire », avait 34 ans à la mort de son père; il voulut, plus ambitieux encore que lui, reconstituer le vieux royaume carolingien de Lotharingie, en lui donnant pour limites, au sud, la Méditerranée et au nord le Pas de Calais, en l'appuyant, d'une part, aux Alpes et au Rhin, et d'autre part, aux Cévennes et jusqu'à la Somme. A la vérité, cette vaste contrée n'était homogène ni par l'habitat, ni par le climat, les traditions et les mœurs. On y parlait plusieurs dialectes de la langue d'oc et de la langue d'oïl, ainsi que des dialectes tudes-
ques, l'allemand, l'alsacien, le hollandais, le flamand. Mais le régime féodal ne tenait aucun compte de ces différences et il rapprochait ou dissociait, suivant le hasard des héritages, des mariages, des partages de famille, les principautés, souverainetés ou seigneuries les plus disparates.
Louis XI, après avoir racheté les villes de la Somme, « ses terres et seigneuries de Picardie », et pour cela, renoncé à tous ses droits sur le Luxembourg, reprit la politique d'intervention de son père dans les affaires de Liège. A cette époque, les villes du pays wallon étaient, comme celles de la Flandre, des centres d'industrie très florissants ; le parti démocratique, très ardent, s'y était développé au détriment de l'autorité féodale du princeévêque, de même qu'en Flandre au préjudice du comte. L'évêque de Liège étant soutenu par le duc de Bourgogne, les démocrates, qui formaient le parti « vrai liégeois » ou national, s'appuyèrent sur le roi de France. Dès 1461, Louis XI promit de les protéger et favorisa leur révolte contre Louis de Bourbon1.
Le duc Charles soutint l'évêque et se montra ainsi, dès le premier jour, pour le roi de France un vassal terriblement dangereux. Voulant acquérir, de gré ou par force, les terres qui formaient des enclaves au milieu de ses domaines ou dont la possession devait arrondir ses frontières, les Liégeois subirent ses premiers coups ; sans égard pour leur alliance avec Louis XI, ou peut-être à cause d'elle, le duc Charles les força à lui remettre les clefs de leur ville, et au début de novembre 1467, il fit son entrée à Liège en conquérant ; Tongres et le duché de Gueldre subirent un sort semblable. On sait comment en 1468, Charles eut avec Louis XI, à Péronne, une entrevue à la suite de laquelle il retint, dans la vieille prison où mourut Charles le Simple, le roi de France lui-même qu'il ne relâcha qu'après lui avoir fait signer un traité humiliant.
L'année suivante, Charles le Téméraire fut assez adroit pour se faire remettre en gage le comté de Ferrette et les autres possessions autrichiennes d'Alsace, en payant les dettes de l'archiduc Sigismond. A cette occasion, les commissaires du duc de
1. Petit-Duta-illis, dans Lavisse, Hist. de France, t. IV, 2* partie, pp. 340-341 ; 353, 355 à 360.
Bourgogne étant venus à Thann, furent reçus par Sigismond qui, le 21 juin 1469, leur offrit un souper maigre, — car c'était jour d'abstinence, — dont on a longtemps gardé le joyeux souvenir dans le pays. Les chroniques nous en ont conservé « l'assiette ». On se mit à table à 4 heures de l'après-midi ; parmi les convives, on distinguait le margrave de Bade, assis à côté du duc d'Autriche. « Sur le banc où étaient assis lesdits duc et marquis, et au plus près dudit duc, fut mise une petite serviette, et sur laquelle deux grosses coupes d'argent doré, eouvertes, pesant huit ou dix marcs, toutes pleines de vin. » On servit, d'abord, des œufs pochés, puis, entre autres, un plat de «vairons», des « chaffots frits, lesquels mondit seigneur a répandus sur la table » ; des raves cuites « découpées bien menu » ; des truites ; « deux écuelles pleines de vinaigre pour toute la compagnie » ; un plat de « soupe de cerises fortes ; après, des truites mises en sauce jaune; après, des pois en cosse; après, des truites rôties, et des beignets en façon de poires. Après, fut apporté à laver à mondit seigneur d'Autriche seul ; et après, à messieurs les marquis de Bade et de Rothelin (Rudelin) ». Le service était fait par un écuyer tranchant et d'autres « trancheurs ». « Quand monseigneur d'Autriche voulait boire, un écuyer le servait d'une desdites coupes ; tandis qull buvait, il lui tenait la couverte de ladite coupe dessous » . Le margrave de Bade buvait ferme aussi, mais on ne lui tenait pas « la couverte dessous ». Sur tous les mets « il y avait de la poudre (sans doute de safran), et sur les bords des plats, bien largement». Les chevaliers, notaires et autres gens de peu faisaient ripaille à d'autres tables et dans les salons voisins.
