DE BINGEN A COBLENCE
Le Rhin, à Bingen, accueille sur sa gauche la Nahe, l'ancienne Nava, qui sépare le mont Tonnerre du Dos- de-Chien (Hunsruck) et roule, entre de hautes collines de vignes et de bois, des galets d'onyx propres à la gravure des pierres fines. Ausone la qualifie de rapide, celé rem N avant; Tacite parle d'un pont qui la traversait, à Bingium.
Au ive siècle, Bingium fut saccagée par les Germains et détruite ; en 359, l'empereur Julien releva ses ruines. Elle eut, au moyen âge, comme la plupart des villes rhénanes, une grande floraison artistique et industrielle. Ce sont deux artistes fondeurs, de Bingen, maîtres Nicolas et Jean de Bingen {de Bingio) qui fondirent les portes de bronze de la cathédrale de Trêves, au début du xne siècle.
La vallée de la Nahe est le Nahagove du moyen âge. La rivière commence sa course dans la petite principauté de Birkenfeld, vieux débris féodal, protégé par le roi de Prusse qui, en 1815, le fit donner à un cousin pauvre, le grand-duc d'Oldenbourg.
La Nahe se grossit du Glan qui vient de Hombourg, grossi lui-même de la rivière de Kaiserslautern, gîte d'étape important sur la route de Metz à Mayence; puis, elle passe à Creusnach avant de finir à Bingen, pour marquer la frontière de la Prusse rhénane et du grand-duché de Hesse.
Cette vaste province de Prusse rhénane, à cheval sur la Moselle et sur le Rhin, voilà encore une création toute artificielle des diplomates de 1815. C'est un outrage aux traditions du pays et à son histoire ; on a imposé aux habitants ce nom de « Prussiens » qui ne fut jamais le leur; on leur a infligé une domination plus étrangère que celle de la France, à coup sûr, puisque les Prussiens, ethniquement, ne sont même pas de sang germanique.
Pour constituer cette province, il a fallu faire table rase de toute l'organisation française dont ce pays s'était, durant vingt années, déclaré heureux de jouir ; rétablir les anciens droits féodaux du roi de Prusse sur les duchés de Juliers et de Clèves, bien que ce roi y eût, auparavant, solennellement renoncé. A ce morceau, et sans le moindre souci des affinités et des vœux des populations, on ajouta les Electorats de Trêves et de Cologne; la ville libre d'Aix-la-Chapelle; des quartiers du Limbourg, de la Lorraine française, du Palatinat ; sur la rive droite du Rhin, on entailla aussi des principautés, des seigneuries, des villes. Cet amalgame hétéroclite fut donné, sans plus de façon, au roi de Prusse, pour l'indemniser d'Iéna et le dédommager de la Saxe qu'il voulait prendre. Les Hohenzollern eurent ainsi, sur les deux rives du Rhin, et séparée de la Prusse, par la Saxe, la Hesse, le Hanovre et la Westphalie, l'une des plus riches contrées de l'Europe, avec cinq ou six millions de sujets. De pareils partages rappellent ceux de l'époque mérovingienne.
Voilà comment ce pays fut baptisé prussien sans son assentiment. Les diplomates ne virent point qu'installer ainsi les Prussiens sur la rive gauche du Rhin, depuis Trêves et la vallée de la Sarre jusqu'à Clèves et Wesel, c'était rendre inévitable la guerre de 1870 et celle d'aujourd'hui.
Et cependant, dans l'histoire, à travers tous les siècles de l'antiquité, du moyen âge et des temps modernes, jusqu'à ces monstrueux traités de 1815, quoi de commun entre ces pays rhénans et la Prusse, comme origine, comme destinée, comme histoire, comme civilisation? N'ont-il pas été, ces pays, les ennemis héréditaires des Prussiens ? La capitale de Charle-
magne, Aix-la-Chapelle, englobée dans cette province dont Cologne est le chef-lieu, n'a été choisie comme résidence par le grand empereur franc que parce qu'elle le rapprochait du Rhin, au delà duquel ii pourchasssait la barbarie saxonne et teutonne. C'est pour être aussi plus à portée des turbulents et odieux barbares d'outre- Rhin que les empereurs romains s'étaient installés à Trêves, substituée à Rome elle-même comme capitale de l'Empire. Trêves, Mayence et Cologne, les trois grandes métropoles catholiques des pays rhénans, courbent leur tête humiliée sous le joug du Brandebourgeois luthérien. Quelles raisons autres que le hasard d'un héritage féodal, la perfidie ou l'abus de la force, pourrait-on faire valoir pour expliquer cette mainmise du roi de Prusse sur la rive gauche du Rhin ?
