ONOMASTIQUE
1° Les noms de lieux gaulois.
On a vu qu'un grand nombre de noms de lieux très anciens, non seulement en Gaule mais en Germanie et dans la région danubienne, ont conservé une forme qui atteste leur origine celtique ou celto-ligure. Nul n'en peut douter : ils ont été créés par les Celtes et les localités qui les portent sont de fondation celtique x.
Comment expliquer que les Ligures ou les Celtes aient fondé, partout où ils ont habité, un aussi grand nombre de centres urbains, tandis que les Germains de l'antiquité paraissent n'en avoir bâti peut-être aucun, même en Germanie ? La réponse à •cette question est simple : c'est que les Celtes étaient des peuples devenus sédentaires, socialement organisés, des civilisés, tandis que les Germains demeurèrent des peuples essentielle-
1. Malgré l'opinion do nombreux savants contemporains qui, au nom de la linguistique, font honneur aux. populations ligures de la religion et de l'onomastique primitives de l'Europe centrale et occidentale, nous continuons ici à employer les termes de « Celtes » et de« Celtique ».Oa ne sait rien des Ligures et voilà qu'on leur donne tout. La tradition antique est, au contraire, unanime à attribuer à la race celtique un rôle si considérable qu'il est bien difficile de n'en plus tenir compte. Le moyen de tout concilier est peut-être de considérer, comme nous l'avons fait, les Ligures comme des Proto-Celtes et de penser que les Anciens les ont souvent englobés dans la race celtique. Cf. ci-dessus, p. 98.
ment migrateurs, des groupements amorphes et instables. Il en est pour les peuples comme pour les individus : en général, celui qui donne le nom d'un domaine, d'une maison, d'un château, qui les baptise, en un mot, c'est celui qui les construit ou qui s'y installe à demeure, le premier. S'agit-il d'une exploitation agricole? c'est celui qui défriche le sol, y bâtit soi habitation, y groupe sa famille et ses serviteurs. La même constatation s'applique aux groupes d'individus, aux clans, aux villages, bourgs ou villes, ainsi qu'aux régions, aux rivières, forêts, montagnes, accidents extérieurs du sol : toutes ces entités reçoivent leurs dénominations, non point des tribus de migrateurs qui passent et les traversent, mais de celles qui s'y attachent d'une manière définitive ou prolongée durant des générations. Ce sont, en un mot, les sédentaires qui donnent son nom à l'habitat de leur choix.
Voyez ce qui se passe sous nos yeux dans les pays de colonies. Pour ce qui est des colonies à population dense et sédentaire, nous adoptons les noms indigènes préexistants : par exemple, au Tonkin et à Madagascar. En ce qui concerne les colonies de' peuplement, lorsque nous y fondons des établissements, nous leur donnons, en général, un nom français ; nous les baptisons d'un vocable qui trouve sa raison d'être dans les incidents de la fondation ou les souvenirs que les fondateurs veulent rappeler.
Dans l'Afrique septentrionale, les Arabes conquérants ont donné des noms arabes aux villes qu'ils ont fondées ou peuplées d'Arabes qui y sont devenus sédentaires. Là où la population berbère est demeurée, ses villages ont gardé leurs noms berbères. Lorsque deux ou trois populations sédentaires sont juxtaposées, côte à côte, dans une même ville, cette ville porte deux ou trois noms différents. L'exemple le mieux caractérisé de cette multiplicité d'appellations pour une même localité, est peut-être la ville de Lemberg, qui s'appelle ainsi pour les Allemands, mais qui porte les noms de Lwow pour les Slaves et de Leopol pour les Gréco-Latins.
Dans l'antiquité, les choses ne sont pas passées autrement. Les Celtes sédentaires ont jalonné de stations fortifiées les
routes de l'ambre, depuis le Danube jusqu'à la mer Baltique. Il faut, avec une entière certitude, en conclure que le commerce du nord était entre leurs mains, et ceci est confirmé par ce que nous savons de leurs aptitudes commerciales, appliquées, au cours de tant de siècles, aux relations de la Gaule proprement dite avec les pays helléniques, par la voie du Danube, de la Morava, du Vardar ou du Strymon.
Les noms de localités, en Gaule, reçurent le même traitement de la part des Romains. Lorsque ceux-ci s'installèrent dans un bourg ou une ville indigène préexistante, ils respectèrent son nom, auquel ils ajoutèrent seulement une terminaison latine ; quand ils constituèrent de toutes pièces un établissement nouveau, colonie ou autre, ils lui donnèrent une appellation romaine.
Or, dans le pays rhénan, on trouve effectivement deux catégories de noms de lieux. D'abord, de nombreux noms qui sont purement romains, notamment ceux des colonies, comme Colonia Agrippina (Cologne) ; Colonia Augusla Treverorum (Trêves) ; Çolonia Trajana, près Xanten; Vêlera castra (Birten); Taberna (Zabern, sur le Rhin); Concordia (Altstadt),près Wissembourg; Stabula (Bantzenheim), Confluentes (Coblence), et cent autres. Il y a, en second lieu, des noms gaulois romanisés, qui sont, les uns, antérieurs à la conquête romaine, les autres postérieurs à cette conquête. Aucun des noms germaniques qui s'y trouvent aujourd'hui ne remonte à l'antiquité. Ainsi, ce pays qui fut si souvent envahi par les bandes germaines et où elles ont réussi à prendre pied dès avant Jules César, a si peu été germanisé que les lieux-dits y sont demeurés gaulois ou sont romains1. Par là encore, nous voyons que les Germains cisrhénans deviennent des se/ni-Galli, et bientôt des Gallo- Romains.
Il ne saurait entrer dans le plan de ce livre, d'étudier dans le détail philologique les noms de lieux gaulois de la Gaule Belgique, en particulier ceux des deux provinces rhénanes. Citons pourtant quelques exemples, la plupart empruntés à Holder ou aux ouvrages sur la matière, qu'on doit à H. d'Arbois de Jubainville et à Godefroid Kurth.