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C. Jlllian, Histoire de la Gaule, t. I, p

Seulement, cette religion naturaliste s'est rapidement transformée chez les Gaulois, sous l'action des Druides, instruits, philosophes, qui connaissaient l'alphabet grec, tandis qu'elle a dégénéré en cultes forestiers et en pratiques de sorcellerie, au fond des bois de la Germanie, et c'est là encore une différence essentielle entre ces deux: mondes, si opposés de toutes les manières.

Les mythes Scandinaves avaient aussi la même origine indoeuropéenne; la parenté de racines, dans certains noms divins du panthéon de toutes ces religions dérivées, semble bien l'établir. Mais c'est seulement à l'époque du haut moyen âge, semble-t-il, que les mythes Scandinaves, à la suite de leur évolution propre et isolée dans la vie maritime des mers glacées, firent invasion en Germanie, sous la forme de chants guerriers et y importèrent la religion odinique ou wotanique.

On ne sait presque rien de la religion et des mythes des Germains de l'antiquité. César se borne à dire qu'ils ont des pratiques religieuses tout à fait différentes de celles des Gaulois ; qu'ils n'ont point de collège sacerdotal comme les Druides ; qu'ils adorent le Soleil, Vulcain, c'est-à-dire le feu delà terre, et la Lune. Tacite place dans leur panthéon des divinités qu'il assimile superficiellement à Mercure, à Mars, à Hercule ; il ajoute, — ce qui montre le vague de ses informations, — que les Suèves ont un culte particulier pour la déesse Isis dont le simulacre avait la forme d'une galère, et pour Hertha ou Nertha, la terre nourricière de l'homme. Les Naharvales adorent deux jeunes dieux, les Alques, que Tacite compare à Castor et Pollux. Il cite également une déesse Tanfana, espèce de Diane, au fond d'un bois, chez les Marscs, et le dieu Tuiston, père du dieu Mann, l'ancêtre de toute la race germanique.

On ne représente point ces dieux sous une forme humaine et on n'enferme pas leurs symboles dans un temple. C'est dans les carrefours des forets qu'on les honore d'un culte mystérieux et sanglant, et les plus vieux troncs d'arbres, entourés de bois sacrés, participent aux hommages qu'on leur rond : lucos ac nemora consecrant. Comme dans toutes les sociétés aux mœurs patriarcales, les prêtres sont les chefs de familles, de clans ou

de tribus. Les devins et les sorcières sont entourés de vénération. Des sorcières accompagnent les Gimbres et les Teutons, Arioviste et Attila ; Velléda fanatise les Bructères soulevés à l'appel du Batave Givilis.

En dehors de ces quelques données, il faut descendre au témoignage des chroniqueurs chrétiens, Paul Diacre, Jordanès, Grégoire de Tours, aux hagiographes ou aux légendes Scandinaves conservées dans les chants de l'Edda, pour retrouver les éléments d'une mythologie germanique. Mais, remarquons-le tout de suite, cette mythologie mérovingienne ou médiévale qu'at-elle avoir avec l'antiquité? Les savants allemands ont étrangement abusé de cette transposition d'une dizaine de siècles en arrière lorsque, dans le but d'exalter l'antiquité mythique delà race germanique, ils ont prétendu la rattacher à la mythologie des poèmes islandais et Scandinaves. Ils sont toute une légion d'érudits qui ont mis à la torture non seulement les mots, mais les syllabes, non seulement les syllabes mais les lettres des quelques vocables transmis parles auteurs romains ou les textes épigraphiques, dans le but de germaniser les origines du panthéon gaulois. Cette besogne subtile et tendancieuse n'a aucun fondement sérieux.

Dans la mythologie germanique et Scandinave du moyen âge, Vodan ou Yotlian ou Odin, le créateur de l'univers, Thor ou Donar, Zio ou Thiu, Fro, Paltar ou Baldur, Freyr ou Friga, les Thursen ou géants, les Normes, les Walkyries ou messagères célestes, et les esprits des forêts, des eaux, des vents, de l'air, Gnomes, Elfes, Koboltes, bienfaisants ou féroces, peuplent des contes barbares, guerriers et farouches ; mais ce n'est qu'au moyeu âge que la tradition littéraire de l'Allemagne s'en empare. Faut-il ajouter foi aux rapprochements philologiques qui essayent de rattacher à ce cycle mythique du Nord, les quelques données antiques que nous possédons sur la religion et les cultes des Germains de César ou de Tacite ? Ces parentés de racines verbales fussent-elles scientifiquement établies, qu'étant donnée l'origine commune indo-européenne des cultes naturalistes indiquée plus haut, elles n'auraient peut-être point encore la portée ethnique qu'on prétend.

