‹ Le Rhin dans l'histoireChapitre 13 sur 211 · Cii. Grad, l'Alsace, p · texte numérisé non relu

Cii. Grad, l'Alsace, p

tortueuses qui n'en finissent plus, des tramways électriques ou des chemins de fer trop rapides, aussi rebelles à toute rêverie sentimentale que les usines et les hautes cheminées de la plaine. Au flanc de ces montagnes boisées sont soudées, le long du versant alsacien, des collines rocheuses, parsemées de hêtres, de châtaigniers, de noyers, de cerisiers. Souvent aussi, les crêtes sont couronnées de ruines antiques ou féodales comme les Trois- Epis, auprès de Turkheim, Ribeaupierre au-dessus de Ribeauvillé, le siège de la confrérie fameuse des musiciens ambulants d'x\lsace ; le Hoh-Konigsbourg près de Schlestadt, grandiose château médiéval récemment restauré ; Sainte-Odile, au-dessus des jolis bourgs de Barr et d'Obernai, où Ton visite, outre le couvent de la patronne de l'Alsace, l'enceinte d'un immense oppidum gaulois et les ruines du château d'Adalric (Etichon), le plus fameux des ducs mérovingiens d'Alsace. De làhaut, par-dessus la forêt, on domine la plaine immense, toute l'Alsace, depuis Bâle jusqu'à Wissembourg.

Citons encore Sigolsheim, près du vieux château de Golbéry qui surplombe la Weiss : c'est là qu'on s'accorde à placer le Champ du Mensonge où Louis le Débonnaire, trahi par son armée, fut si indignement traité par ses fils ; enfin, près de Colmar, Eguisheim,la patrie du pape Léon IX, célèbre surtout par ses tours médiévales appelées les Trois Sorcières. Partout, le murmure de sources sémillantes et de clairs ruisseaux dans les rocailles, jusqu'à la plaine unie, trop jalonnée de tanneries, de brasseries, de filatures de coton, de tissages, de fabriques de produits chimiques. L'industrie dispute triomphalement le sol alsacien aux céréales, aux houblonnières, aux champs de tabac, de choux et d'oignons, aux prairies et aux vergers, de chaque côté des lacets de l'Ill, aussi capricieuse dans sa course que le Rhin lui-même, dont elle est séparée par le canal rectiligne du Rhône au Rhin.

Ainsi, le massif des Vosges, avec ses précipices et ses murailles de rochers, du côté alsacien, est une barrière parallèle au grand fleuve. Seulement, le Rhin est indiscontinu, tandis que les hautes Vosges ne sont qu'un écran de 80 kilomètres tendu du sud au nord, depuis le Ballon d'Alsace jusqu'au Donon.

Tous ces cols des Vosges alsaciennes, aujourd'hui jalonnées de modestes croix de bois qui marquent, hélas ! les endroits où nos héros sont tombés, étaient jadis d'un accès trop difficile pour avoir pu jamais servir de chemin aux invasions. Si des armées les ont parfois escaladés, les peuples en marche ont tourné les hautes Vosges, mais ne les ont pas abordées de front.

Non seulement l'espace libre et la configuration du sor les invitaient à en faire le tour, mais remarquons bien que les sources et les rivières des deux côtés des Vosges, celles du versant occidental comme celles du versant alsacien, sont toutes des affluents du Rhin et appartiennent à son bassin.

Ouverte au sud par la Trouée de Belfort, qui est aussi large que l'Alsace elle-même, la vallée du Rhin n'est qu'un vaste couloir qui, à travers les siècles, n'a cessé d'être l'un des chemins battus des peuples migrateurs et des conquérants.

A l'extrémité septentrionale des Vosges, le pays arrosé par la Moselle et ses affluents est le pendant de la Trouée de Belfort au sud. Du sommet du Donon on descend, par les bois, dans les vallées de la Zorn et de la Mossig,en traversant la forêt du Hengst et de Dabo qui a plus de 12.000 hectares : pittoresque contrée, remplie de ruines des époques préhistorique, gauloise, gallo-romaine, médiévale ; la population n'en a point changé.

Plus loin, le col de Saverne, passage inévitable et fameux dans les annales de tous les siècles, gardé par des rochers à pic, n'est qu'à 380 mètres d'altitude. Là, se côtoient ou se superposent la Zorn, le canal de la Marne au Rhin et la grande route de Strasbourg à Paris. Saverne était, avant le chemin de fer, renommée pour ses grandes auberges à rouliers. Les Rohan y avaient jadis un château qui était, comme dit Edmond About, « le reposoir de ces Rohan, fastueux et débauchés ».