En 1840, le malaise général que ressentaient la Lorraine et les pays rhénans, du dépècement dont ils venaient d'être les victimes, ayant ramené la question du Rhin sur le tapis des discussions politiques, le poète Becker composa sa haineuse chanson, si populaire en Prusse :
Ils ne l'auront pas le libre Rhin allemand, quoiqu'ils le demandent dans leurs cris, comme des corbeaux avides...
Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, jusqu'à ce que les ossements du dernier homme soient ensevelis dans ses vagues !
Toute cette histoire se chargera de démontrer de quel côté du Rhin ont toujours été les « corbeaux avides ». Mais, dès le premier jour, Alfred de Musset répondit à la chanson de Becker :
S'il est à vous, votre Rhin allemand.
Lavez-y donc votre livrée ;
Mais parlez-en moins fièrement.
Combien, au jour de la curée,
Étiez-vous de corbeaux contre l'Aigle expirant ?
Du moins, la moderne statue de la Ger mania, œuvre du sculpteur Schilling, a-t-elle eu la pudeur de rester sur l'autre rive du fleuve. Laissons-la trôner à sa place historique, entourée de
4« LE RHIN DAi\S L'HISTOIRE
ses bas-reliefs triomphaux qui, s'ils célèbrent insolemment nos défaites de 1870, resteront, du moins, pour nous, un dur mais profitable avertissement. C'est à nous d'entonner contre la barbarie le WacJit am Rhein ! Du haut des degrés qui montent jusqu'au pied de la statue colossale et d'art vulgaire, on jouit d'un grandiose panorama sur le Rhin, les bateaux qui sillonnent son flot verdàtre, ses ruines romantiques, ses villes et ses bourgs, ses collines couvertes de forêts, de vignobles, de champs emblavés et aussi, à présent, de cheminées d'usines. Derrière le monument national s'étend la belle forêt du Niederwald. Sur les pentes rapides de la montagne, bien exposées au midi, sont étages sur des cascades d'épaulements en pierre sèche, les célèbres vignobles de Rhingau, dont les crus les plus renommés sont ceux du Johannisberg. Que de gais et pimpants couplets le vin du Rhin a inspirés ! les joutes bachiques ne manquent pas en Allemagne, mais il est rare qu'il ne s'y mêle point quelque menace ou 'quelque inquiétude d'oiseau de proie :
« Trinquez, trinquez! dit une chanson d'Herwegh, le Rhin, quand ce ne serait que pour son vin, doit rester allemand1 ! »
En 1624, le Sénat de Brème acheta pour la cave municipale dénommée Caveau de la Rose, douze fûts de vin du Rhin, des crus de Johannisberg et de Hochheim. On leur donna les noms des douze apôtres : ils sont encore conservés avec un soin superstitieux. Le Sénat offre, de temps en temps, du vin de la Rose (Rosenwein) aux personnages de haute distinction qu'il veut honorer, mais à chaque fois, il prend soin de faire remplacer par du vin un peu moins vieux celui que l'on extrait des tonneaux, pour qu'ils ne désemplissent jamais. On en offrait à Goethe le jour de sa fête. Les bourgeois de Brème, en cas de maladie grave, peuvent être autorisés par le Sénat à en acheter une bouteille.
Désormais, le Rhin coule profondément encaissé entre deux lignes tortueuses de rochers d'ardoise grise, taillés à pic, dont la cime est le piédestal d'une ruine. Chaque jour voit passer des bateaux; à vapeur, le pont garni de touristes qui contemplent,
1. Cilc pur Arthur Chuqubt, dans la Revue hebdomadaire, 10 juillet 1915, p. 157.
émerveillés, ces tours découronnées, ces donjons édentés, ces clochers que l'imagination amalgamée avec l'histoire a peuplés de fantômes, de géants et de lutins, de spectres et de gnomes, de paladins et de chevaliers, de rois et d'empereurs, d'archevêques et d'abbés, de comtes et de burgraves.
Plus qu'en aucun autre endroit, le Rhin est devenu, suivant l'expression de Gicéron, une tranchée colossale dont les gouffres protègent la civilisation contre les irruptions des monstrueuses notions germaniques1.
