‹ Le Rhin dans l'histoireChapitre 176 sur 211 · CLAUDE LE GOTHIQUE. — AURÉLIEN ET PROBUS · texte numérisé non relu

CLAUDE LE GOTHIQUE. — AURÉLIEN ET PROBUS

Pendant que l'empire des Gaules, suivant le cours de ses destinées, se défendait péniblement contre les assauts quotidiens des Germains, le reste de l'empire romain subissait des attaques analogues, tout le long du Danube et sur l'Euphrate, se débattait contre les révolutions militaires, était décimé par la peste. A la suite de l'assassinat de Gallien, à Milan, en mars 268, Claude le Gothique, le premier des empereurs illyriens, régna deux ans : il mourut de la peste à Sirmium (Mitrovitza), dans la Pannonie inférieure. Il avait eu à combattre les Germains, les Goths et les Parthes, mais le surnom de Gothique que lui donne l'histoire rappelle qu'il eut principalement affaire aux Goths et qu'il en débarrassa momentanément la frontière danubienne. Ces Barbares, auxquels s'étaient joints des Hérules, des Grutunges, des Ostrogoths, des Peucins, des Sigypèdes, avaient franchi le Danube et envahi la Thrace, au nombre de 320.000, disent les chroniques. Repoussés par les légions au delà des bouches du fleuve, ils voulurent pénétrer dans l'Empire par mer. Ils s'embarquèrent dans six mille barques, sur le Pont-Euxin, passèrent par le Bosphore et les Dardanelles et vinrent accoster en Macédoine, à Thessalonique (Salonique) et aux environs. Claude écrasa ces hordes, dans les défilés des Balkans, tua 50.000 Barbares ; le reste fut réduit en esclavage, enrôlé dans l'armée ou

le colonat : un leur fit défricher des terres incultes. L'Empire était encore une fois sauvé. Des médailles furent frappées qui portent les légendes Victoria gothica et Victoria germanica ; d'autres, avec Dacia felix, représentent la province de Dacie délivrée, tenant en main l'étendard sacré des Barbares : il est formé d'une grande tête de dragon fichée au-dessus d'une hampe. On ne sait pas exactement la part que prirent les légions du Rhin et du haut Danube à l'élévation de princes éphémères comme Aureolus, Domitius Domitianus, Macrien et quelques autres, dont les noms figurent chez les biographes de Y Histoire auguste ou sur les monnaies. A l'époque des Tétricus, qui est celle à laquelle ces tyrans d'un jour paraissent appartenir, l'un d'eux, Aurélien, réussit à s'imposer par son talent et son énergie. Il s'était distingué déjà avant de recevoir la pourpre. Tandis qu'il n'était encore que tribun de la VIe légion gauloise, il battit, auprès de Mayence, les Francs et les Sarmates. Il en tua 700 et fit vendre 300 prisonniers : le succès était modeste. Pourtant, les légions se montrèrent si fières de leur victoire qu'elles chantaient :

Mille Franco*, mille Sarmalas semel occidimus, Mille, mille, mille, mille, mille Persas quxrimus.

« Nous avons tué, en une fois, mille Francs et mille Sarmates; quant aux Perses, qu'ils viennent par milliers et par milliers, nous les recevrons ! »

On a vu, plus haut, comment la Gaule se rattacha à Aurélien, Le limes transrhénan venait d'être, encore une fois, escaladé et détruit, à l'exception de quelques castella de la région de Mayence. Les côtes de la Gaule étaient ruinées par les pirateries des Saxons et des Francs qui, partant de la côte frisonne, sur des esquifs légers, pareils à ceux qui amèneront plus tard les Wikings normands, s'aventuraient jusque dans l'estuaire de l'Escaut et même jusqu'à l'embouchure de la Seine.

