‹ Le Rhin dans l'histoireChapitre 16 sur 211 · SrnAbON, IV · texte numérisé non relu

SrnAbON, IV

en même temps que leur flotte sillonnait le fleuve, et s'appliquait à favoriser les relations des marchands de Gaule et d'Italie avec les barbares d'outre-Rhin.

Séparant le bassin du Glan de celui du Rhin, la chaîne vosgienne, sous le nom de Hardt palatine, court sous bois et parée de vignobles, entre Wissembourg et Bitche, entre Landau et Pirmasens, entre Neustadt et Kaiserslautern, entre Alzey et Creusnach, jusqu'au mont Tonnerre qui a 690 mètres d'altitude. On a retrouvé dans cette région des ruines gauloises, notamment à Deidesheim, entre Kaiserslautern et Mannheim : sur un contrefort du Drachenfels, il y a les restes d'un oppidum gaulois des Médiomatrices ou des Trévires, pareil à ceux du mont Sainte-Odile, de la forêt de Dabo, et du mont Beuvray, près d'Autun.

Sur la rive droite du Rhin, la plaine est coupée seulement par les failles des rivières. Une foule de petits cours d'eau se succèdent à droite et à gauche du fleuve auquel ils apportent leur contingent limoneux, après avoir fertilisé, les uns, les grasses plaines du Palatinat et de la Lorraine, les autres le grandduché de Bade. C'est, entre autres, sur la rive droite, la Pfinz qui se jette dans le Rhin en face de Germersheim ; le Neckar, l'ancien Nicer des Romains, la grande et célèbre rivière hercynienne qui parcourt le pays de Souabe, le Wurtemberg actuel, dont elle ramasse, chemin faisant, presque toutes les eaux. Le Neckar repose sa tête à côté de celle du Danube, sur le versant oriental de la Forêt-Noire ; il passe à Tubingue, à Stuttgart, enfin près de Heidelberg où ses bords abrupts sont visités et admirés par tous les voyageurs.

Heidelberg avait une Université célèbre, fondée par le comte palatin Charles IV, de la famille des Wittelsbach, en 1386. La ville est dominée par les restes imposants du château, l'ancienne résidence des Electeurs palatins, qui fut détruit en partie par les Français en 1689. Restauré en ruine pittoresque pour touristes, on y visite, entre autres curiosités qui flattent l'orgueil allemand, un tonneau colossal qui jauge 140.000 litres ; mais le tonneau lui-même a été radoubé eu 1751.

Après s'être détourné de TOdenwald, le Neckar, victorieux

de la barrière de rochers, tombe dans le Rhin à Mannheim, éloignée de Heidelberg de 19 kilomètres. Alors, le grand fleuve atteint une largeur de 400 mètres.

Sur sa gauche, au nord de la Queich, il arrose, au confluent du Speierbach, une vieille ville impériale, Spire, dont la cathédrale immense renferme les tombeaux de huit empereurs. C'est à Spire que saint Bernard, en 1146, prêcha la croisade devant Conrad III. L'empereur se croisa et partit le 28 mai à la tête de 70.000 cavaliers et une immense infanterie. Cette armée formidable s'en alla périr de maladies et de privations en Asiemineure; Conrad ne rentra dans ses États qu'en 1149.

En aval de Spire, bien déchue de son ancienne splendeur, s'alignent aujourd'hui, comme des régiments, les cheminées des cités industrielles qui font la chaîne sur les deux rives du fleuve. Les centres principaux sont Mannheim sur la rive droite, et Ludwigshafen sur la rive gauche. Les navires de haute mer remontent jusque-là où ils accostent dans de vastes bassins. Le trafic fluvial de Mannheim s'éleva, en 1913, à plus de dix millions de tonnes. Les Allemands ont fait de Ludwigshafen un centre gigantesque de fabrication de produits chimiques et d'explosifs, qui, avant le début de la guerre de 1914, était en mesure, dit-on, de produire, en un an, la charge de plus de vingt millions de coups de canon.