Mais qu'on envisage les religions germaniques et leurs cultes dans les témoignages des auteurs anciens ou dans les barbares conceptions du haut moyen âge, on n'y trouve rien de comparable au culte national organisé et centralisé par le collège des Druides. Ici encore, la scission entre lajGaule et la Germanie est absolue.

La religion druidique est la base fondamentale du patriotisme et de la nationalité gauloise. Les Druides ont une culture développée; ils ont des dogmes religieux et enseignent l'immortalité de l'âme. Ils sont juges suprêmes, distincts des autorités familiales ; ils jouissent, dans la société gauloise, d'une influence morale et politique prépondérante. Sous la présidence d'un chef unique, ils s'assemblent, chaque année, dans un lieu mystérieux et consacré des forêts du pays des Carnutes, parce que cet endroit passe pour être le point central de toute la Gaule, comme l'omphalos delphique était aussi un centre de réunions sacerdotales pour la religion apollinaire des Grecs. Le gui sacré, recueilli sur le rouvre avec une faucille d'or, est une survivance de l'origine forestière du culte druidique et du caractère naturaliste de la religion primitive. Ceux-là même qui ont proposé de rattacher les origines de la religion gauloise, aussi bien que la religion germanique, aux mythes Scandinaves et ont voulu soutenir, par exemple, que le dieu gaulois au marteau, Taranis (Dispater), n'est autre que le dieu Thor, et que Teutatès est Tuiston, ne sauraient pousser leurs rapprochements au delà de ces conjectures philologiques. Et puis ces rapprochements, encore une fois, ont-ils la portée qu'on leur attribue, puis qu'il y a un fonds naturaliste commun à toutes ces religions ?

Les Romains eux-mêmes ont fait bien d'autres assimilations de ce genre, basées sur l'analogie des attributs, entre les dieux de leur panthéon et les divinilés nationales des peuples qu'ils ont conquis : il n'y a pourtant pas lieu de conclure à l'identité d'origine de tous ces dieux, assimilés soit en raison de leurs attributs, soit parfois même à cause d'une certaine similitude d'appellations.

A côté des grands dieux, comme Teutatès, Taranis ou Dispater, Belcnus, Esus, communs à toute la nation1, ce qui carac-

1, G. Juluan, Histoire de la Gaule, t. H, p. 118.

térise la religion du peuple Gaulois, c'est le culte d'une infinie quantité de divinités locales, auxquelles on sacrifie et l'on adresse des vœux et des prières. Chaque cité, chaque bourg, chaque ferme rurale a son sanctuaire, installé comme les laraires romains, dans une chambre silencieuse de l'habitation, ou bien auprès d'une source, au pied d'un vieux chêne, sous l'abri d'un rocher. Nous connaissons par les inscriptions votives les noms d'une grande quantité de ces dieux et déesses, répandus dans la Gaule entière. Or, cette dissémination des cultes locaux, on la constate identique en Belgique et dans la Celtique, dans les pays rhénans comme chez les Eduens, les Arvernes ou les Tolosates.

Les pays rhénans ont les dieux gaulois ou gallo-romains. Jusqu'à la ligne du Rhin, rien de germanique au point de vue des mythes, de la religion et du culte. Ici encore, si les Germains sont venus s'installer sur la rive gauche du fleuve, ils n'y ont rien apporté de leur religion, gardant seulement par habitude de grossières pratiques superstitieuses ; ils ont déserté leurs dieux et leurs autels, les abandonnant au fond de leurs forêts ; de ce côté-ci du Rhin, ils se sont prosternés avec amour au pied des dieux et des autels gaulois et gallo-romains. C'est en vain que dans les noms divins, dans les symboles religieux, sur les stèles votives, pourtant si abondantes, dans les statuettes, basreliefs ou autres monuments d'ordre religieux, qui s'alignent sous les vitrines des musées des villes rhénanes, on chercherait une allusion à quelque divinité de ce qu'on appelle le panthéon germanique. Les tentatives des savants dirigées dans. ce sens ont radicalement échoué. D'ailleurs, les Germains n'ayant aucune notion d'art, ignorant même l'écriture, eussent été incapables de faire l'image sculpturale de quelque divinité zoomorphique ou autre.

