Stiiabon, IV, 1, 1; cf. IV
la période antérieure, puisque toujours cette unité, imposée par la configuration du sol, l'habitat, la langue populaire et les mœurs, s'est reconstituée dès que s'est évanouie la cause fortuite qui avait, un instant, paru la compromettre.
Mais si la Gaule garde son caractère national, elle n'en adopte pas moins franchement la culture romaine ; elle se l'approprie en tout, jusqu'aux mœlles,à tel point que, lorsqu'au Ier siècle, des Gaulois ambitieux caressèrent l'idée de restaurer l'ancienne indépendance politique, ce fut en quelque sorte, sous la livrée romaine. Il n'y a jamais rien eu en eux de germanique. On l'a constaté : les Romains n'eurent point de peine à garder la Gaule sous leur hégémonie ; et tant que leur protectorat parut une sauvegarde efficace contre la barbarie germanique, les Gaulois ne cherchèrent pas à s'en affranchir.
Toute autre fut leur attitude le jour où Rome se montra inhabile à remplir la mission protectrice qu'elle s'était donnée. Les légions du Pxhin, presque exclusivement composées de Gaulois, portèrent à l'empire leurs généraux, surtout parce qu'elles crurent reconnaître en eux des chefs capables de défendre le Rhin contre la ruée germanique. Ce sentiment fit l'élévation de Postume. Il était Gaulois et, croit-on, originaire d'Arras. La monarchie autonome de Postume fut réparatrice pour la Gaule. Elle flatta l'amour-propre des Gaulois, en même temps qu'elle réveillait leurs vieux souvenirs nationaux jamais oubliés. La Gaule était si bien romanisée que son autonomie ne revêtit, en quoi que ce fut, un caractère antiromain. Tout demeure romain dans l'empire de Postume. La langue est le latin ; les dieux sont ceux de Rome; on ne voit point, même, que le Mercure gaulois devienne prépondérant. C'est, au contraire, l'Hercule classique gallo-romain qui a débarrassé le monde des monstres qui le terrorisaient, que Postume prend pour patron, comme l'avaient fait Domitien et Maximin, triomphateurs des Germains.
Toute l'administration de l'empire gaulois reste romaine. Postume donne à son fils le titre romain de César ; il prend luimême ceux d'Auguste, de Père de la Patrie, la toge et les faisceaux consulaires. Général habile, partout présent, populaire
chez les soldats, Postume garda le pouvoir une dizaine d'années (257-267?), refoulant sans trêve et vigoureusement les Barbares qui avaient franchi le Rhin. Il passa sur la rive droite plusieurs fois, reprit les Champs décumates et restaura une partie des fortifications du limes germanicus ; seule, la portion située au nord du Mein fut définitivement perdue.
Mais l'activité de Postume ne se borne pas à lutter contre les Barbares. Il rétablit, dans le fonctionnement administratif, l'ordre qu'avaient troublé les guerres civiles. Il fait exécuter de nombreux travaux d'utilité publique et d'embellissement dans les villes rhénanes ; il favorise le développement du commerce.
C'est contre la Germanie que se dresse le nouvel empire ; la lutte contre les Germains est son unique raison d'être. Aussi, suivant les nécessités de la défense, Postume réside dans l'une ou l'autre des villes de la frontière gauloise, à Mayence, à Cologne, à Trêves. Trêves surtout, bien placée comme point de concentration et l'axe de tous les mouvements des troupes du front de la défense du Rhin, prend, à partir de cette époque, l'aspect et le rôle de capitale des Gaules. C'est sous Postume que fut créé l'atelier monétaire de cette ville, qui devait être si actif jusqu'à la chute de l'Empire. Les monnaies d'or de Postume sont d'un style tout à fait remarquable ; gravées par des artistes de grand talent, elles attesteraient que les arts étaient très développés en Gaule, à cette époque pourtant singulièrement troublée, si ces graveurs avaient été purement nationaux. Mais ils étaient sûrement des professionnels formés dans l'atelier impérial de Lyon ; ils en avaient toutes les traditions techniques et artistiques qui étaient communes à tous les ateliers de l'empire romain pour la frappe de la monnaie d'or.
