Suétone, Domitien
burg, à l'ouest de Tubingue. Le limes germanicus continué, engloba toute cette région.
Trajan, achevant l'œuvre commencée par Domitien, fut le véritable organisateur de la frontière romaine du côté de la Germanie, à la fois sur le Rhin et sur le Danube. Il était, comme officier, depuis une dizaine d'années déjà, sur les bords du Rhin, lorsque Nerva l'ayant distingué le nomma légat de Germanie supérieure. Il sut réprimer avec prudence et fermeté les velléités de révolte des Barbares ; en raison de ses services militaires et administratifs, Nerva l'adopta comme son successeur à l'empire et l'associa à son principat dès l'an 97. A la suite d'événements sur le Rhin, au courant desquels les historiens ne nous mettent point, Nerva et Trajan prirent ensemble le titre de Germanicus. Trajan passa ensuite de la Germanie supérieure au commandement de la Germanie inférieure.
Il se trouvait à Cologne en janvier 98, lorsque Nerva mourut. Demeuré seul empereur, son action n'en fut que plus active sur le Rhin. Le séjour prolongé qu'il avait fait sur la frontière l'amena à cette conviction que si Rome n'avait point d'avantage à faire la conquête de la Germanie marécageuse et forestière, il importait toutefois de ne pas laisser plus longtemps la Gaule exposée aux incessantes déprédations des Germains ; il fallait l'isoler du contact direct avec les Barbares et rendre le Rhin infranchissable pour ces derniers.
Pénétré de cette idée, Trajan ne fit aucune conquête nouvelle en Germanie. Il se borna à asseoir solidement la domination romaine dans la zone militaire, et à compléter la construction du limes germanicus commencé par ses prédécesseurs. La grande muraille partait de Hônningen, en face de Rigomagus (Remagen) sur le Rhin, au confluent du Vinxbach. C'était le point qui marquait, en même temps, la limite des deux provinces de Germanie. Le limes était composé d'un large fossé ou vallum, bordé du côté romain par un levé de terre appuyé contre une haute et épaisse muraille. Au-dessus de la muraille, courait un chemin de ronde ; de distance en distance, des redans crénelés formaient saillie à l'extérieur. Plus espacés, des postes de garde (prœsidia), des tours d'observation, des castella ou
casernes fortifiées; des places d'armes ou de vastes camps pour des légions entières, toutes les vingt lieues, au moins.
D'Honningen, le lunes germanicus se dirigeait au sud-est, à peu de distance du Rhin, atteignait le mont Taunus à Langensclrwalbach, chez les Mattiaques. Contournant la montagne, le rempart remontait à l'est jusque vers les sources du Wetter, presque parallèlement au Mein, flanqué d'une suite de prsesidia, dont le plus important était à Saalburg. Sur la Nidda, Heddernheim, et sur le Mein, Hôchst, Francfort, Kesselstadt furent aussi fortifiées et eurent des garnisons qui furent l'embryon de ces villes. Aux sources du Wetter, le rempart faisant un coude brusque, englobait la vallée de la Nidda, passait à Markôbel, pour aller rejoindre le cours du Mein à Grosskrotzenburg, près de Hanau, à quelques kilomètres à l'est de Francfort. A cet endroit, la fortification était interrompue. Le Mein, aux bords escarpés, servait de frontière depuis Grosskrotzenburg jusqu'à Altstadt. Là, près de Miltenberg, la fortification reprend, s'appuyant sur la rivière ; elle court en droite ligne vers le sud, jusqu'à Lorch, sur la Rens, à l'est de Stuttgart. En ce point, appelé ad Lunam, qui domine le Neckar {Nicer) dont le cours est entièrement englobé dans l'empire, une forteresse énorme terminait le limes germanicus, dont le parcours total depuis Hônningen était de 372 kilomètres.
A la forteresse de Lorch [ad Lunam), le limes germanicus était relié au limes rhœticus qui, formant un coude avec lui, le prolongeait dans la direction de l'est jusqu'au Danube; la muraille finissait à Abusina, aujourd'hui Kehlheim, au confluent de l'Alcimona (i'Altmiihl) et du Danube, à proximité de Ratisbonne.