Un malheur plus terrible encore, peut-être, s'était abattu sur la Gaule : c'est l'insurrection des paysans, connue dans l'histoire sous le nom de révolte des Bagaudes. Poussés par la plus

affreuse misère, les malheureux avaient tout dévasté, pillant les campagnes et les faubourgs des villes. Trêves et Lyon s'insurgèrent. Dans son œuvre de réparation, Aurélien fut secondé par ses lieutenants: Probus, qu'il avait mis à la tête des légions rhénanes, etSaturninus auquel il confia le gouvernement général de la Gaule, lorsqu'il fut lui-même obligé de repartir pour l'Italie. Ce gouvernement général, ainsi réorganisé, fut une satisfaction donnée aux sentiments particularistes de ceux qui regrettaient l'Empire gaulois.

Les succès d'Aurélien lui valurent, à Rome, les honneurs du triomphe. C'était au début de l'an 274; les fêtes furent éclatantes et l'expression sincère de la joie universelle : on crut la tranquillité et la sécurité enfin rétablies. Dans le cortège triomphal on vit défiler les chars éblouissants d'or, d'argent et de pierreries, d'Odénath et de Zénobie, roi et reine de Palmyre, puis, le char du roi des Goths, attelé de quatre cerfs. Aurélien y monta pour aller au Capitole. Parmi les prisonniers des nations vaincues figuraient, outre les Orientaux, des Goths, des Alains, des Roxolans, des Sarmates, des Francs, des Suèves, des Vandales, des Germains, tous, les mains liées derrière le dos. Des écriteaux, portés devant chaque groupe, indiquaient leur nationalité. En tête des captifs, marchait le bon Tétricus, en Gaulois, avec sa chlamydeécarlate, sa tunique verdâtre, ses hautes braies ; il était accompagné de son fils et de la reine de Palmyre, parée de tous ses atours asiatiques. Les réjouissances durèrent plusieurs jours.

Pour célébrer le retour de la Gaule à l'Empire et le rétablissement de l'unité, Aurélien consacra, au forum, une statue d'or représentant le Génie du Peuple romain. Des monnaies nombreuses furent frappées en l'honneur de la Fidélité de l'armée, de la Concorde des légions, de la Valeur guerrière de l'Empereur.

Mais la joie fut de courte durée : dès l'an 277, Aurélien fut rappelé sur le Rhin. Il vainquit coup sur coup les Francs, les Alamans, les Lygiens, les Burgondes, les Vandales. Il reprit aux Francs jusqu'à 77 villes. Les Alamans avaient assiégé Augusta Vindelicorum (Augsbourg) et pénétré jusqu'à Vindonissa. Les Marcomans avaient ravagé jusqu'aux environs de

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Milan et battu les Romains à Plaisance. Aurélien les écrasa et de ce peuple, qui avait été si puissant au temps d'Auguste avec Marbod, le nom n'est plus jamais prononcé dans l'histoire : per longa sœcula siluere immobiles, dit Ammien Marcellin. Leurs dernières bandes se fondirent dans d'autres tribus qui les absorbèrent.

Aurélien fut assassiné par ses soldats en Thrace, en janvier 275. C'est au mois de septembre de la même année, sous le vieil empereur Tacite, que se place la plus terrible des incursions de Barbares que la Gaule eût jamais subie. Les Alamans emportèrent d'assaut le limes et se répandirent dans les Champs décumates, puis dans toute la Gaule. D'autres Barbares les suivirent et « la Gaule, dit Vopiscus, fut un moment au pouvoir des Germains. Ils s'emparèrent de 60 villes, firent un immense butin et courant çà et là, ils se répandirent partout, sans rencontrer aucune résistance ».

Depuis les Cimbres et les Teutons, les habitants de la Gaule n'avaient pas vécu des jours aussi pleins de ravages, d'incendies et de ruines. Ces immenses cohues de Barbares, hérissées des piques des guerriers, étaient comparables aux forêts de pins de la Germanie qui, soudain, se seraient ébranlées et mises en marche. Les Barbares détruisirent tout, les édifices publics et les maisons privées ; les campagnes furent systématiquement ravagées par le fer et le feu. La Gaule devint, dans ses villages comme dans ses villes, un immense champ de décombres, dont nous donne une idée la barbarie des Allemands, aujourd'hui, en Belgique et dans nos départements du Nord.

