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DE LAUTERBOURG AU COUDE DE MAYENCE

En pénétrant dans le Palatinat rhénan nous commençons de parcourir un pays d'aspect moins heurté que l'Alsace, mais d'une remarquable fertilité agricole; la vigne grimpe au flanc des coteaux et la plaine mamelonnée est couverte de houblonnières, de champs emblavés, de plantes maraîchères. Le soussol, depuis le Rhin, jusqu'aux frontières du Luxembourg et de la Hollande, est riche en mines de sel gemme, de fer, d'argent, de houille, de plomb, d'antimoine ; l'activité industrielle et commerciale s'est développée, dans cette contrée, durant le dernier quart de siècle, avec une intensité qui tient du prodige.

Jusqu'ici, les villes importantes du Rhin, depuis Baie — nous aurions pu le remarquer, chemin faisant, — ont été obligées de s'installer à une assez grande distance du cours du fleuve, pour éviter les surprises de ses capricieuses dévastations et les alluvions mouvantes de ses multiples bras. Désormais, le fleuve change d'aspect. Il coule en un large flot ramassé dans un lit régulier, stable et profond, navigable, aux berges solides ; les villes peuvent sans crainte s'asseoir sur ses rives et y établir des quais et des docks. Le bassin du fleuve et de ses affluents s'est développé immensément. Dans le lointain, plus de ces hautes montagnes couvertes de forêts de sapins ou, dans la saison froide, de cimes neigeuses. Tandis

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qu'à gauche les croupes alignées des « ballons » des Hautes- Vosges s'arrêtent aux sources des deux Sarres et de la Vezouse, tributaires de la Moselle et de la Meurthe, à droite, les derniers contreforts de la Forêt-Noire ne dépassent pas le cours de la Murg, à Rastatt.

De là, le changement d'aspect de l'horizon rhénan. C'est désormais, sur la rive gauche, tout autour du Hardt palatin, la continuation ininterrompue de nos paysages lorrains, avec leur bordure de cimes boisées, ondulés de sillons sévères, peignés par la herse, et dans les prairies, le long des rivières, se déroulent sans fin des rubans de peupliers, de saules et de bouleaux.

Dans les bourgs devenus populeux, s'alignent les anciennes maisons des paysans lorrains ; avec leur large pignon, elles respirent l'aisance et symbolisent la tradition, au milieu des vergers parsemés de vieux arbres à fruits, mais elles semblent comme mal à l'aise et gênées par le voisinage des cités ouvrières, des manufactures, des fabriques chimiques empestées, des hauts fourneaux enveloppés de nuages de fumée. Cette population rurale, laborieuse, endurante, reste silencieusement attachée à ses habitudes ancestrales, irréductiblement dédaigneuse pour ses oppresseurs et pour l'Allemand immigré.

Voici la Lauter qui sourd du mont Grœnfenstein, auprès de Deux-Ponts, dans le Hardt; elle traverse Dahn et arrose la banlieue de Wissembourg ; de là jusqu'à Lauterbourg elle sépare l'Alsace du Palatinat bavarois. Les limites politiques de ce dernier pays courent arbitrairement, par monts et par vaux, englobant, le long de la frontière imposée à la Lorraine, Deux- Ponts et Pirmasens, laissant Sarrebruck et Creusnach à la Prusse rhénane. Une ligne en dents de scie qui va de Creusnach à Worms, sépare le Palatinat bavarois de ce qui, en 1815, fut donné au grand-duc de liesse.

Kaiserslautern, où Frédéric Barberousse se fit construire un château, est aujourd'hui une grande ville industrielle. Elle occupe à peu près le centre de cette province bavaroise où il n'y a, en fait de Bavarois que des immigrés et l'administration. Le long du Rhin, Germer sheim, Spire, Lmhvigshafen, Frankenthàl en font aussi partie.

Sur la rive droite du fleuve, Mànnheim et Ileidelberg qui lui appartenaient avant la Révolution, en ont été détachées en 1815, pour arrondir le lot du grand duc de Bade.

Et c'est ainsi qu'à travers tout le moyen âge et jusqu'à nos jours, le pa}rs rhénan fut impitoyablement le jouet des compétitions faméliques de ces familles féodales allemandes qui, sans vergogne, comme s'il se fut agi d'un bien patrimonial, s'y installèrent, le morcelèrent, le dépecèrent, le rançonnèrent, trafiquant du sol et des habitants comme d'une marchandise de foire. « C'est fromage de Hollande » , répétait le cardinal Albéroni, ministre de Philippe V.

