POSTUME. — L'EMPIRE GAULOIS
En 257, Gallien était sur le Rhin lorsqu'il fut appelé en Pannonie, sur le Danube, par la révolte d'Ingenuus ; lui absent, les légions de la Germanie inférieure proclamèrent empereur leur général, Marcus Gassianus Latinius Postumus. Ce n'était, en apparence, qu'une insurrection de plus à ajouter aux révolutions quotidiennes de cette malheureuse époque. Mais le plus grave, au point de vue de l'intégrité de l'empire, c'est que Postume, à l'encontre des autres généraux élevés sur le pavois, ne songea nullement à se porter avec ses soldats sur l'Italie, pour s'y faire reconnaître par le Sénat ; Gallien, d'autre part, demeuré maître de Rome, ne manifesta point l'intention d'expulser Postume de la Gaule. La révolution de 258 fonda ainsi un empire gaulois, de la même façon que d'autres révoltes militaires, en Orient, furent, à diverses époques, la manifestation plus ou moins consciente du sentiment séparatiste qui devait aboutir à la création de l'empire grec.
Nous le savons déjà: pas plus que les invasions des Germains ou les infiltrations lentes de l'élément germanique dans la société gauloise, la romanisation de la Gaule, dans le premier siècle de l'Empire, ne porta atteinte à son unité politique et à l'originalité de son type social. Sous la domination de Rome comme au temps de l'indépendance, les populations de
la Gaule ne cessent point de former un groupe ethnique étroitement uni, cohérent, concordant, les cœurs battant à l'unisson. Ses variétés provinciales n'étaient, sans doute, guère plus sensibles que celles de la France d'aujourd'hui. Les provinces rhénanes ne sauraient être séparées du reste de la Gaule.
La Gaule gallo-romaine, jusqu'au Rhin, n'a qu'une âme, qui vibre et s'épanouit au dehors par la communauté de langue et de religion, par le sentiment de la solidarité nationale, par des relations permanentes de toute nature et sans barrière aucune, qui permettent aux individus de passer d'une cité dans une autre, sans se dépayser, sans qu'ils soient traités d'étrangers ; ajoutons encore, par le consentement universel des étrangers qui, en présence d'un homme de cette région de l'Europe, qu'il soit des bords du Rhin, de l'Océan, de la Méditerranée, ou des montagnes d'Auvergne, disent : c'est un Gaulois. « Les Aquitains exceptés, dit Strabon, tous les peuples gaulois ont un type de physionomie uniforme, le vrai type gaulois; ils ne se distinguent les uns des autres que parce qu'ils ne parlent pas leur langue de la même façon, mais se servent de plusieurs dialectes ayant entre eux de légères différences, lesquelles se retrouvent aussi dans la forme de leurs gouvernements et dans leur manière de vivre '. »
Ainsi, des nuances heureuses, qui n'ont jamais affaibli ce solide faisceau des peuples gaulois, soulignent la région de l'Est, plus imprégnée de germanisme, la région du Midi où l'élément ligure a persisté, celle du Sud-Ouest où l'Aquitaine a gardé une forte empreinte ibérique, enfin notre Armorique, où le vieil élément celtique s'est à peu près conservé pur de tout mélange. L'indestructible ciment de la culture romaine a achevé de consolider l'édifice gaulois, bâti avec des matériaux que la nature elle-même avait, pour ainsi dire, amenés à pied-d'œuvre. Les ambitions individuelles, les dépravations momentanées, les erreurs de direction, les à-coups des révolutions, en affaiblissant occasionnellement le bloc gaulois, ne sauraient prévaloir contre ce principe qui domine l'époque romaine aussi bien que