C. Jullian, Histoire de la Gaule, t. Il, p
au visiteur une idée de la splendeur et de l'activité des villes gallo-romaines, les musées renferment surtout des débris qui se rapportent à la vie extérieure ou privée des individus et des familles. Ce sont, par exemple, des restes du mobilier galloromain, tables, sièges et lits de toutes formes, ornés de décorations sculpturales en métal, fabriquées par surmoulage, figures de sphinx, de griffons, de lions, d'aigles, d'autres animaux; décoration en enroulements et entrelacs ; trépieds, réchauds, ustensiles de cuisine en bronze ; coupes en terre cuites et en verre, parfois d'une élégance délicieuse et d'une extrême sveltesse, seaux, outres pour l'huile et le vin, candélabres et lampadaires; tout cela orné de figures humaines, de têtes ou de pieds d'animaux, de ciselures, de palmettes et d'enroulements élégants, d'anses et de manches qui toujours, à l'imitation des œuvres gréco-romaines, fournissent le prétexte de jolis motifs décoratifs et qui portent souvent, en estampille, la marque du fabricant. Et par la surabondance des trouvailles, on constate que les pays rhénans possédaient des fabriques aussi nombreuses que l'Italie ou la vallée du Rhône. Il y avait des modeleurs, des potiers, des fondeurs, des tourneurs, des ciseleurs, des ferblantiers, des verriers, des argentiers, des doreurs dans toutes les villes, qui copiaient, par estampage ou autrement, les beaux modèles que le commerce de grand luxe apportait d'Italie, de Rome, de Naples, de Pompéi, ou même d'Orient, surtout d'Alexandrie.
Car, le mouvement des affaires et des armées faisait affluer sur les bords du Rhin, incessamment, les produits de l'industrie des provinces même les plus éloignées. Les admirables vases d'argent du trésor de Hildesheim, — dits l'argenterie de Varus, — ont probablement été fabriqués à Alexandrie d'Egypte ou tout au moins dans un centre de production artistique comme Naples et Pompéi. De nombreuses statuettes égyptiennes, syriennes, égyptisantes, ont été trouvées dans les vallées du Rhin, de la Moselle, de la Meuse, aussi bien que dans la vallée du Rhône ou à Dax et à Bordeaux. Ces figures d'Isis, de Sérapis, d'Horus affirment les relations de la Gaule rhénane avec l'Orient. On y a recueilli aussi des monuments du culte de Mithra, comme dans les autres provinces de la Gaule.
L'art industriel de la Gaule rhénane sort pourtant de l'imitation et de la banalité dans les produits si abondants de sa céramique et de sa verrerie. Il y avait à Rheinzabern [Tabernœ, près Saletio) des ateliers de céramique où l'on fabriquait des poteries rouges vernissées, avec sujets moulés en relief, que le commerce répandait dans toute la Gaule de l'est. Cette décoration n'est pas sans élégance, bien que les vases soient de forme lourde et trapue. En revanche, des vases de verre, trouvés à Strasbourg, à Cologne et sur d'autres points de la frontière, sont si gracieux de sveltesse, dénotent une telle adresse de fabrication qu'ils ont atteint la célébrité et conquis une place dans l'histoire générale de l'art.
Le luxe des lampes destinées à éclairer les appartements paraît avoir été particulièrement développé dans les pays rhénans, si l'on s'en rapporte aux collections des musées de cette région. Il y en a en terre cuite et de toutes formes, en surabondance. D'aucunes sont ornées de figures divines, portées sur des piédestaux, en fûts de colonnes, en tronc d'arbre. Tels de ces lampadaires sont imités aujourd'hui dans l'industrie moderne. Les ruines de Pompéi n'en ont pas fourni de plus beaux que plusieurs de ceux qu'on voit au musée de Mayence, mais ceux-ci sont peut-être de fabrique pompéienne.