Non seulement les témoignages historiques, mais toutes nos collections archéologiques attestent la catastrophe de l'an 275, par les misérables et nombreux: débris qu'on y a rassemblés et qui datent de cette époque. Tout n'est que fragments, mutilations, traces d'incendie. Des milliers d'enfouissements monétaires montrent que tout le monde eut hâte de cacher son pécule et ses richesses. Les Barbares dévastèrent tout, depuis le Rhin jusqu'à notre Bretagne et aux Pyrénées. La région rhénane reçut, comme toujours, les premières atteintes du fléau, et ses musées, comme ceux du reste de la Gaule, en l'ont foi.

Jamais la Gaule ne se releva et les conséquences de cette complète dévastation se firent sentir jusqu'à la fin des temps antiques. Plus de commerce ni d'industrie ; plus de ces grandes corporations de marchands ni de cette navigation fluviale si développée sur la Seine, la Saône ou le Rhin ; plus de cette fabrication d'élégantes poteries comme celles dont les ateliers de Tabernœ sur le Rhin, de Lezoux et de Bannassac nous ont transmis les plus beaux modèles. Plus de riches villas dans toutes les parties de la Gaule, aussi bien que dans la région rhénane et mosellane ; plus de temples, d'édifices, de portiques de grand appareil architectural, de sculptures de marbre, d'amphithéâtres, de thermes aussi vastes et magnifiques que ceux de l'Italie. Ce sera désormais une Gaule pareille à un champ de blé après l'orage, mesquine, sans rayonnement au dehors, s'abritant pauvrement dans les coins de ses décombres, se repeuplant, parmi les ronces de ses ruines, avec les afflux de la Germanie barbare.

Les soldats placèrent, mais trop tard, à la tête de l'Empire, un prince énergique et brave comme l'avaient été Postume et Aurélien. Le Pannonien Probus, proclamé malgré lui par les légions d'Orient, en avril 276, se montra à la hauteur de la tâche qui lui fut imposée et son règne de cinq années fut, autant qu'il pouvait l'être, réparateur pour la Gaule puisqu'il lui rendit la vie et l'espérance. Dès le début de mai 277, Probus arrivait avec une forte armée, auprès de Ratisbonne, à la jonction du limes germanique et du limes rhétique. Après avoir remis ces fortifications en état de défense, il passa sur le Rhin.

Coup sur coup, ses lieutenants battent les Francs, au-dessous de Cologne et dans la Frise. Lui-même châtie les Alamans, vers les sources du Danube; il les chasse des Champs décumates, il reconquiert toute la ligne du limes dont il relève les murailles et les donjons : la frontière antique et traditionnelle est rétablie. Il fallut purgerla Gaule des Francs qui vêtaient demeurés. En de multiples combats, Probus en tua, dit-on, quatre cent mille ; puis il les poursuivit en Germanie. Neuf rois vinrent se jeter à ses pieds et lai livrèrent des otages : c'étaient des Francs, des Burgondes, des Vandales.

Probus, raconte Vopiscus, fit autant de butin en Germanie

que les Germains en avaient fait dans l'Empire. Il leur fit livrer du blé, des bestiaux, des troupeaux (frumentum , vaccas, oves), et il ramena des milliers d'esclaves qu'il installa en Gaule, pour travailler au relèvement des remparts et cultiver les champs ; en une fois, il enrôla dans ses armées jusqu'à 16.000 auxiliaires francs, qu'on installa plus tard dans la Toxandrie, l'ancien pays des Nerviens et chez les Trévires.