Les populations attachées au sol, si l'on recherche leurs origines historiques, sont gauloises, gallo-romaines, franques, germaniques. De cet amalgame séculaire s'est formé, sous l'action naturelle de l'habitat, le tempérament particulier de cette « France de l'Est », appelée dans l'histoire Austrasie, puis Lorraine. Les noms nouveaux de Palatinat bavarois, Hesse rhénane, Prusse rhénane et autres, sont des appellations artificielles, inventées par la politique au service de dynasties d'oppresseurs venus d'Allemagne. Aujourd'hui, ces populations qui furent, durant tant de siècles, le rempart de l'Occident contre la barbarie germanique, se trouvent comme chassées de chez elles, submergées par les immigrés d'outre-Rhin, que les richesses naturelles du pays et ses industries ont attirés : Prussiens, Bavarois, Hanovriens, Hessois, Saxons, Poméraniens, déracinés des bords de l'Elbe, de l'Oder, du Danube, qui ne se mélangent guère aux gens du terroir, mais s'imposent partout et parlent en maîtres, comme, au temps de César, les Germains d'Arioviste chez les Séquanes et les Eduens. Mais l'arrogance de ces Allemands d'outre- Rhin ne se donne guère le champ libre que dans les villes et les centres industriels et cosmopolites. Les vieilles familles agricoles, dans les campagnes, les accueillent mal; elles demeurent lorraines quand elles n'émigrent pas, accablées sous l'insulte: ce sont toujours les « Francs de l'Est ».

Etrange et lamentable histoire. que celle du pays rhénan, auquel on a enlevé jusqu'à son nom historique et traditionnel. Il a constitué, à travers les âges, la marche frontière de là civi-

lisation ; sa mission a été de combattre toujours pour elle, ou vaincu, à se courber sous le joug de la barbarie : passage obligé de la guerre, sans cesse foulé par les armées, qu'elles vinssent de FEst ou de l'Ouest, champ de bataille de toutes les nations de l'Europe.

Nulle contrée, dans les temps antiques, n'a été plus foncièrement romanisée que la rive gauche du Rhin ; l'onomastique l'atteste comme les ruines architecturales et les vitrines des musées rhénans. La population y fut gallo-romaine; les Germains qui vinrent s'y mêler furent absorbés par cette civilisation supérieure qu'ils enviaient et dans laquelle ils étaient si avides de s'introduire. Les légions qui y tinrent garnison étaient presque exclusivement recrutées en Gaule ; nous verrons comment les vétérans gaulois se fixèrent dans le pays rhénan, y fondèrent des villes, des bourgs, des exploitations rurales ; toute cette population prêtait main forte aux soldats pour défendre la tranchée du Rhin contre la ruée incessante des Germains : sus aux Barbares de Germanie ! tel fut le cri de guerre tout le long du Rhin, durant les cinq siècles de l'Empire romain.

Plus tard, vint la domination franque. Dans les siècles mérovingiens, les pays de la rive gauche du Rhin furent la France de l'Est. Le royaume d'Austrasie se fusionna dans l'empire de Gharlemagne, mais il en resta le centre et le fleuron le plus noble ; il devint plus tard la Lotharingie ou la Lorraine. Le hasard des successions et des partages carolingiens, les règles de la vassalité féodale le rattachèrent nominalement au Saint- Empire germanique, de même que les deux tiers de la France, par le hasard d'un mariage, passèrent aux Anglais, ce qui amena la guerre de Cent ans; mais, de même que l'Aquitaine ne saurait être confondue avec l'Angleterre, la Lorraine ou l'Austrasie ne fut jamais confondue avec la Germanie.

L'ancien royaume franc d'Austrasie, morcelé arbitrairement, durant le moyen âge, en duchés de Haute et Basse-Lorraine, en souverainetés ecclésiastiques ou laïques, subit la domination avide et tyrannique de princes allemands étrangers à son sol et à sa race, d'évêques féodaux, — le tourment des papes, —

qui n'avaient ni attache ni racines dans le pays dont ils dévoraient les revenus, que souvent ils irritèrent par leur rapacité, ou qu'ils scandalisèrent par leurs débordements.

Les historiens renoncent à faire l'énumération de toutes ces principautés et de leurs éphémères transformations à travers le moyen âge, jusqu'à l'émiettement inextricable qui existait à la veille de la Révolution. Villes libres, villes impériales, Electorats ecclésiastiques et laïques, duchés, margraviats, comtés, évêchés, baronies, abbayes, toute la bigarrure du système féodal, avec privilèges particuliers, droit de monnaie, juridiction complète ou restreinte, et tous, s'ingéniant pour échapper à la suzeraineté impériale.

Au milieu de ce fouillis de souverainetés allemandes, les malheureuses populations, exploitées, rançonnées à merci, exposées à toutes les guerres, à toutes les invasions, passent dans toutes les mains, changent de maîtres, de nationalité et de noms, presque sans le savoir; elles sont sans patrie, ou plutôt elles n'en ont toujours qu'une et c'est celle-là seulement qu'on leur dénie : elles sont restées franques, austrasiennes, lorraines, avec cette originalité particulière qu'elles tiennent du croisement des races, de leur histoire, de leurs traditions locales, des malheurs supportés en commun, du climat et des habitudes de vie, de leur solidarité morale.

