Mommsen, Histoire romaine, t. IX, p
Le Rhin dans l'histoire. — I. 21
douter qu'à leurs yeux le prestige romain en fat rehausse. Caracalla revint triompher à Rome et fut le premier des empereurs qu'on salua du titre X Alamannicus . Mais les Alamans dont la confédération se développe tous les jours, vont devenir de plus en plus inquiétants et insupportables par leurs déprédations les perfidies et les ruses de leur incessant brigandage. Ils restent aux aguets sur la frontière ; ils épient les mouvements des troupes et se font renseigner par leurs espions sur leurs déplacements, prêts à profiter d'une alerte, d un départ, de la négligence des gardes. En 234, tandis que 1 empereur Sévère Alexandre est occupé en Orient, ils franchissent le Danube et pénètrent jusqu'en Illyrie. On les chasse; mais une expédition vigoureuse, poussée jusque dans leur pays, était nécessaire. Sévère Alexandre se mit en campagne; il venait d'arriver à Mayence le 18 mars 235, lorsqu'il périt victime d une
conjuration militaire. ,
Maximin, son successeur, proclamé empereur par les révoltes, prit le commandement de l'expédition. C'était une espèce de créant, rude et inculte, mais général énergique, popu aire dans fes camps, à cause de sa taille et de ses vices ; son biographe prétend qu'il avait huit pieds de haut et que son pouce était si oros qu'il y portait le bracelet de sa femme en guise d anneau. Durant le désœuvrement des camps, les soldats s'amusaient a raconter qu'il buvait, dans une seule journée, une amphore de vin et mangeait 40 livres de viande. Les Gètes et les Alains aui servaient dans l'armée romaine l'idolâtraient. A leur tête, Maximin pourchassa les Germains au delà du Rhin et pénétra sur leurs talons, avec le glaive et la hache, jusque dans les profondeurs de leurs forêts. C'était au début de 1 automne de 235. Il opéra d'abord sur le Weser, incendiant les villages, les campements, les refuges, les sanctuaires sylvestres, enlevant les troupeaux, ramassant d'innombrables captifs. Pour la première fois depuis Tibère, les légions atteignirent 1 Elbe et Maximin caressa, à son tour, un instant,le projet d'étendre jusqu'à ce fleuve le domaine de l'Empire. Mais les Germains furent encore une fois sauvés par leurs forêts et leurs marécages • nisi ad paludeset silvas conf agissent, dit Capitolin.
L'orgueil romain, froissé, raconta que Maximin ne se retira que parce qu'il fut rappelé sur le Danube par d'autres invasions ; l'empereur fut, quand même, comparé à Hercule qui avait parcouru le monde pour le débarrasser des monstres qui le ravageaient. Le Sénat lui décerna le titre de Germanicus Maximus; des médailles représentent Maximin au combat, perçant de sa lance et écrasant des Barbares sous le sabot de son cheval.
Les Germains se ressentirent longtemps du coup terrible que Maximin leur avait porté : il les avait frappés au cœur, terrorisés à tel point que, dans les années qui suivirent, le limes germanicus et le cours du Rhin purent jouir d'une paix relative. Malheureusement, l'anarchie militaire qui, après l'assassinat de Maximin et de son fils en 238, jeta tout l'empire dans le désordre, ne devait pas tarder à être mise à profit par les Barbares ; elle leur ouvrit, à la fois, les portes du Rhin et celles du Danube. Chacune des armées romaines voulut faire son empereur et eut la prétention de l'imposer aux autres : c'est la crise connue dans l'histoire sous le nom de période des Trente tyrans.