Sur ses monnaies, Postume a les traits de l'Hercule romain, et il est parfois coiffé de la peau de lion, comme le dieu classique de la force physique. La légende Herculi comlti Augusti, « A Hercule, compagnon d'Auguste », qui n'avait plus été usitée depuis Commode, fait sa réapparition. Les travaux de l'Hercule gréco- romain forment toute une galerie de types monétaires qui sont une allusion détournée, mais bien comprise de tous, aux victoires du fondateur de l'empire des Gaules. C'est lui que visent
LA GARDE DU RHIN DU lf AU IV SIECLE 379
des légendes comme Hecurli invicto ou Herculi pacifero. L'Hercule Deusoniensls (de Deutz?), l'Hercule Magusanus, sont allusifs à des sanctuaires de la région rhénane, érigés dans des localités qui, sans doute, furent le théâtre d'exploits particuliers de l'empereur. Postume invoque également, sur ses monnaies, Mercure, le dieu préféré des Gaulois ; d'autres types célèbrent ses victoires germaniques. Il en est qui se rapportent à la réorganisation de la flottille romaine qui sillonnait le Rhin au-dessous de Bonn et de Cologne, gardait la Frise, les îles des Bataves et la côte de la mer du Nord jusqu'aux embouchures de la Meuse et de l'Escaut. Ces monnaies, à la légende Neptuno reduci, ont pour revers Neptune debout, posant le pied sur une proue de navire ; d'une main, le dieu de la mer tient un dauphin et il s'appuie de l'autre sur son trident.
Un médaillon de Postume glorifie le Rhin comme étant la barrière contre la Barbarie, « le Salut des provinces ». On y lit, en effet, la légende SALVS PROVINCI ARVM, autour de l'image symbolique du Rhin accoudé sur une urne d'où s'échappent des flots; le Fleuve pose la main droite sur un navire et il s'appuie de l'autre sur un gouvernail. Postume veillait, en effet, sur le Rhin, au salut de la Gaule, et les forteresses restaurées sur les rives du fleuve ou sur la ligne du limes, en ramenant la sécurité, proclamaient que l'empereur gaulois était vraiment, comme le disent d'autres médailles, le restaurateur des Gaules, RES- TITVTOR GALLIARVM. Cette légende accompagne un revers monétaire qui représente Postume debout, avec un chef Germain prosterné à ses pieds; l'empereur tend la main à la Gaule agenouillée et il l'aide à se relever; celle-ci reconnaissante lui présente un rameau d'olivier.
La Gaule était redevenue heureuse et prospère. L'allégresse publique est rappelée par les monnaies qui portent : FOR- TVNA REDVX, HILARITAS, LAETITIA, SAECVL1 FELI- CITAS. Sur certaines de ces pièces, figure un arc de triomphe orné de trophées, d'armes germaines et de captifs enchaînés. Ce monument a dû être élevé en l'honneur de Postume, à Trêves ou dans quelque autre ville de la Gaule rhénane.
Après les faits que nous venons d'exposer, on demeure stu-
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péfait que les savants Allemands aient, dans ces dernières années, présenté le gallo-romain Postume comme le fondateur d'un premier essai d'Empire germanique ! Et cette théorie vraiment étrange a trouvé place en Allemagne dans tous les manuels destinés à l'enseignement. N'est-ce pas le cas de se rappeler l'adage fameux : Quos vult perdere Jupiter dementat !
A l'exemple des empereurs de Rome, Postume, à ce que nous apprennent d'autres monnaies, fit des largesses et des distributions gratuites aux peuples gaulois et même des remises d'impôts à certaines villes. On crut l'empereur invincible : Augusto invicto, disent certaines monnaies ; on fit des vœux pour la durée éternelle de l'Empire gaulois : Aeternitas Augusti. Telle était la sécurité de la frontière, que Postume installa même un atelier monétaire à Cologne.
Puis, un jour, de la fin de 267, une mutinerie ayant éclaté dans la garnison de Mayence, Postume la réprima, mais refusa de laisser piller la ville par les défenseurs de l'ordre : pour se venger, ses soldats l'assassinèrent. Ce meurtre rouvrit pour la Gaule l'ère des révolutions et des désastres.
Lœlien, proclamé empereur à Mayence par les révoltés, remporta quelques succès sur les Germains, mais ayant, à son tour, voulu rétablir la discipline parmi ses troupes, il périt aussi par le glaive des rebelles, peu de mois après Postume. Alors, les légions du Rhin élevèrent à la dignité impériale Marius qui régna quelques semaines à Mayence, tandis que Victorin était proclamé par les légions de Cologne. L'anarchie était à son comble.