Au pied du Johannisberg, à Rudesheim, dont Charlemagne lui-même, si l'on en croyait les guides, aurait planté les vignes, une tour carrée est tout ce qui reste d'un pont romain ; plus bas, le burg d'Ehrenfels, construit par l'archevêque Siegfried, au xme siècle, pour être une guérite de douaniers. De l'autre côté, après le burg de Klopp qui domine Bingen, se dresse, au beau milieu du fleuve, un donjon restauré à l'allemande, la Mausethurm (tour des rats) qui, elle aussi, fut jadis un poste de péage. La légende dit que l'archevêque Hatton y fut dévoré par les rats, à cause de ses exactions et de ses crimes2. Tout à côté, le Bingerloch, gouffre tournoyant où sont venues sombrer bien des barques qui cherchaient à échapper aux douaniers de la Tour des rats.
Le Rhin, qui a repris sa course dans la direction du nord, se rétrécit et se creuse; il n'a plus que 450 mètres de large et il se précipite en fureur dans ce lit de rochers volcaniques trop étroit pour son flot. Il forme dès lors des rapides, des remous pittoresques, plus dangereux autrefois qu'aujourd'hui, entre deux lignes de tortueux remparts usés par la vague. Avant les travaux modernes qui ont rendu le fleuve navigable, le mugissement rauque des flots était répercuté au loin par les échos. Dans les contes populaires, c'étaient les aboiements des guivres
1. Cicékon, In Pisonem, 33, 81 : Non Rheni fossam (jurgilibus Mis redundantem Gcrmanorum immanissimis gentibus objicio.
2. Sur toutes ces légendes du Rhin, \o\>v. en particulier le recueil publié en français en 1830, à Heidelberg, sous ce titre : Traditions populaires du Rhin, de la Forêt-Noire, de la vallée du Nèere, de la Moselle et du Tavnus, publiées par M. le conseiller aulique Schreiber et autres. Seconde édition, a\ec 32 estampes. Chez .1. Kngelmann, MDCCCXXX, in-12.
ou les gémissements des bateliers engloutis dans le torrent. L'imagination des poètes du moyen âge a localisé sur ces bords les légendes de Charlemagne, de Roland, de Tristan et Yseult, de Parsifal, de Lohengrin, de l'enchanteur Merlin, des chevaliers partis pour la croisade avec Frédéric Barberousse. Les Minnesinger et les Meistersinger, comme nos trouvères et nos troubadours, colportaient ces chants, de ville en ville, de foire en foire, de château en château.
Rhinstein et Falkenburg, sur leurs pitons si hauts, recèlent dans leurs murs de cachots des idylles comme celle de Gontran et de Liba. C'est au pied de ces ruines que fut contée à Victor Hugo la légende du beau Pécopin et de la belle Bauldour, par un chevrier, ancien soldat de Napoléon, devenu presque sorcier. Sur l'une et l'autre rive, continue à se dévider le chapelet des repaires du brigandage féodal, pour la plupart réparés et truqués par les Allemands, habiles à exploiter le touriste : Sooneck et Hohneck, naguère restaurés aux frais de quelque Hohenzollern ; Furstenberg ; Lorch, à 16 kilomètres de Bingen, sur la rive droite, où finit la vallée de la Wipper, peuplée de fées sauterelles.
Sur la gauche, le burg de Stahleck domine Bacharah, entouré d'écueils en entonnoirs qu'évitent les bateliers. La vieille ville est étagée sur le flanc de la montagne que couronne une tour des Templiers. Sur un rocher qui émerge au milieu du fleuve, la Pfalz, aux nombreux et élégants clochetons tout modernes; plus loin, à droite, Gaub où s'installa Gustave-Adolphe et où Blùcher traversa le Rhin, dans la nuit du 1er janvier 1814; Gutenfels ; Oberwesel dont les vieilles murailles gardent encore incrustés les boulets des canons de Turenne ; Schonburg ; le rocher de Lorelei, célèbre par le poème de Heine, dans un tournant dangereux, l'endroit le plus étroit, mais le plus profond du Rhin (23 mètres) ; il est agrémenté d'un écho à cent voix qui répercute jusqu'au clapotis des vagues. Victor Hugo y rencontra un vieux hussard de Napoléon, qui faisait travailler l'écho en jouant du cor et en tirant des coups de fusil, moyennant pourboire.
Le bourg de Saint- Goar, où l'on fait au printemps une pêche
abondante de saumon, est blotti au pied de Rhinfels dont Napoléon, en 1806, fit sauter les rochers dangereux pour la navigation.
