C. Jlllian, Histoire de la Gaule, i. II, p
que les individus dépossédés, dans l'espèce, aient mérité ce châtiment, pour crime de trahison ou tout autre motif. On nous dit bien aussi que, souvent, le vainqueur distribue des terres à ceux de ses fidèles envers lesquels il a des obligations, pour les récompenser de leur courage ou de leurs services. Mais il ne faut pas oublier que le domaine public en Gaule, Y ager publiais, les terres incultes et forestières, occupaient, au temps de César, les deux tiers de la surface du pays. Pendant des siècles, on va y installer des côlons barbares, sans pour cela déposséder les anciens habitants. Et puis, les confiscations individuelles et motivées de domaines, de maisons ou de champs ont existé dans tous les temps.
Mais si les Romains ont respecté la propriété privée chez les Gaulois, ils en ont modifié le régime, et cela pour une raison fiscale ; voilà pourquoi les Gaulois se sont élevés avec tant d'âpreté, se sont soulevés, même les armes à la main, contre l'impôt foncier qu'ils trouvaient trop lourd. Le cens fut réglé dès le règne d'Auguste, et pour l'établir avec équité, des arpenteurs (agrimensores) furent chargés de mesurer les propriétés cultivées dont le régime fut fixé de la manière suivante.
Dans les campagnes, les anciens œdificia gaulois furent appelés des fundi. Pour constituer un fundus, il fallait une certaine étendue de terre cultivée, appelée ager; au centre du fundus, s'élevaient les bâtiments d'exploitation et la demeure du maître : ce fut la villa, ou pour les plus importantes, le prétoire ou château (prœtorium). Autour de la villa, se construisirent les maisons plus humbles où habitaient les obœrati ou les colonicse du maître, ses clients, ses esclaves, ses colons, qui se composaient de Gaulois et de Germains. C'est là l'origine d'un grand nombre des villages actuels de notre France.
Le propriétaire du fundus romain peut être un grand seigneur gaulois, comme au temps de l'indépendance. Il peut être aussi un nouveau venu, un noble germain gallicisé ; un Romain, amené par la conquête, qui s'installe sur un domaine de son choix avec tous ses gens, et qui recrute des esclaves chez les Germains. Le fundus prend le nom de son propriétaire, comme souvent encore nos fermes aujourd'hui. Aussi, l'étude
LA GAULE RHENANE ROMANISEE 311
des noms de ces fundi permet-elle de se rendre un compte exact de la façon dont les choses se sont passées, en particulier dans les pays rhénans, et d'affirmer, ici encore, que l'ancienne population gauloise des pays rhénans n'a jamais été dépossédée, pas plus par les conquérants romains que par les Germains envahisseurs et pillards ou quémandeurs de terres.
Qu'ils soient gaulois ou latins les noms de leurs villas ou de leurs fundi ont été formés suivant deux procédés, ainsi que l'a clairement établi d'Arbois de Jubainville : par composition ou par dérivation.
Le procédé par composition était déjà employé à l'époque gauloise, comme l'indiquent les noms suivants qu'on a conservés à l'époque romaine : Argantomagus, « champ d'Argantos », Artomagus, Caranto/nagus, Donnoinagus, Eburomagus, Caturigomagus. On a, de même, formé avec des noms romains : Juliomagus, « champ de Julius », Claudioruagus, Gernianicomagus,Marcomagus, etc.
Au lieu du mot magus qui signifie « champ »,on a fait entrer, dans les noms de propriétés, d'autres éléments gaulois, par exemple dunum et durum, « forteresse »,etbriga, «château (?) » : Albiodurum, Cultiodunum, 'Eburobriga, « forteresse d'Albius », « forteresse de Gultius », « château (?) d'Eburus ».
On a aussi constitué des noms de fundi avec la terminaison gauloise -ac qui indique l'appartenance, la propriété, et qu'on a latinisée en -acus. Ainsi Juliacus, « propriété de Julius », Latiniacus, Sabiniacus, Martiniacus, Pauliacus, Floriacus, villa ou domaine d'un Latinus, Sabinus, Martinus, Paulus, Florus. Le nom auquel le suffixe ac ou acus a été adjoint, est indifféremment gaulois ou latin.
En souvenir de Jules César et d'Auguste, le gentilice ou nom de famille romain Julius a été adopté par de très nombreux habitants des pays rhénans, et il a servi à former, là aussi, des noms de lieux habités, tout autant, au moins, que dans le reste de la Gaule. Si nous avons, sur ce gentilice, une quantité de communes, telles que Juillac, Juillé, Juilly, Jully, etc., qui viennent de Juliacus; Juillan, Julhans, etc., qui viennent de la variante Julianus, il s'en trouve tout autant dans la Prusse
rhénane : par exemple, Juliers (Jiïlich), à l'époque romaine Juliacus. C'était primitivement un fundus constitué par un individu, peut-être un Germain se romanisant, entrant dans la civilisation gallo-romaine, qui a pris le nom de Julius. Cet individu inconnu, conjecture d'Arbois de Jubainville, était peut-être un de ces Ubiens qu'Agrippa, en l'an 39, fit passer de la rive droite du Rhin sur la rive gauche, et auxquels il octroya la permission de créer une exploitation agricole aux environs de la colonia Agrippina l. Ce pouvait être aussi un vétéran des légions romaines, ou un Gaulois. Dans tous les cas, les seules inscriptions de Cologne nous donnent jusqu'à douze fois le gentilice Julius, porté par des hommes du pays, qui ont romanisé leur nom ou celui de leur fundus, tant ils étaient avides d'entrer dans l'état social gallo-romain et de s'y faire constituer, pour ainsi dire, un état civil. Pour eux, c'était sortir de la condition servile et s'égaler aux Gallo-Romains.
Les suffixes gaulois acus, magus et autres, entrent en concurrence dans la formation des noms des fundi, avec les suffixes purement romains, comme ius, anus, enus ou ennus, le diminutif iolus ou d'autres :
On a le fundus Geminiacus , sur la route de Tongres à Boulogne, formé sur le gentilice Geminius2; — Tiberianus, nom d'une station romaine près de Cologne, dérivé de Tiberius, prénom romain employé quelquefois comme gentilice 3 ; — Rieciacus, station voisine de Trêves, dérivé de Riccius 4 ; — la ville de Mattiacum, sur la rive droite du Rhin, dont le nom est dérivé du gentilice Mattius*; — Antunnacus (Andernach), dérivé probablement d'un surnom à forme romanisée Antunnus 6.
Citons encore, en pays rhénan, avec d'autres suffixes : Acilianus, d'Acilius ; yEmilianus, d'./Ëmilius ; Afranianus, d'Afranius; Vibianus, de Vibius, etc.
1. H. d'Arbois de Jub.unvih.e, Recherches sur l'origine de la propriété foncière, p. 141.