DE L'EMPIRE ROMAIN
Un des phénomènes que les historiens de la Gaule romaine se sont, à l'envi, le plus appliqués à mettre en évidence, et qui surprend toujours, c'est que — la frontière du Rhin exceptée, — les Romains ont gardé la Gaule, sans soldats. Dès le temps de Tibère, il n'y a presque point de garnisons dans l'intérieur de la Gaule, en dehors des postes de police municipale ou de la garde des gouverneurs des provinces : toutes les troupes sont concentrées sur la frontière, le long du limes, dans les deux provinces de Germanie. Pour les Romains, comme pour les Gaulois, le péril est extérieur, sur la rive droite du Rhin; il n'existe point dans la Gaule elle-même. Et ceci peut donner à réfléchir aux conquérants modernes qui prétendent imposer leur domination par la force, aux pays étrangers qu'ils ont envahis et qu'ils ont l'ambition de garder par la contrainte, la persécution, la brutalité armée, partout répandue et organisée. Rome domina
sans garnisons intérieures, pacifiquement, la Gaule et le reste du monde romain ; elle conquit le cœur des nations par les bienfaits de la civilisation et du bien-être qu'elle leur apporta,, par le respect des religions, des traditions et des usages nationaux, par la protection des frontières de tous ces peuples contre la barbarie extérieure. Pour la Gaule, le compte a été fait: « En dehors des deux gouvernements militaires de Germanie où étaient concentrées les armées, dit Ernest Desjardins, il n'y avait point de soldats dans les Gaules : une cohorte légionnaire, tout au plus, dans chaque siège des gouvernements provinciaux, à Narbonne, à Bordeaux, dont la présence est attestée seulement par quelques militaires des cohortes proconsulaires et prétoriennes; une cohorte de la garde urbaine de Rome, détachée à Lyon ; quant à la Belgique, nous ne savons où se trouvait le détachement ; enfin, la cohorte de Liguriens dont nous retrouvons la trace dans la petite province équestre des Alpes-Maritimes. Gela faisait environ 3.000 hommes, et c'était tout pour l'intérieur du pays. On a peine à comprendre que 3.000 hommes armés aient suffi à maintenir la paix, pendant trois siècles d'occupation militaire, dans une région qui correspond à la France, à la Suisse, à la Belgique, à une partie de la Hollande, de la Prusse et de la Bavière rhénanes 1. »
Cette absence de soldats romains dans l'intérieur de la Gaule, en laissant nos cités à l'administration municipale, ne contribua pas peu à maintenir et à perpétuer l'esprit national. L'administration romaine elle-même, nullement tracassière, n'intervenait guère que pour l'établissement des registres de l'impôt et sa perception : cela seul, souvent, nous devons le reconnaître, parut bien dur aux Gaulois.
En revanche, les forces échelonnées sur les confins militaires, dans les deux provinces de Germanie, étaient imposantes. Elles variaient suivant les circonstances et le danger, mais elles furent rarement inférieures à huit légions, c'est-à-dire environ 48.000 soldats éprouvés, sans compter les troupes auxiliaires d'infanterie et de cavalerie qui doublaient ce chiffre. On
1. Erh. Dksjauim.ns, Géographie de lu Gaule romaine, t. III, p. 403.
peut donc évaluer à près de cent mille hommes les troupes permanentes auxquelles la garde du Rhin était confiée. C'était, remarque Desjardins, plus du quart de toute l'armée de l'Empire romain, mais c'était une armée de défense et de protection et non point une armée d'oppresseurs. D'ailleurs, la plus grande partie de ces troupes était recrutée en Gaule: les deux tiers au moins étaient des Gaulois. Dès le temps de Jules César même, une légion, celle de l'Alouette [legio Va Alaudœ), avait été formée de Gaulois. En outre, on sait que la cavalerie romaine, sous l'empire, était presque exclusivement composée de Gaulois ; les commandements s'y faisaient en gaulois ; les manœuvres restèrent celles de l'ancienne cavalerie gauloise d'avant la conquête.