Victorin pouvait passer pour le légitime successeur de Postume qui l'avait associé à l'empire dès l'an 265. Avec les légions qui le reconnurent, il fit comme ses rivaux : il combattit les Germains et repoussa les Francs, tandis que Marius, l'empereur de Mayence, refoulait d'autres Barbares sur leMein. Un médaillon de Victorin atteste que, par sa vaillance, il fut comme Postume, honoré du titre de « Restaurateur des Gaules ». D'autres pièces qui portent les noms des légions qui lui étaient demeurées fidèles, fournissent la preuve que son armée était considérable.
Victorin fut assassiné, avec son fils, à Cologne en 268. Mais il
laissait sa mère, femme d'énergie et très populaire dansl'armée du Rhin : c'est Victorina « la Mère des camps » . Elle a dû jouer un rôle considérable au milieu des tragédies sanglantes que nous ne faisons qu'entrevoir. Pour essayer de mettre un frein aux insurrections militaires, Victorine conçut le projet d'établir en Gaule un gouvernement civil. Elle fit donner l'empire à un membre de l'aristocratie sénatoriale romaine, Tétricus, gouverneur d'Aquitaine, qui fut proclamé à Bordeaux, en mars 268. A la môme date, Claude le Gothique était porté sur le pavois par les légions d'Illyrie.
Tétricus, empereur des Gaules, associa son fils à son pouvoir. Il fit frapper de très nombreuses monnaies de bronze, généralement d'un style barbare, mais en même temps de belles pièce d'or, dans la tradition de celles dePostume. D'après les légendes de ces monnaies, Tétricus était un empereur pacifique. Mais la Gaule, à cette époque, avait avant tout, besoin d'un guerrier capable de continuer l'œuvre de Postume sur la frontière. Aussi Tétricus fut-il peu populaire parmi les légions du Rhin; faible de caractère, il semblait découragé; son attitude faisait contraste avec ce qu'on racontait de l'activité et des succès de Claude le Gothique, sur le Danube.
L'empereur qui succéda à Claude, à Rome, en avril 270, Aurélien, montra encore plus d'activité et d'ardeur guerrière. Après avoir pacifié l'Orient et les paj^s danubiens, il passa en Gaule, en 273, dans le but de rétablir l'unité de l'Empire. Avertis par l'expérience, les Gallo-Romains que le découragement de Tétricus avait gagnés, comprirent que le salut de la Gaule, s'il pouvait être tenté, était dans Aurélien.
Les deux armées, celle d'Aurélien et celle de Tétricus, prirent contact dans les environs de Chalons. Les légions du Rhin, fort nombreuses, eussent voulu combattre, pour sauver l'Empire gaulois qui était leur œuvre. Mais leur chef, Tétricus, préféra entrer en négociations avec Aurélien. Il lui écrivit, prétendent les annalistes, une épitre où il citait, en se l'appliquant, ce vers de Virgile.
Eripe me his, invicte, mails.
« Arrache-moi à-ces maux, toi, qui n'as jamais été vaincu. »
Aurélicn aurait eu mauvaise grâoe à ne pas accueillir favorablement la requête d'un ennemi aussi débonnaire. Tétricus, le dernier empereur des Gaules, se retira à Rome où son rang sénatorial lui fut rendu, avec une pension et des distinctions d'un nouveau genre, qui lui donnèrent l'attitude d'un empereur honoraire. Quant à Aurélien, il confia le commandement des légions du Rhin au plus actif de ses lieutenants, Probus. L'Empire gaulois avait duré seulement 16 ans.
On cite une belle page de Trebellius Pollion sur ces empereurs des Gaules dont l'histoire est si mal connue et qui traversèrent tant de drames sanglants : « Les empereurs que la Gaule s'est donnés, dit-il, ont été les vrais soutiens de la puissance romaine. C'est un décret de la Providence qui les a suscités, au temps où Gallien croupissait dans sa monstrueuse luxure. Ils ont empêché les Germains de s'installer sur notre sol. Et que serait-il arrivé s'ils avaient occupé notre territoire, alors que les Goths et les Perses franchissaient aussi nos frontières ? Rome elle-même et son nom sacré eussent disparu ! »
Encore une fois, dirons-nous aux savants d'outre-Rhin, qu'est-ce que cet Empire gaulois, créé pour résister aux ruées des Germains sur le Rhin, peut bien avoir de germanique ?