Telle fut la limite définitivement arrêtée de l'empire romain, le seuil de la civilisation, la barrière imposée à la barbarie. A l'intérieur du limes, Trajan fortifia divers points dont sa longue expérience du pays et des Germains lui avait fait remarquer la faiblesse ; vers le confluent du Mein, il fit bâtir une forteresse appelée Munimentum Trajani que devait utiliser encore l'empereur Julien ; le cours inférieur du Neckar, occupé par des Suèves tributaires, fut aussi fortifié, et c'est peut-être à
Trajan que les villes de Bade et de Heidelberg doivent leur création. Il y eut une Colonia Trajana auprès de Castra Vêlera (Xanten), en face de l'embouchure de la Lippe; enfin, quelques postes avancés, hardiment créés par Drusus ou Germanicus, furent consolidés et entretenus chez les Germains tributaires de la rive droite, comme Amisia (Ems)et Aliso (Elsen), près de Paderborn, à proximité du théâtre du désastre de Varus. Les routes militaires qui reliaient entre eux les postes fortifiés étaient, en même temps, des voies commerciales très actives et à l'abri des coups de main et de la piraterie.
On sait que ce système de défense par un vallum et une muraille crénelée, flanquée de tours et de castella, ne fut pas seulement appliqué à la défense du Rhin. Les Romains construisirent, à diverses époques, un rempart analogue en Dacie, le long du Danube ; il y eut aussi un limes en Bretagne, en Arabie et en Egypte. Les Grecs avaient appliqué le même principe à la défense de FAttique, par la construction des Longs Murs qui reliaient Athènes au Pirée. Au fond de la Mongolie, la grande Muraille de Chine fut construite pour mettre une barrière à la marche envahissante des populations nomades de la Haute Asie. A cause d'elle, les hordes des Huns, des Turcs, des Mongols furent obligées de s'acheminer du côté de l'Occident, sur l'Europe.
Les mêmes causes qui, à partir de Trajan, ont développé immensément la prospérité des villes gallo-romaines du Rhin, ont aussi engendré la richesse des populations agricoles dans les campagnes. Le travail de la terre reprend sans que les moissons, désormais, risquent d'être brûlées ou pillées par les ruées des Barbares. La population des bourgs s'accroît de colons ou de propriétaires gallo-romains et d'esclaves germains. Partout s'élèvent des monuments romains, des villas agricoles, des centres de fabrication industrielle, poteries, verreries, briqueteries, armes, bijoux, ustensiles de ménage dont on a recueilli et étudié les débris à notre époque. Non seulement on retrouve ces vestiges sur place, mais les musées des pays rhénans en sont remplis : Metz et Trêves, Strasbourg et Mayence, Bonn «t Cologne et vingt autres.
Les groupes de populations germaines autorisés à s'installer dans l'empire, auxquels on donne des terres à défricher dans les pays sur lesquels veillent les légions, se romanisent comme les Gaulois se sont romanisés avant eux. Mais au delà du limes, la Germanie reste inorganique, sans ville, sans monnaie, sans industrie, sans culture : la barbarie immuable ! Est-ce là ce que l'empereur Guillaume II, en octobre 1900, a voulu souligner en inaugurant, à Saalburg, dans un castellum du limes, une statue à l'empereur Antonin le Pieux et un petit musée d'antiquités romaines ? Il est permis d'en douter. Ils sont allés également contre le but qu'ils poursuivaient, ces autres invocateurs du « vieux Dieu » germanique, qui ont bâti avec tant d'ostentation ce temple de la Walhalla, voisin de Ratisbonne, dont nous parlions plus haut. Quiconque est allé visiter ce pastiche du Parthénon, destiné à éterniser la mémoire de la défaite de Napoléon à Leipzig, en 1813, — défaite due à une trahison allemande, — demeure stupéfait de ce défi à l'art et à l'histoire, au Romanisme et à la raison humaine. Mais, en érigeant ce monument au point môme où finissait le limes romain, ne diraiton pas que le Teutonisme a, inconsciemment, posé la borne de la Barbarie là où les Romains l'avaient plantée ? Quel singulier hasard, également, qu'à l'autre bout du limes, la Germania du Niederwald se dresse aussi, comme pour marquer la frontière vingt fois séculaire du monde civilisé !