Les Druides enseignaient que les Gaulois descendaient de Taranis ou Dis Pater, dieu infernal dans lequel les Romains ont reconnu une variété de leur Pluton ou de leur Jupiter Sérapis1. C'est le « dieu au maillet » des archéologues. De nom-

1. César, Bell. Gall., VI, 18 ;,.C. Julliah, Histoire de la Gaule, t. II, p. 119.

breuses statuettes le représentent debout, avec une longue barbe et de longs cheveux, tenant un vase {plia) de la main droite et s'appuyant, de la main gauche levée, sur un maillet dont le manche, très long, repose sur le sol. Le dieu est vêtu de la caracalle gauloise, espèce de redingote, qui descend jusqu'au dessus du genou; les manches étroites vont jusqu'au poignet. Une ceinture l'assujettit autour des reins. Les jambes du dieu sont enveloppées des braies gauloises ; ses pieds sont chaussés de brodequins. Or, ce costume du dieu gaulois est celui-là même que Strabon décrit comme étant le costume national des hommes dans la Gaule Belgique : « Les Belges, dit-il, portent le sagum et de longs cheveux ; ils se servent de braies serrées autour des jambes. Au lieu de tuniques, ils ont des vêtements fendus, garnis de manches, qui descendent jusqu'au milieu du corps l. »

De nombreuses statuettes de Dis Pater ont été découvertes dans diverses régions de la Gaule, en particulier dans les pays rhénans, à Oberseebach (Bas-Rhin), à Mayence, à Bonn, ainsi qu'à Metz et dans les campagnes des Médiomatrices. On en a même signalé jusque sur la rive droite du Rhin occupée par des colons ou des soldats gaulois, dans le grand-duché de Bade, le Wurtemberg, la Suisse et dans la région celtique de la Transylvanie z. Il n'y en a point dans la Germanie du Nord, au delà du Rhin.

Teutatès, le dieu gaulois que les Romains ont assimilé à leur Mercure, a laissé des traces nombreuses de son culte, non seulement dans toutes les provinces de la Celtique, mais dans la Belgique et les deux Germanies, ainsi que sur les bords du Danube où domina la race celtique. Ces statuettes, bas-reliefs, stèles, autels, temples, dédicaces sans nombre, se retrouvent les mêmes dans toutes ces régions. Mercure est le dieu national chez les Gaulois, comme Apollon chez les Grecs, Jupiter chez les Romains; le centre de son culte était chez les Arvernes où il eut, sur le Puy de Dùme, une statue colossale. Or, les dédicaces au Mercurio Aiverno sont nombreuses sur les bords du

1. Strabon, IV, 4, 3; cf. Bull, de la Soc. des Antiq. de France, 1S88, p. 11!); Revue archéol., 1890, I, p. 151».

2. S. Kkinacii, Cal. du MusàcdeSainl-Gcrmain-cn-Layc, t. Il, p. 1S8 <'l lsOetsuiv.

Rhin, jusqu'en Hollande. A Gripswald, près de Bonn, on a découvert une petite chapelle demi-eirculaire qui renfermait des inscriptions votives au Mercure Arverne et aux matrones de son cortège mythique.

Les dédicaces à Mercure, dans le pays rhénan, surabondent. Tantôt, le dieu gaulois ne porte aucun qualificatif; tantôt, c'est un Mercure local, comme Mercure Biausius, sur une stèle du musée de Mayence, Mercure Cissonius, Mercure Vîsueius, Mercurius Alaunus, sur des stèles des musées de Spire et de Mannheim. Il va, à Bittburg (Prusse rhénane), une dédicace « au dieu Mercure, serviteur de Galetos » (Deo Mercurio vasso Caleti). Le nom de Galetos est bien gaulois. Rien, en tout ceci, qui rappelle l'espèce de Mercure auquel les Germains, suivant Tacite, sacrifient des victimes humaines.

