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INSTITUTIONS POLITIQUES ET ORGANISATION SOCIALE

De nombreux auteurs modernes, en tous pays, ont étudié les institutions des peuples germaniques, en ont fait ressortir l'originalité, ont mis en relief les particularités que la société médiévale leur a empruntées. Notre intention ne saurait être d'y revenir, à notre tour, de donner notre opinion sur des points obscurs ou controversés, et d'analyser ces savants travaux qui ont pour base essentielle quelques pages de Jules César, la Germanie, de Tacite, des traits épars dans Ammien Marcellin, les lois des Barbares de l'époque mérovingienne et carolingienne, les traditions recueillies dans les Sagas Scandinaves, les légendes et les poèmes germaniques du moyen âge, comme le Nibeliuigslicd. Il y a bien quelque danger à formuler des principes de droit d'après des sources aussi disparates et aussi éloignées les unes des autres dans le temps et dans l'espace. Cependant, ces travaux ont démontré, avec une rigoureuse certitude, qu'entre les institutions publiques et familiales des Gaulois des temps antérieurs à la domination romaine et celles des Germains de Tacite et d'Ammien, il existait un lien originaire, un fonds général commun, une similitude déjà notée par des Anciens tels que Strabon et Dion Cassius. Ce fonds commun n'était, somme toute, que l'héritage propre à tous les peuples de la grande famille indo-européenne : au point de vue social, c'est le même

phénomène qu'au point de vue linguistique. On a trop attaché d'importance, nous l'avons constaté, aux variétés ethniques, eu égard à la fusion des races qui s'est produite de bonne heure en Germanie comme en Gaule. Ce n'est point sous ce rapport qu'on peut noter des différences fondamentales et précises entre Gaulois et Germains. Mais il en est tout autrement sous le point de vue social. Ce qui distingue foncièrement les Germains des Gaulois, c'est qu'ils ne sont pas au même échelon de la vie civilisée, au même degré de l'évolution des mœurs et des institutions, parce que l'habitat des Germains était un obstacle à leur développement, tandis que l'habitat des Gaulois, au contraire, était essentiellement évolutionniste. L'habitat isolateur, forestier et marécageux des Germains ne leur permettait pas de s'améliorer; il était, par essence même, réfractaire à tout progrès social, moral et politique aussi bien que matériel et économique. Il en fut autrement pour tous les peuples, sans exception, même les Germains, qui vinrent se fixer en Gaule : nous en avons fait valoir les raisons.

Avec la domination romaine, le contraste entre les deux rives du Rhin ne fait que s'accentuer davantage, car la Germanie demeure stationnaire dans sa fange et ses bois, tandis que la Gaule, éperdûment engagée, sous l'impulsion venue de Rome, dans la voie du progrès sans fin, du développement économique et du bien-être, devient, dans la région rhénane autant que dans la vallée du Rhône, le prolongement envié de l'Italie ; c'est la banlieue de Rome étendue par-dessus les Alpes et la vallée du Rhône, jusqu'à l'Océan du nord.

Aussi, de plus en plus, le Germain apparaît-il aux yeux des Gallo-Romains comme l'éternel Barbare, violent et cruel, marchand d'esclaves ou esclave lui-même. C'est un homme qu'on croit d'une autre race, que l'on distingue à sa rudesse, à sa haute stature, à son accoutrement de chasseur sauvage, à son mépris de toute culture, à ses cheveux blond filasse dont les vrilles graisseuses recouvrent son cou, à sa barbe rousse embroussaillée, « à ses yeux bleus et ses joues roses ».

Comme antérieurement, les Germains n'ont point de villes, mais seulement des refuges entourés d'épines et d'un tallweg,

au fond de leurs bois, derrière quelque marais. Ils n'ont aucun édifice, même pour leurs dieux; leurs temples ne sont que des autels à ciel ouvert, entourés d'une enceinte sacrée qui fait songer au temenos des plus vieux sanctuaires de la Grèce. Point de routes entretenues, à travers le pays. L'organisation sociale continue, sans progresser, à être plus rapprochée de celle des tribus de la steppe asiatique que de celle des peuples sédentaires, tels que les Gaulois ou les Italiotes. Elle repose sur la famille patriarcale et non sur les pouvoirs publics. Une réunion de familles forme un clan ; le groupement des clans compose la tribu ou le canton (pagus) ; plusieurs tribus constituent ce que nous appelons une nation, un peuple ou une grande tribu: c'est là l'unité politique, ce que César appelle civitas.

L'autorité patriarcale du père est absolue sur tous les siens et va jusqu'au droit de vie et de mort, comme chez les Gaulois des temps primitifs1. Les Germains ont la monogamie; le mari achète sa femme. La solidarité des membres d'une même famille est poussée jusqu'à la vendetta. L'organisation familiale des Germains, on l'a souvent remarqué, présente des similitudes frappantes avec celle des Grecs telle qu'elle ressort des poèmes homériques.

Il n'y a point de caste sacerdotale chez les Germains ; mais il y a des classes sociales : des nobles, dont la richesse réside dans le nombre des esclaves, le luxe des vêtements, des armes, des bijoux et d'autres objets mobiliers, l'abondance des troupeaux, des chars et des chevaux. Il y a des hommes libres, des affranchis, des esclaves. Les hommes libres se distinguent à leurs cheveux noués au sommet de la tête. L'esclave porte un anneau de fer au doigt. Pour le vendre, on lui lie les mains derrière le dos ; de là, les trophées avec esclaves dans cette misérable attitude, qu'on voit si souvent sur les monnaies romaines.

L'esclave peut acheter sa liberté; on monte, d'ailleurs, assez aisément d'une classe dans l'autre, mais on déchoit par la perte de ses biens ou en engageant sa liberté et en entrant au service d'un maître.

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