Sigismond avait un besoin dévorant d'argent pour soutenir la guerre qu'il faisait aux Gantons suisses ; Charles le Téméraire ne demandait pas mieux que de lui en prêter. « Moyennant 500.000 florins, résume Petit-Dutaiilis, Charles le Téméraire acquit les droits que Sigismond avait conservés dans le comté de Ferrette, le landgraviat de la Haute- Alsace, les villes forestières de Rheinfelden, Saeckingen, Laufenbourg et Waldshut, et le comté de Hauenstein; il pouvait notamment y racheter les terres engagées par les ducs d'Autriche : il devait tout abandon-
ner le jour où Sigismond lui rembourserait, en une fois, et les 500.000 florins, et les dépenses que Charles aurait faites pour le bien de l'Alsace. Une clause secrète promettait l'assistance de Charles le Téméraire au duc d'Autriche, s'il était attaqué par les Suisses1.» Il était bien évident, pour le duc de Bourgogne, que Sigismond ne serait jamais en état de le rembourser et par conséquent de recouvrer ses domaines rhénans.
Le landgraviat de la Haute-Alsace avait eu beaucoup à souffrir des Suisses, après le départ des Ecorcheurs. Les montagnards y avaient fait de fréquentes incursions pour ravager les terres de leur ennemi, le duc d'Autriche. Ce fut un noble alsacien, Pierre de Hagenbach que Charles le Téméraire chargea, avec le titre français de « grand bailli », de rétablir l'ordre et la sécurité dans le pays. Mais lorsqu' Hagenbach voulut introduire la domination bourguignonne dans les grandes républiques de Mulhouse, de Bâle et de Colmar, ces villes, aussi jalouses de leurs libertés et de leur indépendance que les Cantons suisses, se révoltèrent, comme Metz s'était dressée en face de Charles VII. Par le traité du 14 mars 1473, appelé la « Basse Union », Bâle, Colmar, Mulhouse, Strasbourg, Schlestadt, le margrave de Bade conclurent une alliance de dix ans contre Charles le Téméraire. Partout on prit les armes. Hagenbach que Charles, occupé en Lorraine, ne put secourir à temps, fut jeté en prison, traduit devant une haute cour de justice, condamné à mort et décapité le 9 mai 1474. La domination bourguignonne en Alsace disparut avec lui2.
Pendant que se déroulaient ces tragiques événements, Charles « travaillait » le faible Frédéric III. Il venait d'imposer, le 15 octobre 1473, au duc de Lorraine, un traité qui lui donnait, à lui et à ses armées, le droit de passage dans toute la Lorraine et lui livrait les principales places fortes du duché. Frédéric III vint à Trêves conférer avec l'astucieux duc de Bourgogne qui, passant tour à tour des flatteries aux menaces, s'enhardit jusqu'à demander à l'Empereur le titre de Roi des Romains. Il
1. Petit-Dutaillis, dans Lavisse, Hist. de France, t. IV, 2* partie, p. 371.
2. Voir surtout sur ces événements : Gn. Nerlinukr, Pierre de Hagenbach et la domination bourguignonne en Alsace, 1891, in-S.
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offrit, en échange, la main de sa fille Marie pour Maximilien, le fils de Frédéric1. Après cela, Charles se chargerait de chasser les Turcs et de « réduire à l'impuissance le roi de France, le perfide Louis XI, l'empoisonneur, le fratricide, l'éternel perturbateur de la paix entre les fidèles'2».
Ces propositions grandioses effrayèrent le timide Frédéric qui recula; dès lors, Charles en fit de plus modestes. Il se contenta de demander, en échange de la main de sa fille pour Maximilien, que la Bourgogne fût érigée en un royaume qui comprendrait, « outre ses domaines, les évêchés d'Utrecht, de Tournai, de Cambrai, de Toul et de Verdun, la Lorraine et la Savoie ». L'empereur parut si bien se prêter à cette combinaison, que le Téméraire fit préparer à Trêves la cérémonie de son couronnement3.
Mais Frédéric se trouva tout à coup mis en défiance par les Princes électeurs qui ne se souciaient point d'avoir en Lorraine un voisin aussi redoutable; Louis XI, informé par ses agents de ce qui se tramait à Trêves, fit secrètement des ouvertures à Frédéric, lui demandant pour le dauphin de France la main de sa fille Cunégonde. Charles s'irrita; il paraissait tenir l'Empereur sous sa griffe. Qu'allait-il advenir ? Soudain, le 23 novembre, Frédéric III quitta Trêves sans prévenir et rentra en Allemagne. Le duc de Bourgogne furieux et déçu, se dédommagea en jetant son dévolu sur le riche Electorat ecclésiastique de Cologne. Il fut appelé dans ce pays par l'archevêque, Robert de Wittelsbach, qui, criblé de dettes, comme tous les féodaux allemands, avait voulu pressurer par trop ses sujets; ceux-ci se révoltèrent et le Chapitre déposa l'archevêque qui ne trouva rien de mieux à faire, pour se venger, que d'appeler sur son pays la domination bourguignonne. Charles le Téméraire accourut, ravagea la contrée et mit le siège sous les murs de Neuss.
Louis XI qui soutenait par sa diplomatie et de son argent les ennemis du duc de Bourgogne, épiait, lui aussi, le moment d'intervenir. En 1474, il réussit à conclure contre Charles le
1. Petit-Dut.ullis, dans La. visse, Hlst. de France, t. IV, 2e partie, p. 372.