Le culte des Déesses-mères, si répandu en Gaule et si caractéristique de la région gauloise, a laissé des monuments aussi nombreux dans les deux provinces de Germanie que dans le reste de notre pays. Ces Matrœ ou. Matres, déesses des sources et des fontaines, forment généralement une triade ; quelquefois, il y en a cinq. Les plus célèbres étaient les Matres Nemausicss delà fameuse fontaine de Nimes ; il nous est parvenu une inscription gauloise en leur honneur ; mais en général, c'est surtout dans les campagnes que le culte des Mat ras était répandu, à l'époque romaine; elles correspondent aux nymphes gréco-romaines1. Le plus ordinairement, les bas-reliefs qui les représentent sont accompagnés d'inscriptions votives qui donnent le vocable local sous lequel elles étaient invoquées. Sous leur forme adjective latinisée, ces vocables, peut-être au nombre d'une soixantaine pour la région rhénane, nous fournissent des noms de lieux qui sont empruntés à la langue gauloise ; en voici des exemples : Matres Vacallineœ, sur une stèle du musée de Cologne, vocable dont il faut sûrement rapprocher le nom du Yahal (Vacalus) ; Matronœ Rumanekabx, sur un autel trouvé à Rumenheim, près de Juliers.

Des stèles des musées de Bonn, de Cologne, de Trêves, de

1. C. Jullia>, Histoire de la Guide, l. II, pp. 130, 151, 371.

Nimègue nous font connaître, de même, les Maires on Matronœ: Andusteliise ; Ambiomarcse ou Abiamarcse ; Afliœ ; Arvagastœ ; Alblahenehee ; Alateivise ; Aufanise, ce dernier nom, à la fois sur des stèles des musées de Cologne, de Nimègue et de Lyon; Axsinginehse ; Cuchinehse ; Gabise ; Gesatense ; Hamavehse ; Malvisse; Mediotavtehœ ; Gesahonse ; Tetrahenœ ; et Octagennœ, au musée de Bonn ; Nersihenœ ou Nershense (stèle de Juliers) ; Vallamnehiœ ; Matres Treverse, à Trêves; Maires Mopates, près de Nimègue, etc. Nous avons constaté, plus haut, que la déesse Néhallénie se rattache à ce groupe par son nom et sans doute aussi par la nature de son culte.

Tous ces noms barbares de sanctuaires locaux ne sauraient s'expliquer par les langues germaniques. Ils paraissent bien celtiques. Mais si énigmatiques qu'ils soient encore au point de vue philologique, il est hors de doute que le culte des déesses Mères est d'origine purement gauloise ; c'est la population celtique qui l'a intronisé dans le pays rhénan. Là, comme dans tout l'Est de la Gaule, les déesses Mères sont souvent associées à Rosmerta, la parèdre de Mercure.

Jupiter, Mars et Apollon, dont les cultes sont si répandus dans toute la Gaule romaine, ont laissé sur le Rhin des vestiges aussi nombreux qu'en Aquitaine ou le long du Rhône. Ces dieux ont, comme les déesses Mères, des sanctuaires locaux avec des vocables particuliers : c'est Mars Camulos,à Clèves ; Mars Caturix , Mars Loucetius ou Leucetius : ce dernier vocable s'est rencontré à Wiesbade, à Mayence, à. Angers ; Apollon Toutiorix ; Apollon Granus, à Aix-la-Chapelle, et d'autres ; la forme gauloise de la plupart de ces épithètes toponymiques des pays rhénans est caractéristique.

Le dieu gaulois des eaux thermales, Borvo et sa parèdre Damona, furent assimilés, à l'époque romaine, à Apollon guérisseur et à Diane protectrice de la santé. Borvo, dont le nom a formé celui de plusieurs stations thermales de la Gaule, comme Bourbonneles-Bains et Bourbon-Lancy, était aussi honoré d'un culte à Aixla-Chapelle et à Wiesbade, comme l'attestent des inscriptions1.

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