C'est au milieu de cette anarchie que les Francs font leur apparition dans l'histoire. Ils forment, comme les Alamans, un conglomérat de tribus germaniques, associées pour la guerre et le pillage. D'après une tradition recueillie par Grégoire de Tours, le noyau primitif des tribus franques serait passé de la Pannonie dans la Germanie. Ces premières bandes se seraient agglomérées, sans doute dès le premier siècle, par suite de la dislocation de l'empire de Marbod. Après avoir séjourné sur les bords de la Drave, pays dont la population sédentaire était celtique, les Francs franchirent le Danube, entre Aquincum et Carnuntum, remontèrent la vallée du Marus (le Marsch) et gagnèrent le bassin de l'Elbe par les passes des monts de Bohème. Ils suivirent donc, comme tant d'autres peuples migrateurs, une des voies commerciales les plus fréquentées de cette région de l'Allemagne centrale. Leur audace, leur férocité et leurs succès leur attirèrent des clients. Comme toujours en pareil cas, chez les peuples germains, l'avidité, l'espoir de piller et de faire du butin grossirent le conglomérat franc, comme dans une autre région, le conglomérat alaman.
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Comment les tribus franques pénètrèrent-elles jusque dans la Hesse et la Westphalie ? Les Alamans occupant le haut Danube, le Neckar et le Mein, on peut croire que les Francs les évitèrent, en descendant les vallées de l'Elbe et de la Saale, d'où ils gagnèrent celles du Weser, de l'Ems,de la Lippe. Toujours est-il qu'au temps de Gordien le Pieux, on voit groupés, sous le nom de Francs, autour du noyau arrivé de Pannonie, les débris des peuples que les Romains avaient, dès l'origine, trouvés installés sur la rive droite du bas Rhin, les Marses, les Gattes, les Sicambres, les Bructères, les Tenctères et les Usipètes, les Chamaves, les Tubantes, les Ghattuaires, les Ampsivariens et d'autres encore, des vallées inférieures de la Sieg, de la Ruhr et de la Lippe.
Ces vieilles peuplades, pourtant assagies par le glaive romain, se sentirent comme réveillées, rappelées à la vie d'aventures, par le nouvel afflux de barbares qui leur fournit des chefs audacieux et entreprenants. Les guerriers s'associent sous le commandement de ces terribles brigands, et ainsi, se forment ces troupes de ravageurs enrégimentés et d'écumeurs des côtes, grâce auxquelles, sur terre comme sur mer, le nom de Francs, qui fut désormais leur appellation collective^ devint redouté.
Leurs coups de main heureux les encouragent, leur amènent d'incessants renforts. Ils se rendent maîtres du pays des Frisons, des Bataves, des Ganinéfates. Ils dominaient ainsi depuis le Taunus jusqu'à l'Océan. Vopiscus, dans sa Vie d'Aurélien (ch. vu) raconte que ce prince n'était encore que tribun de la VIe légion, en 240, lorsqu'il battit, auprès de Mayence,et chassa du territoire gaulois, les Francs qui probablement avaient franchi le Mein, chez les Mattiaques.
A partir de ce moment, on signale chaque année leurs catervse traversant quotidiennement le Rhin, quelque part, entre Mayence et les embouchures du fleuve. Certaines d'entre leurs tribus sont des pêcheurs et des marins; elles ont une flotte, sillonnent la mer du Nord, ravagent les côtes de la Grande-Bretagne, aussi bien que celles de la Gaule, luttant d'audace, de férocité, avec les pirates Saxons, non seulement dans les estuaires de l'Escaut, de la Somme et de la Seine, mais jusque dans lès baies de l'Armorique et aux embouchures de la Loire.
Tandis que les Francs menacent le Rhin vers Mayence et Cologne, et les côtes de la Gaule Belgique, les Alamans renouvellent leurs tentatives sur le Unies Rhelicus : les uns et les autres sont repoussés. Mais d'autres flots de Barbares débordent la frontière sur le bas Danube. Les Sarmates et les Carpes ravagent la Mésie ; les Goths détruisent Istropolis. Gordien accourt, se multiplie, entreprend dans cette région des expéditions heureuses, aussi bien qu'en Orient contre les Parthes. La défense du Danube et des frontières d'Orient suffit aussi à occuper son successeur Philippe.
