Ammien Marcellin, KV
mien n'avait fréquenté, sans doute, que « les dames de la halle »; il vante ensuite le courage et la propreté corporelle des Gaulois.
Le Gaulois a les vertus guerrières ; c'est un soldat vaillant qui a le mépris de la mort ; il part comme mercenaire, pour les lointains pays de Grèce et d'Orient, offrir son bras aux chefs d'armées. Mais il revient dans son pays d'origine, — sa patrie qu'il aime par-dessus tout, — rapportant dans son bissac les pièces d'or et d'argent, les philippes et les alexandres , qu'il a gagnées en versant son sang sur des champs de bataille où il a bravement et loyalement combattu, bien que la cause pour laquelle il s'était engagé lui fût indifférente. Les Suisses, descendants des Helvètes gaulois, ont continué traditionnellement ce rude métier de soldats mercenaires jusqu'à l'aurore des temps modernes.
Sous l'empire romain, la plèbe gauloise des villes et des campagnes, mélangée, surtout dans la Gaule Belgique, d'un fort élément germanique gallicisé {plebs urbana et plebs rustica), a fourni, durant des siècles, le gros des légions du Rhin chargées de contenir les Germains de la rive droite. Le Gaulois ou le Gallo-Germain trouve son compte à ce métier de soldat régulier, dans lequel il apprend la langue latine aussi bien qu'à l'école, et qui le conduit, au bout de ses vingt ans de service, à la situation honorable et tranquille de vétéran, de colon villageois ou d'artisan urbain au lucratif métier.
Qu'y a-t-il de commun, encore une fois, entre ce Gaulois ou ce Germain gallicisé et le farouche Germain d'outre- Rhin, le rôdeur des bois ? Dès qu'on a quitté la zone voisine du Rhin ou du Danube où les Germains avaient quelque contact avec le monde civilisé, on s'enfonce dans le domaine insondable de la plus complète barbarie. Ici, l'homme est défiant comme la bête qu'il traque dans ses chasses quotidiennes ; il est grand, il est fort, musclé en hercule, noueux comme les chênes de ses forêts ; indolent, en temps de paix, comme l'eau croupissante de ses marécages; violent et âpre comme les vents déchaînés qui soufflent dans sa chevelure fauve et bruissent dans les sapins ; sombre comme les brouillards pleins de Gnomes, d'Elfes et de Koboltes qui folâtrent aux alentours des marais et des bois ; mys-
térieux comme les sorcières qui inspirent tous ses actes ; brutal et impitoyable quand il est le plus fort ; bas et rampant aux pieds d'un maître ; toujours fourbe et hypocrite ; la noblesse des sentiments, le caractère chevaleresque, la pitié sont inconnus à son cœur ; vérité et mensonge sont pour lui des mots vides de sens. La ruse qui trompe, la perfidie qui trahit, la cruauté qui terrorise, le culte de la force matérielle, la trahison et le mensonge, voilà ce qui le caractérise tout le long des siècles. Il ignore l'écriture, cet élément essentiel de la civilisation parce qu'elle est la parole à distance, le trait d'union qui associe dans une même pensée les âmes de ceux qui ne se voient pas. Le Germain, dans l'antiquité, n'a jamais fait aucun progrès. C'est une brute, superbe '.
Les commentateurs n'ontpas manqué d'observerque le tableau que présente Tacite des mœurs et de l'état social des Germains est systématiquement flatté : Tacite avait pour but d'opposer la vertu de l'homme de la nature à la dépravation morale des Romains du temps de Domitien, et de faire la leçon à ces derniers. Au surplus, Tacite ne vise que les Germains qui étaient alors en contact direct avec les Romains, sur le Rhin et sur le Danube. Là, se trouvaient à peu près fixés, des peuples que les Romains avaient contraints à la vie sédentaire ; qu'ils avaient initiés à la culture du sol, au commerce, et, par l'exemple du voisinage, au bien-être de la rive gauche du Rhin. On se rappelle comment devinrent sédentaires les Helvètes et les Boiens, peuples gaulois que César força à rester chez eux. Les tribus germaines de la lisière occidentale et méridionale de la Germanie, possédaient ainsi comme une ébauche de l'organisation sociale sédentaire qui caractérise les Gaulois ou les Germains admis en Gaule. Elles ont des terres arables (agri), des maisons, des villages fixes (vici), la propriété foncière privée.
César dit des Ubiens qu'ils sont les plus civilisés des Ger-
1. Voici le portrait qu'Isidore de Séville, au vu* siècle, fait des Germains : « Mores ex ipso cœli rigore traxerunt, ferocis animi et semper indomiti, raptu venatuque viventes. Horum plurirnx génies variœ armis, discolores habitu, linguis dissonse et origine vocabulorum incertse, ut Tolosates, Angrivarii, Quadi, Tungrii, Marcomanni, Bructerii, Chamavi, Vangiones, Tubantes quorum unmanitas barbarix etiam in ipsis vocabulis horrorem quemdain significat. » (Isid. Hispax., 9. Orig., 2, 97).
mains parce qu'ils sont voisins du Rhin et en contact permanent avec les Gaulois. On pourra, un siècle plus tard, en dire autant des Mattiaques, fixés sur le cours inférieur du Mein et les pentes du Taunus. Tacite lui-même ne manque pas de noter la différence qui existe entre ceux des Germains qui étant, dit-il, « les plus près de nos frontières », sont plus habitués au commerce avec les Romains et connaissent même quelques-unes de leurs monnaies, et les Germains de l'intérieur qui « plus fidèles aux vieux usages, s'en tiennent au commerce d'échanges l ».
Sous l'inéluctable tyrannie de leur habitat, les tribus de l'intérieur ne se sont pas encore complètement dépouillées de l'organisation patriarcale et communautaire des peuples migrateurs de l'Asie ou de la Scythie : la famille ; le clan ou groupe de familles; le père ou chef de famille, remplissant tous les rôles de juge, de prêtre, de conducteur. Mais quel que que soit le degré d'avancement social des tribus germaines, il y a des traits généraux qui appartiennent à toute la race et la stigmatisent dans l'histoire. Les écrivains même les plus favorables, comme Tacite, en ont été frappés. Enumérons-en quelques-uns.
Le Germain est un brigand. Nous entendons par là l'état social dans lequel le vol, le pillage, le meurtre, les actes de violence et de rapines à main armée sont encouragés par les mœurs et les lois. Or, les actes de brigandage ilatrocinia) sont, non seulement la vie courante des Germains, mais ils sont exaltés chez eux comme une institution sociale, un titre de gloire; ils conduisent à la considération et aux honneurs. Le témoignage de César est formel : « Aucune note d'infamie n'est attachée aux vols qui se commettent hors des limites de la tribu. Ils prétendent que c'est un moyen d'exercer la jeunesse et de la préserver de l'oisiveté (latrocinia nullam habent infamiam quœ extra fines cujuscumque civitatis fiuntï). De là, l'état permanent d'hostilité entre tribus voisines : elles sont sur un perpétuel qui-vive. C'est le plus fort qui domine et écrase : la force sanguinaire et brutale règne dans toute la Germanie.