Tacite, Annales, XIII
tenter d'autres barbares miséreux. Les Ampsivariens, à leur tour, les trouvèrent à leur convenance et s'empressèrent de les occuper. Ils étaient plus nombreux et plus redoutables que les Frisons, et puis, ils avaient une bonne raison pour émigrer. Leurs voisins et ennemis, les Ghauques, venaient de les expulser de leur propre pays. « Forcés de fuir, n'ayant plus de retraite, ils demandaient pour toute grâce, dit Tacite, un asile tranquille. Leur chef, Boiocale, était un guerrier célèbre parmi ces barbares, et connu aussi de nous par sa fidélité pour Rome.
« Boiocale représenta au gouverneur Avitus qu'au moment de la révolte des Chérusques, Arminius lui avait donné des fers ; que depuis, il avait servi sous Tibère et sous Germanicus, et qu'il venait couronner un attachement de cinquante années, en mettant sa nation sous notre puissance. » Ces champs que désiraient les Ampsivariens avaient appartenu jadis aux Ghamaves, puis aux Tubantes, et enfin aux Usipètes. Ils étaient devenus déserts. « La terre, dit le Barbare, n'est-elle pas pour l'homme comme le ciel pour les dieux? Les places vacantes appartiennent à tout le monde. » Puis, regardant le Soleil, il l'invoque et lui demande s'il consentira désormais à éclairer un sol inhabité ; si les dieux ne déverseraient pas plutôt tous les flots de l'Océan sur les accapareurs de la terre.
Avitus fut offensé de ce discours qu'il jugea audacieux. « Ces mêmes dieux, répondit-il, ont laissé les Romains maîtres de donner ou d'ôter. » Les Ampsivariens doivent partir; quant à Boiocale, leur roi, il aura seul des terres en récompense de sa fidélité. Mais le fier barbare repousse ce présent comme la récompense d'une trahison ; il ajoute tristement : « Si la terre nous manque pour vivre, elle ne peut nous manquer pour mourir ! »
Les Ampsivariens désespérés coururent aux armes. Les Bructères et les Tenctères semblèrent vouloir faire cause commune avec eux; mais la peur les retint. Les Ampsivariens demeurés seuls, se réfugièrent sur le territoire des Usipètes et des Tubantes qui les chassèrent; ils allèrent, ensuite, comme un troupeau errant, chez les Cattes, puis chez les Chérusques : « Ne pouvant s'établir nulle part, manquant de tout, poursuivis
partout, ce qu'ils avaient de guerriers finit par périr entièrement dans ces longues courses à travers tant de terres ennemies ; le reste fut une proie qu'on se partagea1. » Ainsi finit le peuple des Ampsivariens ; sa mort fut celle de beaucoup d'autres nations barbares de Germanie.
Mais la Gaule était efficacement préservée. La prospérité des contrées cis-rhénanes et de la Gaule entière, une fois la sécurité de la frontière assurée, ne porta nulle atteinte à l'esprit particulariste et national des Gaulois. Ils n'abdiquèrent jamais leurs traditions propres, tout en admettant sincèrement leur incorporation dans l'Empire, protecteur et gardien de la frontière du Rhin. Tout le long des siècles de l'Empire, leur sentiment national revêt une double forme : tantôt, les Gallo-Romains aspirent, comme jadis, à l'autonomie politique ; tantôt ils veulent seulement donner au monde romain un empereur de leur choix : nous verrons les légions du Rhin, recrutées chez eux en grande partie, élever sur le pavois ceux des généraux qui leur inspirent le plus de confiance pour la garde de la frontière.
Cette double forme du patriotisme gaulois se manifesta, en particulier, à l'occasion des troubles qui accompagnèrent et suivirent la mort de Néron. Un noble aquitain, de race royale, Julius Vindex, était alors gouverneur de la Gaule Lyonnaise : c'est en faisant appel aux souvenirs de l'indépendance qu'il soulève les Séquanes, les Edùens, les Arvernes. Il écrit à Galba qui, lui-même, avait gouverné l'Aquitaine et la Germanie supérieure et avait laissé dans les Gaules le meilleur souvenir : « Viens, il en est temps ; viens donner un chef à ce puissant corps des Gaules. Nous avons déjà armé plus de 100.000 hommes. » Le gouverneur de la Germanie inférieure, Fonteius Gapito, s'associa au soulèvement. En vain, le légat de la Germanie supérieure, Verginius Rufus, demeuré fidèle au Sénat romain, tue 20.000 Gaulois auprès de Besançon, et refuse l'empire pour lui-même. En vain, Lyon, Reims, Langres et Trêves montrent de la tiédeur ou font diversion ; en immense majorité, les peuples de la Gaule et les légions du Rhin proclament Galba, le