Tout de même, sous l'influence du voisinage de la monarchie française, les Électorats ecclésiastiques de Trêves, de Mayence et de Cologne donnent aux populations, au milieu d'abus et de coutumes surannées, un état social bien plus favorable que celui qui leur est fait dans les principautés laïques. Ici, c'est le système féodal : à la base, le servage, au xvme tout comme au xie siècle ; au sommet, un égoïsme, une arrogance et des appétits que rien ne tempère, une méconnaissance radicale des transformations que nécessiteraient les progrès sociaux. On partage, on taille des domaines, on distribue des titres princiers pour des cadets et des bâtards; le prince souverain invente des redevances, des droits à percevoir, qui sont modifiés, bouleversés, augmentés à chaque génération, quand ce n'est pas tous les ans, par le caprice de cet étranger, duc, comte, burgrave ou mar-

Le Rhin dans l'histoire. — I. 3

grave. Rien d'odieux ou de misérable, par exemple, comme l'histoire de ces familles de Hesse, de Bade, de Birkenfeld, de Wittelsbach, de Nassau et autres, avec leurs branches multiples apanagées, leurs apostasies confessionnelles, leurs mœurs d'ivrognes et de pillards, leurs inextricables alliances, revendications et trafics de principautés héritées.

Lorsque François Ier eut la fantaisie de briguer contre Charles- Quint la couronne impériale, il ne fut écarté que parce qu'il ne put y mettre le prix; les Electeurs étaient à vendre. Et cependant, un agent de François Ier l'avait prévenu : « Tout ira bien, lui écrivait-il, si nous pouvons rassasier le margrave de Brandebourg ; lui et son frère, l'Electeur de Mayence, tombent chaque jour dans de plus grandes avarices. — Je veux, répondait le roi, qu'on soulle de toutes choses le marquis Joachim1. »

Mais sans aller chercher des exemples dans la maison de Brandebourg, ni remonter jusqu'au moyen âge ou à la Renaissance, on voit, dans les derniers siècles, les princes rhénans attirer par leurs capricieuses ambitions les plus épouvantables malheurs sur le pays qui leur était échu comme domaine. N'estce pas l'un des Electeurs palatins, Frédéric V, qui est, devant l'histoire, l'un des promoteurs responsables de la guerre de Trente ans, au cours de laquelle le Palatinat et l'Alsace furent si effroyablement ravagés par Spinola et par Tilly, chefs des Impériaux et des Bavarois ? Ses successeurs, par leur duplicité et leurs trahisons, en provoquant la colère de Louvois, furent cause de l'incendie du Palatinat par Turenne. Beaucoup de ces soudards servent dans les armées françaises, d'autres dans les armées impériales ou passent sans vergogne d'un camp dans l'autre. Leur bravoure réelle est toujours au plus offrant, à la merci d'une surenchère. L'héritage de rapacité et de fourberie dont ces princes badois, hessois, bavarois, Palatins du Rhin, ducs de Deux- Ponts, de Birkenfeld, Neubourg, Simmern ou autres, dont Louis XIV et Louis XVI payent les dettes, que Napoléon fit rois ou qu'il détrôna et chassa, ne peut s'expliquer que par l'état de gène pécuniaire dans lequel ils

1. Guizot, Histoire de France, l. III, p. 31; \i.bihi Sorel, l'Europe et la Révolu lion. t. I, p. 407.

se trouvaient enlisés. Plusieurs moururent fous; la folie est héréditaire dans la maison de Bavière ; l'un d'eux, plus sage que la plupart de ses ancêtres, s'est fait une spécialité comme oculiste.

Sur les terres de toutes ces principautés, le Rhin, sans doute, est devenu admirablement navigable, mais défense d'y naviguer sans vingt permis très onéreux ; impossible à un bateau d'y faire une demi-lieue sans être arrêté par des chaînes ou par des gardes-douaniers, au pied des donjons de l'une et l'autre rive. Répondant au vœu du commerce et des populations rhénanes, les généraux de la Révolution française nettoyèrent le pays; puis Napoléon, devenu protecteur de la Confédération du Rhin, supprima d'un trait de plume ces barrières et dégagea le fleuve de ses entraves féodales.

D'ailleurs, dès le jour où sous Louis XIV, l'Alsace avait été constituée en province de la monarchie française, on avait pu apprécier la différence du régime français avec la situation antérieure ou avec le régime des pays voisins. Du jour au lendemain, l'Alsace transformée, libérée, devint un pays d'une merveilleuse prospérité économique; le Palatinat, bien qu'ayant des terres plus riches, et mieux placé pour la navigation fluviale, demeura la proie de ses innombrables souverains, personnages d'opéra-comique, dont on chercherait vainement l'utilité sociale et que Napoléon qualifie si justement : « Un tas de princes allemands aussi faibles qu'ignorants, et dont aucun n'a laissé de souvenir parmi les hommes. »

Après la chute de Napoléon, cette féodalité, devenue soudain aussi arrogante qu'elle avait été servile, prit sa revanche. Des villes comme Deux-Ponts, Pirmasens, Annwiller, Landau, Germcrsheim ont été annexées à la Bavière, dite rhénane, pour récompenser le roi de ce pays de sa trahison envers Napoléon à qui il devait sa couronne.

La Queich qui se jette dans le Rhin à Germersheim est effectivement l'ancienne frontière d'Alsace1. Et cette Bavière rhénane, séparée du royaume de Bavière par le Rhin et le duché de Bade, n'est-elle pas, politiquement parlant, une absurdité

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