De Saverne à Strasbourg et à Lauterbourg, la plaine est ondulée, parcourue par des rivières que séparent les unes des autres, les petites Vosges, ici boisées, là couvertes de céréales, de vignobles et de houblonnières : c'est la Moder grossie de la Zorn à Rohrwiller, la Sauer, la Lauter, qui s'en vont, en traînant paresseusement leurs affluents, rejoindre le Rhin où leurs confluents forment d'excellents quais d'abordage.

Telles sont, avec la Moselle et les deux Sarres, les principales rivières du grand pays gaulois des Médiomatrices dont la capitale était Metz. Gomme nous l'indiquions tout à l'heure, les alluvions ont souvent modifié ou déplacé leurs embouchures. La forêt Sainte de Haguenau et celle de Brumath, pleines de vestiges gaulois et gallo-romains, les bois qui couvrent les montagnes modestes de Phalsbourg, de Bitche et du Hardt palatin, traversés par ces tranquilles rivières, ne sont que les débris de l'immense zone forestière où les Gallo-Romains installèrent les tribus germaniques, comme les Triboques, auxquelles ils firent l'aumône d'une place dans les landes désertiques et marécageuses de la rive du Rhin.

C'est à Strasbourg que fut prononcé, en 842, le serment fameux dont la partie française est le document le plus ancien de notre langue; Strasbourg est aussi la patrie de la Marseillaise; celle deKléber et de Kellermann, le vainqueur des Prussiens à Valmy en 1792. Le 13 août 1870, les Allemands mirent le siège devant Strasbourg, puis la bombardèrent ; la cathédrale fut endommagée gravement ; le théâtre et la plupart des monuments furent détruits ; la riche bibliothèque de la ville, systématiquement repérée par l'artillerie des barbares, fut réduite en cendres : depuis Attila, Strasbourg n'avait pas subi de pareil désastre.

A 20 kilomètres à l'ouest de Strasbourg, dans le canton de Wasselonne, est l'emplacement plutôt que la ruine de la villa de Marley, qu'ont habitée plusieurs rois mérovingiens. Tout près de là, Kircheim, l'ancienne Tronia, dont le traître Hagen est le seigneur dans le poème des Nibelungen. C'est Hagen, le vassal et le conseiller de Gunther, qui jette dans le Rhin le fameux trésor dont la conquête provoque tant de sanglantes convoitises et de romanesques aventures.

Seltz, en face de Rastatt, au confluent de la Salzbach alsacienne et de la Murg badoise, est l'antique Saletio ; Altstadt, l'antique Concordia, est entre Seltz et Wissembourg.

Le 4 août 1870, le général Abel Douay fut tué auprès de cette dernière ville, dans la première bataille de la guerre qui livra, pour un demi-siècle, l'Alsace-Lorraine aux Allemands; Wœrth sur la Sauer, Morsbronn, Niederbronn, Reichshofen, noms à

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la fois héroïques et lugubres, sont au sud-ouest de Wissembourg, au pied des collines boisées de la grande forêt de Waldeck.

Plus au nord, le cours de la Queich rappelle, en revanche, des pages triomphantes de notre histoire. Landau, sur cette rivière, fortifiée par Yauban, était la limite de l'ancienne Alsace. Elle nous fut enlevée dès les traités de 1815. A partir de cette date, non moins fatale que celle de 1870, la Lauter qui vient des environs de Deux- Ponts et de Pirmasens, a formé, de Wissembourg à Lauterbourg, la limite toute artificielle du département du Bas-Rhin jusqu'en 1871. Jetez un coup d'œil sur cette frontière d'Alsace, telle que la force et la fourberie nous l'avaient, une première fois, imposée, dans la période comprise entre 1815 et 1870, et vous demeurerez stupéfait de l'arbitraire qui avait présidé au choix de ces limites territoriales. Collines et vallées, cours des rivières, champs et prairies, confins des villages, tout avait été morcelé, sans raisons autres que la volonté de déchirer la France, sans autre mobile que la basse envie du Teuton à l'égard de notre pays. Les frontières mêmes de notre ancienne province d'Alsace n'avaient pas été respectées.

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