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Tacitiï, Annales, I

LA GAULE RHENANE ROMANISEE 353

Nous l'avons fait observer plus haut, les grandes invasions, avec leurs milliers de chariots à la file, ne pouvaient passer que dans les chemins naturels, à la lisière des montagnes boisées du massif de Bohême, du Jura franconien, de la forêt Hercynienne, le long du Mein et de quelques autres rivières. Quel contraste avec la Gaule romaine, et, en particulier, avec les provinces de la rive gauche du Rhin !

Sous l'Empire romain, les sentiers hardis qui escaladaient les cols des Alpes, furent rapidement transformés en « routes romaines »,qui font encore aujourd'hui notre admiration par leur solidité et par l'intelligence qui a présidé à leur construction. Par elles, on put traverser les Alpes, même en hiver, comme sur les routes de Napoléon. Les plus suivies de ces voies romaines par les marchands et par les armées étaient :

Celle qui partait de Milan, longeait le lac de Gôme [Larius lacus), franchissait les Alpes rhétiques par le col du Splûgen, gagnait Goire, Bregenz, Winterthur, Yindonissa;

Celle qui, venant de Turin et d'Aoste, franchissait le Grand- Saint Bernard, au sanctuaire de Jupiter Pennin, et gagnait Octodurum (Martigny) dans le Valais, Avenches (Aventicum), Soleure [Salodurum], Vindonissa;

Celle qui venait de Lyon par Genève, Aventicum, Salodurum, Vindonissa;

Celle du Jura, allant de Vesontio (Besançon) à Augst et Vindonissa.

Ces grandes routes d'Italie, par les Alpes ou la vallée du Rhône, et plusieurs autres moins importantes, aboutissaient ainsi à Vindonissa et à Augst, sur le Rhin. De cette dernière ville, elles descendaient le grand fleuve sur ses deux rives. Celle de la rive droite, créée sous Vespasien et sous Trajan, remontait le Rhin jusqu'aux sources du Danube ; là, elle rejoignait celle qui, par la vallée du Neckar, traversait les champs Décumates pour gagner Offenbourg et Argentoratum (Strasbourg). La grande route de la rive gauche suivait la lisière orientale de la forêt de la Hart alsacienne; on en connaît les stations jusqu'à Mayence et au delà; les abords en étaient jalonnés, de tombeaux ou turnuli, dont un bon nombre, en Alsace, ont été fouillés par

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Max. de Ring. La plupart des villes qu'elle desservait étaient des entrepôts de commerce et des centres d'industrie, en même temps que des gites d'étapes pour les voyageurs et des postes de ravitaillement pour les troupes.

Lyon, la capitale des Gaules, était reliée à Metz, Trêves, Cologne par une magnifique voie qui passait par Langres et Toul. Quant à Metz, elle était un carrefour étoile de routes qui la mettaient en communication directe, soit avec Reims, Autun et l'intérieur de la Gaule, soit avec Strasbourg, Mayence, Trêves, Coblence et Cologne. Pourtant, au double point de vue stratégique et commercial, Metz était moins importante que Trêves (Augusta Treverorum) colonisée, vraisemblablement, sous le règne de Claude, comme Cologne. Les Romains firent de Trêves leur centre de ralliement, leur camp de concentration en arrière, de toute sécurité pour les légions qui avaient à préparer une opération sur le Rhin. Aussi, un admirable réseau de routes la reliait, non seulement par Metz, au reste delà Gaule, Reims, Autun, Lyon, mais aussi avec les points les plus importants de la ligne du Rhin ; avec Boulogne, le grand port d'où l'on passait en Bretagne ; enfin, avec Amiens (Samarobrive), Rouen, Paris.

La révolte de Civilis, sous Vespasien, à laquelle prirent part les Trévires, parait avoir entravé le développement de Trêves qui resta, près de trois siècles, éclipsée par ses voisines Metz et Mayence. Mais elle se releva au ive siècle et devint très florissante à partir de Postume qui en fit la capitale de l'empire des Gaules.

Dans la Germanie inférieure, le ruban de la route longitudinale du Rhin se poursuivait, depuis Mayence jusqu'au bas pays des Bataves, par Bingen, Coblence, Cologne, Vetera, Nimègue, Lugdunum Batavorum (Leyde). A Cologne, une route directe se greffait surelle, pour aller à Boulogne par Juliers, Maastricht, Bavai, Cambrai, longeant la forêt Charbonnière; une autre se détachait à Bavai, pour descendre la vallée de l'Oise et gagner Paris par le pays des Yiromanduens et des Silvanectes.