Après Mannheim et Ludwigshafen, le Rhin entre dans la Hesse : Hesse-Darmstadt sur sa droite, liesse rhénane sur sa gauche, avec Worms qui fut la capitale des Vangions, puis celle des Burgondes ; elle est le centre de l'épopée des Nibelungen. Worms est la ville des plaids, des diètes et de tant de querelles et de conciles oiseux, à l'époque carolingienne et durant toute l'ère féodale. La diète qui s'y rassembla en 1122 rétablit enfin, par un accord solennel entre l'empereur Henri V et les délégués du pape Calixte II, la concorde qui mit un terme à la fameuse querelle des Investitures. Turenne prit Worms en 1644 et Custine en 1792.

Une cinquantaine de kilomètres environ séparent Mannheim de Mayence. Le Rhin qui serpente tranquille et majestueux, dans une contrée admirablement fertile, a reçu, depuis

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Spire jusqu'à Cologne, un sobriquet historiquement justifié. A cause des anciens Electorats ecclésiastiques, et en raison du grand nombre des cathédrales et des monastères qui sont encore la parure des deux bords du fleuve, les lourds luthériens du Brandebourg qui s'emparèrent du pays, l'ont dénommé, avec une intention scandalisée, Pfaff'enstrasse, « la rue des Prêtres ». Soit ! Nous ne voulons point, ici, relever les abus des trop fameux Electorats, ni instruire le procès des astucieux forbans accourus de Konigsberg ou de Berlin, pour rançonner le pays à leur place. Le monstrueux régime auquel nous faisions allusion tout à l'heure, qui fut celui des pays rhénans au moyen âge et jusqu'à la Révolution, a été justement flétri par les historiens et il a reçu son châtiment. Il resterait tout de même à voir si, dans le Palatinat bavarois, dans les principautés prussiennes de Juliers et de Clèves et les autres souverainetés laïques, la plupart protestantes, qui pullulaient dans ces mêmes pays, les populations étaient moins rançonnées, plus heureuses et se trouvaient mieux traitées que dans les Electorats ecclésiastiques.

Mayence « la Dorée » {das goldene Mainz), la ville de Drusus et de saint Boniface, avec sa cathédrale à double abside et quatre clochers, a toujours été l'un des principaux passages du Rhin, à cause du confluent du Mein, l'ancien Mœnus, la grande artère de Franconie. Le niveau des eaux est à 84 mètres d'altitude; le fleuve a près d'un kilomètre de large. Le Mein va chercher ses sources aux confins de la Saxe et de la Bohême, dans le lointain massif du Fichtel, montagne qui est à peu près le point central de l'Allemagne. Il se promène en zigzag, comme amusé et retenu par les vergers, les bosquets de châtaigniers et d'amandiers, les fleurs des prés, formant des gués autant que l'on en désire, en Bavière et même dans la Hesse où pourtant ses bords se relèvent en terrasses accidentées et sinueuses.

Bayreuth, Bamberg, Wurzbourg, Aschaffenbourg, Hanau, Francfort se mirent dans l'émeraude de ses eaux. Après s'être enflé de la Nidda qui vient des montagnes du Wetterau, le Mein contourne la forteresse de Castel, bâtie chez les Mattiaques par Drusus, en 14 avant J.-C, comme tête de pont, en

face de Mogontiacum. Il lui faut pratiquer une trouée violente pour se fra}rer un chemin jusqu'au Rhin.

Mayence et sa voisine, Francfort-sur-le-Mein, furent les centres principaux de la vie religieuse et politique de l'Allemagne au moyen âge. Les Carolingiens y séjournèrent souvent. C'est à Mayence que, l'an 1188, l'empereur Frédéric Ier Barberousse se croisa pour la délivrance de la Terre Sainte. Il partit l'année suivante, pour aller mourir en se noyant dans le Cydnus où avait, jadis, failli périr Alexandre : de là, tant de poétiques légendes qui forment une bonne part de la littérature épique de l'Allemagne médiévale.