Au milieu des révolutions qui ruinent le monde romain, tandis que les Barbares s'apprêtent inconsciemment, sous la poussée de leur instinct, à donner aux frontières un formidable assaut, les historiens constatent, à l'intérieur, une tendance à la dislocation de l'empire dont l'unité et la cohésion ne pouvaient se maintenir qu'en raison de la sécurité et de la prospérité qui en résultaient pour tous. De tout temps, l'Orient avait eu une vague aspiration à se séparer de l'Occident. Un empereur était-il d'origine occidentale? cela suffisait pour qu'il déplût à l'Orient et réciproquement. On le vit bien pour Vitellius et Vespasien, pour Albin et Septime Sévère. Cette tendance ne fit que s'accentuer, à la faveur des ruées des Barbares et des guerres civiles. Dès que les légions de Syrie font un empereur, celles d'Illyrie ou du Rhin en proclament un autre. La Gaule ne va pas tarder à greffer sur ces désordres ses vieilles aspirations nationales. Vainement, les empereurs d'un jour remportent-ils des succès réels qui justifient le titre de Germanicus Maximus ou d'autres analogues, dont ils se parent pompeusement. Les expéditions sont toujours à recommencer; à peine l'ordre est-il rétabli sur le Danube, qu'il faut courir sur le Rhin; après les Alamans, ce sont les Francs, les Carpes, les Goths, les Sarmates, contre lesquels guerroyent infatigablement les Gordiens, les Philippes, Trajan Dèce, Trébonien Galle, Valérien, Gallien. Une fois, les Goths, sous Trajan Dèce, en 250, conduits par leur roi Kniva, réussirent à infliger un grave échec aux légions et à s'emparer de Philippopolis en Thrace,par la trahison de L. Priscus, gouverneur de Macédoine. Trajan Dèce, qui venait d'acculer les hordes barbares
aux marais de la Dobrudja, périt avec son fils, dans une embuscade, auprès d'Abricium. Trébonien Galle, proclamé empereur à sa place, fut contraint de conclure avec les Goths une paix humiliante. Il était grand temps qu'Emilien, élevé à son tour sur le pavois par les légions du Danube, en mai 253, remportât sur les Barbares une victoire qui rétablit le prestige romain.
Sous les règnes encore plus troublés de Valérien et de Gailien, les irruptions . des Barbares se renouvellent incessantes. Le limes germanique est rompu sur plusieurs points à la fois. Il cesse d'être bien entretenu et de constituer une barrière efficace. Tour à tour, les Goths, les Boranes, les Urugondes, les Carpes, les Marcomans ravagent la Thrace, la Macédoine et la Grèce. D'autres Goths, remontant le Danube, s'installent dans la Dacie conquise jadis par Trajan. Les Alamans qui, toujours plus nombreux, couvrent désormais toute la Souabe et la Franconie, traversent le Rhin, inondent l'Alsace, passent en Bourgogne par la Trouée de Beli'ort, et se répandent en Gaule jusqu'en Auvergne.
D'autres bandes d'Alamans sont signalées dans le même temps en Italie. C'est la fameuse invasion de Chrocus, dont Grégoire de Tours a encore conservé le souvenir. Quelle que soit la réalité de l'existence d'un chef du nom de Chrocus, toujours est-il qu'à cette époque la Gaule fut ravagée par une immense cohue d'Alamans, qui pillèrent toute la vallée du Rhône jusqu'à Arles, tout le pays de la Loire jusqu'en Auvergne où ils détruisirent le fameux sanctuaire national du Mercure Arverne. Les Francs, vers 253, s'ébranlent à leur tour, et dans leurs bandes, figurent des bataillons de ravageurs que nous connaissons de longue date: Saliens, Chamaves, Cattes, Bructères, Sicambres, Marses, Usipètes, Tenctères, Tubantes, Ampsivariens, Attuariens ; depuis des siècles, ils attendaient en « corbeaux avides », le long du Rhin et de la grande muraille, le signal de la curée. Ils couvrirent la Gaule jusqu'aux Pyrénées, passant comme un ouragan. Et tout cela n'était que le prélude de la complète dévastation que notre pays allait subir une vingtaine d'années plus tard.