DIOCLÉTIEN. — MAXIMIEN HERCULE. — CONSTANCE CHLORE
La nouvelle période de l'histoire de la Gaule romaine, dans laquelle on entre avec le règne de Dioclétien, n'est, au point de vue de la garde du Rhin, que la répétition, avec des épisodes nouveaux, des efforts des Germains pour s'installer en Gaule. Les empereurs entreprendront les mêmes campagnes pour refouler les invasions, les contenir ou les diriger, soit en luttant contre les Barbares, les armes à la main, soit en incorporant des Germains dans les armées de l'Empire, soit en installant en Gaule ou dans d'autres provinces, dans les terrains vagues, sur Yager publicus ou à la lisière des forêts, comme colons agricoles, des tribus entières de Germains. Et toujours, une fois emménages sur notre sol, les Germains deviennent de bons laboureurs et d'excellents soldats. Ils se fixent, prennent des mœurs sédentaires, s'adaptent avec empressement, quoiqu'au dernier rang social, à la culture gallo-romaine ; ils deviennent les ennemis les plus acharnés et les plus opiniâtres des autres Germains qui voudraient faire comme eux et passer le Rhin pour s'installer dans le paradis de la Gaule.
Sans doute, ce n'est pas seulement la Gaule qui fut menacée par les invasions germaniques, c'était tout l'Empire; mais dans cette résistance à la barbarie, la Gaule fut toujours la province la plus attaquée et aussi le plus solide rempart de la civilisation.
Elle était d'ailleurs, après Rome et Garthage, le foyer le plus actif et le plus brillant de la culture latine. Nimes, Narbonne, Bordeaux, Lyon, Trêves et même Mayence et Cologne furent des centres littéraires et artistiques autant que commerciaux. Leurs écoles ont produit de nombreux écrivains. Trêves, depuis Postume, était devenue la résidence la plus ordinaire des empereurs. C'est dans la même région que s'installera plus tard Charlemagne, pour lutter contre la barbarie germanique, qui sera alors représentée par les Saxons.
Dioclétien qui prit la pourpre en 284, régna vingt ans : Rome, remarque Duruy, n'avait pas vu un règne aussi long depuis le siècle des Antonins. A peine son autorité fut-elle reconnue par tous, qu'il comprit la nécessité de s'adjoindre un collaborateur pour la défense des frontières, plus que jamais en danger : ce fut Maximien Hercule. Les deux empereurs se partagèrent cette tâche si lourde et si difficile. Dioclétien se rendit en Pannonie et en Mésie où il repoussa des incursions des Alamans, succès pour lesquels il reçut du Sénat le titre de Germanicus Maximus.
Maximien Hercule eut la mission de garder le Rhin et de rétablir l'ordre et la paix dans la Gaule, où une nouvelle insurrection des Bagaudes, causée par la misère, venait d'éclater. Cette fois, la Jacquerie se choisit des chefs, yElianus et Amandus, qui se firent proclamer empereurs des Gaules par leurs partisans. Des villes nombreuses, — Autun notamment, — furent saccagées. En même temps, les pirateries franques et saxonnes dévastèrent les bouches du Rhin et les côtes de la Manche. Arrivé en Gaule en novembre 285, Maximien anéantit les bandes armées des Bagaudes, dans une grande bataille, au confluent de la Marne et de la Seine, à Saint-Maur-les-Fossés. Puis, Maximien partit pour la frontière et s'installa à Mayence. De là, il lança ses légions, au nord, à la chasse des Hérules et des Chavions, au sud, à la poursuite des Burgondes et des Alamans. Les Barbares rentrèrent dans leurs forêts.
L'ordre était à peine rétabli qu'on vit surgir, en Gaule, un nouvel Auguste, dans la personne d'un officier originaire de la cité des Ménapiens, Carausius, qui s'était distingué dans la répression des Bagaudes et gardait le littoral des bouches dti
Rhin et de l'Escaut. Après avoir réprimé les pirateries des Francs et des Saxons, il (s'entendit avec eux, les prit à sa solde sur la flotte romaine et partit en Bretagne où il se fit proclamer empereur. Il revint ensuite en Gaule s'emparer de Gesoriacum (Boulogne-sur-Mer). Maximien, pressé par d'autres Barbares sur le Rhin, crut prudent de reconnaître l'autorité de Garausius qui se maintint, en Bretagne, durant sept ans (286- 293).