Outre ce vaste réseau routier de l'Est, les Romains créèrent la navigation fluviale du Rhin, et telle est la raison majeure

qui les obligea à se rendre maîtres des deux rives du fleuve. La liberté et la sécurité de la navigation du Rhin étaient nécessaires au commerce; elles permettaient, en outre, de relier entre eux les postes fortifiés et de les ravitailler, dans le cas où les routes terrestres eussent été interceptées. Drusus et Gorbulon firent creuser des canaux dans l'estuaire du Rhin et de la Meuse.

Par ces routes et les voies fluviales, l'armée romaine était approvisionnée; les renforts, les vivres, les bagages étaient concentrés en des magasins et des arsenaux surs et d'accès facile ; suivant les nécessités du moment, on pouvait les transporter sur un point ou sur un autre.

Le commerce privé en bénéficiait non moins que l'armée, car c'est là une des supériorités de l'organisation impériale romaine : jamais elle ne fit rien qui fût exclusivement militaire et stérile. Le commerce, l'exploitation des mines d'argent du Taunus et du Siebengebirge, l'industrie, l'agriculture profitent de l'armée, de la présence des soldats, des routes qu'ils construisent, des travaux qu'on leur impose. Une garnison, pour une population, est une aide puissante et non point seulement une source de bénéfices pour des fournisseurs avides. Il n'y a point de désœuvrés : le temps de paix est utilisé, dans l'armée, au profit des arts de la paix : Augst, Trêves, Mayence, Cologne furent de grands centres commerciaux et industriels, surtout parce qu'ils étaient, en même temps, les principaux quartiers généraux des légions. Un centre agricole est créé, ense et aratro, une ville industrieuse naît toujours à côté d'un camp, au pied d'une forteresse.

Partout, quelle puissante et féconde activité ! quelle admirable mise en valeur des richesses de la nature et des forces sociales, attestée par cette immensité de ruines et de débris, qui nous étonnent aujourd'hui encore, après dix-huit siècles de dégradations, de pillages et d'incendies ! Le nom romain reste partout inscrit ! Le Rhin était sillonné de bateaux, tant ceux de la flotte qui desservait les forteresses que ceux des négociants. Parmi les trafiquants, il en estqui pénétraient surles côtes de lamerduNord; d'autres, avaient des relations suivies avec la Bretagne; d'autres enfin, s'enfonçaient dans la Germanie, par les rivières ou en caravanes. On signale, le long du Rhin, des marchands de bois

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travaillé (dendrophori), pour la "contsruction des maisons et des bateaux; plus tard, les Burgondes, quand ils viendront des bords de l'Elbe habiter la rive droite du Rhin, vers les embouchures du Mein et du Neckar, s'adonneront spécialement à ce commerce et à ce travail de charpente. Il y avait, en divers ports du Rhin, des chantiers de construction aussi bien que des corporations de nautes, des armateurs et des patrons de radeaux.

Protégés par les légions, des marchands gaulois pénétraient en toute sécurité sur la rive droite du Rhin, chez les tribus qui avaient accepté de gré ou de force le protectorat romain. Ce n'était pas toujours sans danger qu'ils se risquaient à s'avancer plus loin, en dépit de la tradition des routes celtiques de l'ambre et des avantages que les tribus barbares trouvaient à faire bon accueil aux trafiquants.

Un prince Gothon, appelé Gatualdus, qui avait été obligé de fuir devant l'extension de la puissance de Marbod, finit par reprendre à celui-ci sa résidence royale et le fort qui la défendait, dans le pays des Marcomans. « Cette place était, dit Tacite, depuis longtemps le dépôt du butin des Suèves. On y trouva des vivandiers [llxas) et des marchands de nos provinces qu'avait attirés le commerce, qui s'y étaient installés par l'espoir du gain, et qu'enfin, l'oubli de la patrie avait fixés, loin de leurs foyers, dans ces terres ennemies l. » On se figure, par cet épisode, ce qu'étaient les stations des routes du commerce, à travers la Germanie jusqu'à la mer Baltique.

Bien que le sort des armes leur eût inspiré la crainte et la haine du Romain, les Barbares n'ignoraient point qu'ils avaient intérêt à faire bon accueil aux hardis voyageurs qui leur apportaient des étoffes aux riches couleurs et les produits industriels de l'Italie et de la Gaule; ils leur livraient, en échange, les pelleteries, les esclaves, l'ambre, les produits naturels de la Germanie. Du côté des sources du Danube et de la Bavière, les Romains, dit Tacite, commerçaient surtout avec les Hermondures qui affluaient au grand marché d'Augusta Vindelicorum (Augsbourg , en Rhétie. Ignorant l'usage de la monnaie, les

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