Là, votre guide ne manquera pas de vous faire observer, d'un air malicieux, que vous êtes entre le Chat et la Souris. Ce sont les noms de deux burgs (die Katze et die Mause) aux fantastiques légendes. Plus loin, deux autres repaires de pillards blasonnés, le Liebenstein et le Sternfels, dénommés les Frères ennemis (les Deux frères de Heine) ; les villes de Boppart et de Rhense ; Kamp, Filsen, Braubach. Auprès de Rhense, on visite un singulier et rude souvenir médiéval, la Chaise royale (Kônigstuhl), gigantesque estrade de pierre supportée par des arceaux et à laquelle on accède par quatorze marches.
Yis-à-vis du Stolzenfels, château restauré, entouré de bois, débouche, dans un cirque de montagnes, la Lahn, auprès d'Oberlahnstein qui vit, en 1400, la déposition de l'empereur Yenceslas, surnommé par les historiens Vlvrogne et le Fainéant; il cumulait, disent les chroniques, les vices de Sardanapale et de Néron.
La Lahn vient d'Ems et de Nassau, l'ancien pays des Tenctèreset des Usipètes. Quelques kilomètres encore et nous atteignons Coblence, au large confluent de notre Moselle. Le Rhin a 435 mètres de large; il n'est plus qu'à 58 mètres au-dessus du niveau de la mer.
L'Allemand qui porte dans son âme la rancune et la vengeance imprescriptibles, répète à satiété que la plupart des burgs du Rhin ne sont plus que des ruines, par suite des dévastations des Français, sous Louis XIII et Louis XIV1. Historiquement cela n'est exact qu'en partie ; mais cette insistance à raconter sans cesse, avec tant d'àpreté haineuse, les dures représailles françaises, dénote une mentalité toute spéciale, en vérité, de la part de ces descendants des barbares Germains, des reîtres de tout poil, et des soudards allemands de toutes les armées, depuis le xvie jusqu'au xvme siècle, qui n'ont jamais eu qu'une ambition : franchir le Rhin et se ruer en pillards sur le pays
1. « Freilich liegen die Burgen mcist in Trummern, Dank den Verwiistungen des dreissigjahrigen Krieges und den Mordbrcnnercien Ludwig XIV. » (Guide.)
Le Rhin dans l'histoire. — I. 4
rhénan, la Lorraine et l'Alsace, pour tout y détruire par le fer et le feu. Ouvrez seulement le Siècle de Louis XIV de Voltaire. En 1744, par exemple, les Autrichiens poussent jusqu'à la frontière de Lorraine, pendent ou mutilent odieusement les habitants l. La guerre de Sept ans, racontent tous les historiens, dépassa en atrocités allemandes tout ce qu'on avait vu jusquelà. Le comte de Saint-Germain écrit, en 1757 : « Le pays, à trente lieues à la ronde, est saccagé et ruiné comme si le feu y avait passé. »
« Nous sommes environnés de pendus, rapporte un autre témoin, et l'on n'en massacre pas moins les femmes et les enfants 2. » On pourrait invoquer cent autres témoignages. Ce ne sont pas les Français mais les burgraves, que la tradition populaire des pays rhénans a gratifiés du surnom de Landschaden « fléaux du pays ». Le charme romantique qui enveloppe les ruines, aujourd'hui, était peut-être moins goûté des bourgeois des villes, des laboureurs de la plaine et des bateliers du fleuve, quand les hommes de garde des bandits fortifiés les rançonnaient sans pitié. Je doute que la population laborieuse des bords du Rhin, « taillable et corvéable à merci », suivant la formule féodale, ait jamais été bien sensible aux strophes héroïques et aux élégies d'amour que chantaient les Minnesinger, pour charmer les passe-temps des burgraves rançonneurs.
« Ces formidables barons du Rhin, produits robustes d'une nature âpre et farouche, nichés dans les basaltes et les bruyères, crénelés dans leur trou et servis à genoux par leurs officiers, comme l'empereur; hommes de proie tenant tout ensemble de l'aigle et du hibou, puissants seulement autour d'eux, mais tout puissants autour d'eux, maîtrisaient le ravin et la vallée, levaient des soldats, battaient les routes, imposaient des péages, rançonnaient les marchands, qu'ils vinssent de Saint-Gallou de Dusseldorf, barraient le Rhin avec leur chaîne et envoyaient fièrement des cartels aux villes voisines, quand elles se hasardaient à leur faire affront. C'est ainsi que le burgrave d'Ockenfels provoqua la grosse commune de Linz, et le chevalier Haus-