Dans la région danubienne, Probus, qui se multiplie, donne la chasse aux Goths, aux Lygiens, aux Sarmates. Des Francs qui avaient demandé à s'installer dans l'Empire, sont envoyés sur les bords de la mer Noire, dans la Bulgarie actuelle, où on leur concéda des terres, sous la condition qu'ils fourniraient des soldats. Cent mille Bastarnes, des Gépides, des Juthunges, sont aussi autorisés à s'installer dans l'Empire ; on leur donne des champs à cultiver, des forêts à défricher : c'est la pénétration pacifique de l'Empire par les Barbares. Trebellius Pollion dit que les provinces de l'Empire se peuplèrent d'esclaves et de cultivateurs germains, si bien qu'il n'y avait point de région où on n'en rencontrât en quantité '.

Voici venir le danger, désormais : les Germains comme au temps d'Arioviste, seront trop nombreux en Gaule : leurs arrivages trop précipités ne permettront plus l'assimilation complète, en dépit même de leur bon vouloir. Quoique devenus colons, les Barbares étaient restés singulièrement turbulents. Comme le remarque Fustel de Coulanges, il fallait des soldats et une police nombreuse pour les garder, les surveiller, les empêcher de déménager sans cesse. C'est ainsi que nous voyons Probus, dès le début de 280, obligé de réprimer des soulèvements des Gépides, des Juthunges et des Vandales.

Les Francs installés sur le Pont-Euxin, s'avisent de voler des bateaux et de se faire marins, comme leurs compagnons l'étaient sur la mer du Nord. Ils s'embarquent et font la piraterie, pillant les côtes d'Asie-Mineure, delà Grèce, même de l'Afrique et de la Sicile. Ils franchissent le détroit de Gibraltar, font le tour de l'Espagne, de la Gaule, entrent dans la mer du Nord, retrou-

1. Trebell. Pollion, Claude le Gothique, 9; cf. Fustel de Coulanges, Histoire des Institutions, t. II, p. 375.

vent les embouchures du Rhin et rejoignent le reste de leur nation dans le pays des Frisons et en Westphalie. Le gouverneur de la Germanie inférieure, Bonosus, est impuissant à empêcher leurs déprédations. Ces hardis écumeurs de mer brûlent la flotte romaine qui gardait le delta du Rhin et de la Meuse.

Il s'ensuit une crise nouvelle pour les provinces rhénanes. Une garnison porte à l'empire Bonosus ; une autre, Proculus. Probus accourt à Cologne pour rétablir l'ordre. Bonose, pour éviter d'être mis à mort, se pendit, à ce que nous raconte la Vita Firmini. On sait bien peu de choses, d'ailleurs, sur ces révoltes de la Gaule rhénane, aussi bien celles du temps de Probus que celles de l'époque du Gallien et de Tétricus. Il est possible que ces insurrections de Proculus à Cologne, de Bonose dans la même région, se rattachent encore aux fameuses Jacqueries ou révoltes des Bagaudes qui avaient ravagé la Gaule dans la période précédente.

Le Rhin pacifié, Probus s'appliqua à tirer le meilleur parti de cette régénération de la Gaule et des autres provinces qu'il avait repeuplées de Barbares. Il importait de les romaniser ; il leur apprit à planter la vigne en Bourgogne et dans le Bordelais ; il les rendit sédentaires par les avantages du colonnat agricole.

Aussi, de même que des légendes s'étaient formées sur les prouesses guerrières de Probus, on racontait des miracles sur ses bienfaits. « On disait qu'un jour où l'armée souffrait de la disette, il tomba une pluie de grains de blé en telle abondance, qu'il y en avait des monceaux devant les tentes des soldats1. »

L'empereur fit aussi, en hâte, restaurer les remparts des villes gauloises. Presque toutes les villes de la Gaule, même celles qui, auparavant, étaient villes ouvertes, furent, à partir de cette époque, entourées d'une ceinture de murailles2. Les archéologues font, à cet égard, une constatation tristement éloquente : partout les nouvelles enceintes, quand elles en remplacent d'anciennes, sont singulièrement réduites par rapport aux précédentes. Les villes avaient tellement souffert, et la population était

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