Les objets de toilette féminine, trouvés en si grande abondance dans les tombeaux de la région du Rhin, pixides d'ivoire, miroirs métalliques, broches, épingles dont la tète est artistement décorée d'une figurine, peignes en ivoire ou en buis, broches ornées d'incrustations d'argent ou de pierres fines : tous ces objets, importés d'Italie ou fabriqués sur place, sont les témoins du luxe de la parure féminine à Trêves, à Mayence, à Cologne. Il faut en dire autant des ceinturons, des bracelets, des bagues, des pendants d'oreilles ou de cou, des chaînettes en orr enrichies d'émeraudes, de saphirs, de grenats, d'améthystes, de corail, quelquefois d'ambre; des pendentifs et des fibules, souvent ornés de camées qui représentent des têtes de Méduse, des portraits, des sujets mythologiques, d'un travail fort médiocre, à l'exception de ceux qui venaient d'Italie, comme l'admirable camée d'Auguste trouvé dans une tombe de Tirlemont.
Le seul recueil descriptif des bagues romaines ou gallo-romaines recueillies dans les fouilles archéologiques du pays rhénan, monte à un chiffre de plusieurs milliers '. Elles sont en or, en argent ou en bronze, le chaton souvent orné d'une gemme gravée qui servait de cachet. Il en est de très élégantes, dont le jonc a la forme d'un serpent enroulé, la monture du chaton munie d'oreillettes ajourées ou émaillées. La gemme enchâssée au chaton représente un sujet mythologique, un portrait, un animal, un monogramme, une inscription amoureuse, un souhait de bonheur. Voyons en tout cela la manifestation du goût et la recherche de l'élégance, témoins avérés du bien-être et du luxe privé dans le pays rhénan, mais les plus belles œuvres ne sont pas de fabrication gallo-romaine.
Nous ne dirons rien des vitrines où sont rangés des instruments analogues à ceux qu'on voit partout, couteaux, ciseaux, limes, compas, poinçons, instruments de chirurgie, stylets pour écrire, strigiles pour les bains, vases de bronze et de terre cuite dont la panse est décorée de scènes en relief, objets culinaires ou de tous métiers. Dans les musées rhénans surabondent les armes, ce qui se conçoit aisément : casques, cuirasses, arcs, torques, jambières, fers de lances, javelots, balles de frondes, ceinturons, glaives, débris des aigles et des enseignes, harnachement des chevaux, équipement des cavaliers, débris des chars et des machines de guerre, décorations des soldats. Tout cela nous inspire la même remarque; dans cet immense arsenal des guerres d'autrefois, on ne trouve rien qui soit de fabrication germanique. Encore une fois, comme les sauvages des continents nouveaux, et à l'encontre des Gaulois et des Scandinaves, les Germains n'ont rien fabriqué, ils n'avaient ni art ni industrie dignes de ce nom.
1. Fr. Hesrel, Die rômischen Fingerringe der Rhei Internée , 2 vol. ia-4, Berlin,
d'hadrien a gallien
En 121 ou 122, l'empereur Hadrien, grand voyageur, visita deux fois la Gaule et les provinces rhénanes, gardiennes de l'Empire. Chaque fois, il y séjourna plusieurs mois, inspectant les places fortes, présidant aux manœuvres des soldats, se montrant ferme sur la discipline, généreux et populaire, tout en se faisant craindre et respecter dans les camps. Il eut à donner un roi à des tribus germaines qui avaient accepté le protectorat des Romains. A cette occasion, des médailles furent frappées sur lesquelles l'empereur prend le titre de « Conservateur et restaurateur des Gaules ». Elles représentent la Germanie personnifiée, debout, tète nue, cheveux dénoués, fièrement drapée, la lance à la main et s'appuyant sur son bouclier. Avant de passer en Bretagne, Hadrien créa dans le voisinage de Lugdunum Batavorum (Leyde) un grand entrepôt de commerce, le Forum Hadriani.
Son sucesseur, Antonin le Pieux (138-161), ne vintjamais en Gaule et ne se montra point aux Germains. Aussi, dès avant sa mort, ceux-ci recommençaient à s'agiter, aussi bien du côté du
LA GARDE DU RHIN DU II- AU IVe SIÈCLE 367
Danube que sur le Rhin. Marc-Aurèle subit la conséquence des tendances trop pacifiques de son prédécesseur; la grande œuvre de son règne (161-180) fut la défense de la frontière du Danube.