C'était évidemment habile, de la part des Romains, d'intéresser les Gaulois à la défense du Rhin. César poursuivant les Suèves au delà du Rhin, Drusus, Tibère, Germanicus avaient eu soin de présenter leurs expéditions dans les forêts de la Germanie, comme des campagnes auxquelles le salut de la Gaule était attaché : et c'était vrai. En combattant sur le Rhin, les Gaulois combattaient pro aris et focis, c'est-à-dire, comme jadis, pour leur patrie. Mais, remarquons que leur présence prépondérante dans leslégions rhénanes, contribuait, autant que l'absence de garnison dans l'intérieur de la Gaule, à maintenir l'esprit et les mœurs gallo-romaines dans les deux Germanies. Cette politique de Rome avait donc son avantage, puisque les Gaulois se battaient d'autant mieux qu'ils défendaient leurs foyers, mais elle eut aussi son inconvénient, au point de vue romain : ce fut de maintenir dans les légions rhénanes un état d'esprit séparatiste et national. Les révoltes des légions du Rhin furent, nous le verrons, inspirées par le sentiment national gaulois.
Dès l'époque de Drusus, Mogontiacum (Mayence), en face du confluent «ha Mein et du Rhin, fut la base de la défense de la Gaule et des expéditions transrhénanes. C'était la principale porte d'entrée de la Germanie par la faille du Mein. De part et d'autre du pont de Mayence, comme de part et d'autre du pont de Cologne, c'étaient deux mondes bien différents, hostiles irréductiblement. Les Romains bâtirent comme tète de pont.
sur la rive droite du fleuve, en face de Mayence, le fameux castellum Mogontiacense (Gastel) ; ils fortifièrent aussi solidement le Taunus : là, se trouvait, chez les Mattiaques, l'Arctaunon qui protégeait des mines d'argent et les sources thermales appelées Aquse Mattiacse (Wiesbade), si fréquentées par les Gallo-Romains avant celles & Aquse Grani (Aix-la-Chapelle).
Avant la création de la colonie romaine de Cologne, le grand quartier général de la Germanie inférieure, était Vetera {castra cetera) auprès de Wesel, qui joua un si grand rôle dans la révolte de Civilis. Nous avons vu que la limite des deux provinces, c'est-à-dire des deux districts militaires, se trouvait sur le Rhin, là où commençait le limes, entre Andernach et Remagen, auprès de Brohl, au confluent du Vinxbach. Bonn et Cologne étaient dans la Germanie inférieure, Coblence et Bingen dans la Germanie supérieure. Au point de jonction des deux provinces, les soldats romains avaient consacré deux autels dont on a retrouvé les substructions. L'un, élevé à côté d'Andernach par la huitième légion de Germanie supérieure, était en l'honneur de Jupiter, de Junon et du Génie local. L'autre, auprès de Remagen, était dédié aux Limites, au Génie local et à Jupiter (Finibus et Genio loci et Jovi optimo maximo 1). Les « limites» de la civilisation, comme les colonnes d'Hercule auprès de Cadix, étaient divinisées au point où la Gaule finit.
De ces deux grands centres militaires, Mogontiacum et Vetera, dépendaient les légions ou les détachements, cohortes, vexillationes, aise, qui tenaient garnison dans les différents postes de la frontière. Voici comment E. Desjardins a réparti les principaux cantonnements des troupes du Rhin, en partant de la mer du Nord : Prsetorium Agrippinse (Romburg, près Leyde); Castra Herculis, près Nimègue; Arenatium (Rindern) ; Grinnes (Druten ?) ; Batavodurum (Wyk-by-Duurstede ?) ; Vada ; Vetera Castra [Colonia (Jlpia Trajana, Xanten), cantonnement de la légion XXXa Ulpia; Asciburgium (Asberg- Duisbourg), cantonnement de cavalerie ; Novœsium (Neuss) ; Colonia Agrippinensis (Cologne), centre militaire et colonie de
1. MoMMSEN, Histoire romaine, l. IX, p. 151 (Supplément, trad. Gagnai et Toulain) .
LA GAULE RHENANE ROMANISEE 273
-vétérans; Bonnet (Bonn), cantonnement de la légion Ia Minervia ; Confluentes (Coblence) ; Mogontiacum (Mayence), cantonnement de la légion XXIJa Primigenia Pia Fidelis ; Argentoratum (Strasbourg); Vindonissa (Windisch).
