‹ Le Rhin dans l'histoireChapitre 121 sur 211 · Flavius Josùriiiï, Dellum Judaicum · texte numérisé non relu

Flavius Josùriiiï, Dellum Judaicum

à eux un vieillard, d'un port majestueux et richement vêtu, assurément d'une condition supérieure. Il quitte le camp des Barbares, s'embarque sur une pirogue creusée dans un tronc d'arbre, et s'approche seul, en ramant lui-même, de la rive où se trouvaient les légions. Il demande qu'il lui soit permis de débarquer sans péril, pour qu'il puisse contempler le général romain; il voulait voir César. On y consent. Alors, ayant fait accoster sa nacelle, longtemps il regarde Tibère en silence. Puis, il s'écrie qu'il lui semble avoir vu un dieu : « ce jour, dit-il, est le plus heureux de ma vie ». Il obtient ensuite de toucher la main de l'empereur ; puis, regagnant sa barque, les yeux toujours attachés sur César, il rejoint la rive où campait sa tribu.

Aussi, dès que les Germains ont réussi à franchir le Rhin et à s'installer sur le sol gaulois, ils ne conservent pas la moindre attache avec leur pays d'origine ; ils se prêtent avec une merveilleuse souplesse aux exigences de la vie sédentaire ; ils défrichent les forêts, cultivent le sol, s'approprient les conditions d'existence du nouvel habitat qui les transforme et en fait ce qu'ils ambitionnent d'être : des civilisés, des Gallo-Romains. Ils prennent part aux assemblées générales des anciens peuples du pays, venus, — eux aussi, de Germanie, ne l'oublions pas, — à une époque plus ancienne. Ils adoptent les mœurs des Gaulois, leurs usages, leur langue, leur industrie agricole, leurs habitudes commerciales, leurs dieux mêmes. Le plus qu'ils peuvent, ils se dépouillent de leur germanisme, parce qu'ils veulent être « du monde », comme nous disons aujourd'hui. Ils tiennent à paraître éduqués, à porter le costume gaulois, à parler le beau langage à la place de leur jargon germanique : tel, un paysan d'aujourd'hui s'efforce de « s'endimancher » et de renoncer à son patois pour parler français dès qu'il a affaire au monde bourgeois. Comme ils fournissent des soldats à l'Empire, le contact prolongé de ces Germains dans les camps avec les guerriers gaulois, facilite leur éducation gallo-romaine, autant que leurs rapports avec la population gauloise des villes et des campagnes.

La situation sociale qui leur est donnée et qu'ils améliorent d'eux-mêmes, fait qu'ils ont les mêmes intérêts à sauvegarder que leurs maîtres ou leurs voisins, Gallo-Romains d'ancienne

278 LR RHIN DANS L'HISTOIRK

date. Et de ce moment, la patrie gauloise n'a pas de meilleurs défenseurs que ces néo-Gaulois ou semi-Galli, contre les Germains d'outre-Rhin, lorsque ceux-ci tentent de franchir le fleuve à leur tour. Il n'y a point de question de race ou d'affinité ethnique. L'histoire des Ménapiens, des Trévires, des Ubiens, des Sicambres et d'autres Germains de la rive gauche, mêlés aux anciens Gallo-Romains, est là pour l'attester: elle n'est qu'une longue et incessante lutte contre les Germains d'outre-Rhin, en même temps qu'au point de vue social elle présente une adaptation aux mœurs et aux institutions gallo-romaines étonnante par sa rapidité, sa sincérité et sa profondeur.

Ainsi, il faut se garder de croire, comme on le dit trop souvent, que les invasions germaniques ont chassé la population indigène et que le pays s'est germanisé ; qu'il n'y a plus de Gaulois, par exemple dans les cantons où des terres furent données aux Triboques, aux Némètes, aux Vangions, aux Ubiens ou à d'autres Germains. C'est là une erreur invétérée contre laquelle l'historien doit protester. Mommsen l'a bien reconnu : « Les Tribocci, les Némètes, les Vangions, établis depuis longtemps au milieu des Celtes, dit ce savant, partagèrent la fortune de la Gaule. Le Rhin resta toujours de ce côté la principale ligne de défense des Romains2. » Et l'historien allemand ajoute que « les Germains de la rive gauche du Rhin, sujets de Rome, ne se fondirent pas moins dans l'empire que les Gaulois romains'2 ».

Répétons-le donc avec Fustel de Coulanges : les Germains qui franchissaient le Rhin s'établissaient, soit du consentement des populations gauloises, soit par la force, dans ces immenses terres incultes, solitudes de prairies, de forêts vierges, de plaines plus ou moins marécageuses ou de montagnes chauves. Rarement ils dépossédaient les Gaulois ; lorsqu'ils s'avançaient sur les terres appartenant à des Gaulois dont la population était plus dense, dans des terrains plus fertiles, déjà mis en culture, où la propriété immobilière et individuelle était déjà bien établie et respectée, ou bien on prenait ces Germains à gages, on les employait à la culture des champs ou au service des particuliers

Page 1