En 166, des hordes de Suèves, de Quades et de Marcomans, franchirent ce fleuve ; par la fameuse route de l'ambre elles traversèrent les Alpes Juliennes et se présentèrent aux portes de l'Italie, sous les murs d'Aquilée, comme les Cimbres jadis. Marc-Aurèle sut rejeter les Barbares au delà du Danube. Puis, il courut sur le Rhin que les Gattes, les Chauques,les Hermondures, escaladant le limes, menaçaient sur divers points à la fois. D'autres Barbares avaient passé le fleuve au-dessous de Cologne et poussé leurs incursions jusqu'au fond de la Belgique : cela ne s'était point vu depuis plus d'un siècle et demi. Tels furent les prodromes de l'assaut général de la frontière rhénane, qui va se renouveler jusqu'à ce que l'Empire en périsse.
Par surcroît, une peste effroyable ravageait alors plusieurs provinces. Les hommes vinrent à manquer, même en Gaule, pour le recrutement des légions : il fallut, déjà dans une trop large mesure, faire appel à des mercenaires germains pour combler les vides et combattre d'autres Germains. Marc-Aurèle parvint à conjurer la crise ; mais dès cette époque, le monde romain laisse entrevoir les premiers symptômes du mal par lequel il succombera un jour.
L'énumération des hordes barbares contre lesquelles Marc- Aurèle et Commode furent obligés de combattre, est curieuse en ce que la plupart de ces peuples portent des noms nouveaux qui n'avaient jamais paru dans l'histoire et que nous ne reverrons plus dans la suite. Ce sont les Marcomans, les Victovales, les Iazyges, les Marisques, les Hermondures, les Quades, les Astinges, les Suèves, les Sarmates, les Latringes, les Bures, les Sosibes, les Sicobotes, les Rhoxolans, les Bastarnes, les Alains, les Peucins, les Costoboces. Dans ce tas de sauvages, il y a autant d'Asiatiques et de Scythes que de Germains ; ils s'ébranlent ensemble. Le rêve de tous, c'est de traverser le Rhin ouïe Danube, de se répandre en « corbeaux avides », dans la Gaule et dans l'Italie, les pays fortunés des villes riches, des belles moissons et des gras pâturages. Ils convoitent sans scrupule ces
champs encore inoccupés, que l'administration romaine réservait aux vétérans des légions [cigri vacui et militum usai sepositi) *.
Derrière eux, sont d'autres bans d'affamés qui les poussent, qui sortent de la nuit septentrionale. Ceux-ci offrent leur soumission, vont au-devant de la servitude, promettent de payer tribut; ceux-là se proposent pour servir dans l'armée romaine et combattre d'autres Barbares, leurs alliés d'hier ou de demain. Les Astinges sont admis par Marc-Aurèle sur la « terre romaine », sous la condition de combattre toujours les ennemis de Rome. Les Quades s'engagent à soumettre l'élection de leurs rois à la ratification de l'empereur. D'autres Barbares, moins souples, plus arrogants, parce que plus nombreux, sont écrasés par les légions ou chassés au delà des fleuves ; ou bien, ils réussissent à fuir dans les bois pour revenir après l'orage. Ils violent leurs engagements, supplient, trahissent, assassinent avec une égale facilité, comme cet Ariogœse, chef des Quades, dont Marc- Aurèle, dans l'impossibilité de le saisir, dut mettre la tête à prix.
Des monnaies de Marc-Aurèle célèbrent ses victoires sur les Germains, par leur légende Germania subacta et leurs types qui représentent la Germanie en pleurs au pied d'un trophée ; ou un captif germain, les mains attachées derrière le dos ; ou bien encore, une Victoire érigeant un trophée d'armes germaniques, au pied duquel sont enchaînés un Germain et une Germaine. Durant quatre cents ans, ces images et ces commémorations de victoires, sans cesse renouvelées, vont figurer sur les médailles romaines comme le banal symbole des assauts quotidiens et toujours repoussés des Barbares, sur le Danube et sur le Rhin : guerre d'usure, mais qui use, fatigue, épuise le vainqueur, tandis que la Barbarie s'infuse un sang nouveau, inépuisable. Sous le déplorable règne de Commode, la frontière fut, du moins, bien gardée par les généraux vigilants auxquels Marc-Aurèle l'avait confiée, tels que Septime Sévère, gouverneur de Lyon, Dide Julien à Mayence, Clodius Albinus à Cologne, Pescennius Niger et Pertinax en d'autres régions. Dide Julien, gouverneur de la Germanie supérieure, s'étant