Il est vraisemblable que, dans ce pays, Carausius eut un rôle bienfaisant et réparateur. On a des monnaies de bronze à son effigie, qui portent, au revers, la légende : Expectate , veni, « Toi qu'on attendait, viens! », mots empruntés à un vers de Virgile relatif à Hector. On s'explique, par là, que Dioclétien et Maximien Hercule aient reconnu le pouvoir de Carausius sur la Bretagne et les côtes de la Gaule, et qu'ils aient même fait alliance avec lui.
Le 1er janvier 287, Maximien Hercule s'établit définitivement à Trêves, la ville la plus brillante de la Gaule. Il prend solen nellement possession de son titre de consul pour la première fois, puis il court sur le Rhin repousser toujours les Barbares. Il franchit le fleuve à Mayence, bat les Francs cantonnés en Westphalie et force leur roi, Esatech, à demander la paix et à accepter le protectorat romain. En même temps, Maximien Hercule rétablit dans ses Etats le roi franc Genobald, qui avait imploré le secours des légions. Comme autrefois, les empereurs essayent de diviser les Barbares entre eux, de protéger les uns contre les attaques des autres, de faire valoir, au delà du Rhin, les avantages du protectorat romain.
Un curieux médaillon en plomb, du Cabinet des Médailles, trouvé à Lyon, dans la Saône, en 1862, se rapporte à ce passage du Rhin par Maximien Hercule et à ses victoires sur les Francs. La scène est partagée en deux registres :
4er Registre : Dioclétien et Maximien Hercule sont assis côte à côte, sur des chaises curules, la tête nimbée, vêtus de leur toge de pourpre, et entourés de soldats et de suppliants, hommes, femmes et enfants, qu'ils accueillent avec bienveillance. Au-dessus, la légende monétaire : s.ecvli félicitas.
2e Registre : Maximien, revenant victorieux de la Germanie, repasse le Rhin sur un pont établi sur le fleuve, entre deux forteresses, dont on voit les murailles et les tours élevées. Il est précédé de deux Victoires et d'un enfant. L'une des Victoires porte une palme; l'autre couronne l'empereur. Sous le pont, on lit : fl. renvs {fluvius Renus). La ville que quitte l'empereur est Gastel, indiquée par la légende CKSTEL(lum), qu'on lit audessus de la porte. La ville dans laquelle il va pénétrer est Mayence, désignée par l'inscription mongontiacvm.
Par conséquent, l'empereur revient de Germanie; il rentre après sa victoire. Il dut y avoir, à cette occasion, à Mayence, de grandes fêtes dont ce médaillon a pour but de perpétuer le souvenir. Mais la sécurité était-elle, pour cela, rendue aux pays rhénans? L'épisode de janvier 288, où Maximien Hercule faillit être surpris, à Trêves même, sa capitale, par un parti de Barbares, au milieu des fêtes de son deuxième consulat, nous montre, d'une manière saisissante, que la tranquillité dont jouissait la Gaule était singulièrement précaire, même sous des empereurs aussi guerriers, aussi redoutés et aussi vigilants que Maximien Hercule1.
En cette même année, Dioclétien remporta quelques succès sur les Barbares qui avaient ravagé la Rhétie, la Vindélicie et la région des sources du Rhin et du Danube ; il battit les Sarmates sur ce dernier fleuve; en 291, ce sontles Goths qu'il refoule dans le bas Danube, tandis que Maximien Hercule contient les Francs sur le Rhin; plusieurs de leurs tribus obtiennent de s'installer dans les clairières de la forêt des Ardennes et de la forêt Charbonnière.
Malgré leurs succès, les deux empereurs se sentent débordés. Il leur faut être partout à la fois. De là, la nécessité de l'établissement de la tétrarchie, le remaniement et le rajeunissement de l'administration impériale dont les rouages étaient ébranlés par tant de secousses, usés et désuets. Le 1er mars 293, Dioclétien et Maximien Augustes, élevèrent au rang de Césars, Constance Chlore et Galère Maximien. Dans cette nouvelle organisation