Il y avait d'ailleurs beaucoup d'autres cantonnements moins importants, où étaient installés des détachements ou des corps auxiliaires. Les castra stativa étaient nombreux et tous les prœsidia et les castella du limes avaient leur garnison. Les postes fortifiés de la frontière étaient construits à environ 500 mètres en deçà de la muraille, et ils étaient espacés les uns des autres d'une demi-journée de marche, c'est-à-dire environ quinze kilomètres ; une route militaire les reliait les uns aux autres.
Les légions avaient leur dépôt fixé à demeure et sans changement, sauf des cas graves, dans une place forte déterminée. On en voit qui restent plus d'un siècle au même endroit. Quand ils ne faisaient pas la guerre, les soldats cantonnés sur la ligne rhénane étaient occupés à restaurer les remparts et les douves, à construire et réparer les casernes, les édifices publics, les routes et les ponts. Et tout cela développait la civilisation romaine, embellissait le pays, l'enrichissait par le mouvement commercial qui en résultait, donnait du lustre et du bien-être à l'existence de tous, sur le front même de la barbarie germanique.
Le service militaire durait 20 ans pour les légionnaires, et 25 ans pour les auxiliaires. Beaucoup se rengageaient. Une fois libéré, le légionnaire, devenu civis romanus, était exempt de certains impôts et recevait des terres dans les colonies où il était heureux de s'installer et de jouir de ces avantages et du pécule qu'il avait amassé. Par lui, la civilisation romaine se développait on peut dire ense et aratro. Ces vétérans formaient dans leur pays des associations de camarades, un cercle; ils entraient dans les fonctions municipales, étaient honorés, fiers de leurs décorations, de leurs diplômes gravés sur de petites plaques de bronze portatives ; ils constituaient dans les villes, bourgs et villages une espèce de chevalerie populaire. Ils affectaient de bien parler le latin, avec des fautes qui provoquaient
Le Rhin dans l'histoire. — I. 18
le sourire des gens de bureaux ; ils entremêlaient leur langage d'expressions empruntées au parler gaulois, qui finirent, grâce à eux, par trouver place dans la langue latine des derniers siècles. Souvent, ils se fixaient et se mariaient dans la ville même où ils avaient tenu garnison si longtemps. Leur famille formait le noyau solide de la population gauloise de la localité ; en même temps, ils conservaient des rapports suivis avec les soldats de la légion dans laquelle ils avaient servi, et en cas de nécessité, ils pouvaient même prêter main forte à la défense de la ville, si elle venait à être attaquée ou si la légion était débordée par l'ennemi.
Ainsi constituée en soldats, en vétérans et en population gallo-romaine, aussi bien qu'en remparts bastionnés, en fossés et en postes bien armés, la frontière était solide et la tranchée du grand fleuve n'était pas facile à franchir ; les troupes et les populations qui la ^gardaient, lorsqu'elles étaient appelées à prendre les armes, étaient étroitement unies par un lien de solidarité réelle. Ce fut la garantie de la paix romaine. Les provinces de l'intérieur de la Gaule, dès qu'on avait quitté la zone de défense, c'est-à-dire les confins militaires, vécurent, malgré quelques alertes, dans une quiétude qu'on peut qualifier de tout repos, et une prospérité inconnue jusque-là, qui se prolongèrent jusqu'au milieu du 111e siècle. La sécurité de la frontière assurée par les légions, voilà le secret de la romanisation si rapide et si complète de la Gaule.