Mayence, assiégée par les Impériaux en 1689, fut défendue au nom du roi de France par le maréchal d'Uxelles qui y battit monnaie. En octobre 1792, elle fut prise par Custine, puis, non secourue, elle se rendit aux Prussiens le 22 juillet 1793. Enfin, Mayence demanda et vota librement son annexion à la France ; elle fut, de 1797 à 1814, le chef-lieu de notre départe ment du Mont-Tonnerre. Aussi cette ville a-t-elle conservé dans le caractère de ses habitants de vieille souche, comme dans sa physionomie, quelque chose de la triple empreinte que les Romains, les archevêques-Electeurs et les Français ont imprimée sur son front glorieux.

Son riche musée d'antiquités atteste, non point la germanisation des pays rhénans, mais bien au contraire leur romanisation. Si vous voulez visiter des musées de souvenirs germaniques, allez à Brunswick ou à Nuremberg ; vous n'en trouverez guère dans les villes rhénanes, tandis qu'y abondent les vestiges gaulois et gallo-romains. Ouvrez la carte : Mayence s'enfoncecomme la proue gauloise au cœur de la Germanie.

« Mayence est une ville illustre. Mayence, au ixe siècle, était assez forte pour châtier son archevêque Hatton ; Mayence, au xiie siècle, était assez puissante pour défendre contre l'empereur et l'empire, son archevêque Adalbert. Mayence, en 1225, a été le centre de la hanse rhénane et le nœud des cent villes. Elle a été la métropole des Mimiesinger, c'est-à-dire de la poésie gothique. Elle a été le berceau de l'imprimerie, c'està-dire de la pensée moderne. Elle garde et montre encore la

maison qu'ont habitée, de 1443 à 1450, Gutenberg, Jean Fust et Pierre Schœffer, et qu'on appelle par une magnifique et juste assimilation : Dreikônigshof, « la maison des Trois-Rois ». Pendant huit cents ans, Mayence a été la capitale du premier des Electorats germaniques; pendant vingt ans, Mayence a été un des fronts de la France. Le congrès de Vienne, en 1815, Fa donnée comme une bourgade à un Etat de cinquième ordre, à la Hesse *. »

L'itinéraire du Mein, son circuit et ses infinis détours, ses affluents, le peu de profondeur de ses eaux paresseuses : tout contribue à expliquer que, malgré ses 250 kilomètres, il n'ait jamais été dans l'histoire, sauf dans la portion inférieure de son parcours, ni une limite, ni une véritable frontière; il fut, comme l'on dit, sinon un chemin où l'on marche, du moins une ligne directrice à côté de laquelle on chemine, et qu'ont suivie les convois migrateurs en toute sécurité, pour atteindre au fleuve rêvé et chanté, le Rhin. Au xixe siècle, la diplomatie a voulu, un instant, faire du Mein, la limite entre l'Allemagne du Nord et l'Allemagne du Sud.

Au nord de Mayence, des ilôts où des princes carolingiens venaient s'installer en villégiature et dans l'un desquels mourut Louis le Débonnaire. A Ingelheim, à treize kilomètres de Mayence, on visite les restes d'un palais de Charlemagne qui continua à être souvent habité par les Empereurs, durant le haut moyen âge. C'est là que furent célébrées les noces d'Henri III le Noir avec Agnès, fille de Guillaume V d'Aquitaine, en 1043. Hermann le Gontract rapporte qu'on y vit accourir, à cette occasion, une véritable nuée d'histrions, de jongleurs et de ménestrels, qui caressaient l'espoir d'être bien accueillis, d'avoir part au festin et de remporter d'abondants témoignages de la libéralité de l'Empereur. Ils furent déçus et congédiés honteusement, le ventre et les mains vides, dit le chroniqueur.

Sur la rive droite du fleuve, le touriste visite Biebrich avec son château des ducs de Nassau, à cinq kilomètres de la station thermale de Wiesbade, les Aquse Mattiacœ des Romains. La

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