Paul Allard, op. cit., t. I, p
printemps suivant, car il ne se faisait aucune illusion sur la solidité des brillantes victoires qu'il avait remportées. Il projeta une expédition qui rétablirait la flotte romaine sur le Rhin, avec son escadre, ses stations, ses approvisionnements, les castella qui lui servaient de points d'appui, depuis Argentoratum jusqu'à l'île des Bataves. 11 restait deux cents bateaux de l'ancienne classis ger/nanica, si active et si gaie; Julien en fit construire quatre cents autres. Mais comment leur assurer le libre parcours sur le fleuve, même avec le concours de la classis britannica qui avait sa base navale à Boulogne ? Les Barbares tenaient les deux rives du Rhin, depuis Mayence jusqu'à la mer. Le préfet du prétoire, Florentius, eutvoulu négocier avec les Francs qui occupaient la Belgique et proposa d'acheter leur amitié, mais Julien désapprouva cet humiliant procédé et résolut de combattre. Dès le mois de mai 358, Julien, prompt comme la foudre {tanquam fulminis turbo), fond sur les Saliens qui s'étaient installés dans la Toxandrie, sur la basse Meuse, abrités derrière la forêt Charbonnière ; sa présence à Tongres déconcerte les Saliens qui font leur soumission, offrant de servir dans l'armée romaine ; mais on leur laissa les vastes territoires marécageux de l'ancien pays des Morins et des Ménapiens. Il fallut ensuite attaquer les Ghamaves qui tenaient les bouches du Rhin. Ce fut un Barbare, le Franc Charietton, que Julien chargea de l'opération. C'était, lui aussi, un géant, un aventurier, dont l'âme, dit un contemporain, « avait quelque chose d'une bête féroce ». Il avait longtemps exercé le métier de ravageur. Il s'avisa, un jour, de vendre ses services aux Romains; on lui fixa Trêves pour résidence, avec sa bande d'irréguliers. Chaque nuit, Charietton qui connaissait bien la forêt et ses traîtrises, sortait, surprenait des partis de Germains ivres ou endormis ; il rapportait leurs têtes qu'il montrait aux habitants de Trêves, et ces coups de main lui étaient bien payés. De ce brigand à sa solde, Julien fit un capitaine et, par lui, le pays rhénan fut purgé des Chamaves qui s'enfuirent, terrorisés, sur la rive droite du fleuve. Pour contenir les Francs de la Toxandrie, Julien fit restaurer trois forteresses sur les bords de la Meuse, puis il franchit le Rhin sur un pont de bateaux.
Les Alamans surpris offrirent encore une fois leur soumission. L'un après l'autre, leurs rois, Suomar et Hortaire, vinrent se prosterner aux pieds de Julien, non sans user de perfidie. Il fallut prendre contre eux les plus grandes précautions. Enfin, la liberté fut rendue au Rhin ; la flotte en sillonna, comme jadis, le ruban argenté ; le commerce et l'industrie en profitèrent autant que les légions ; les villes du Rhin refleurirent comme l'herbe d'automne et revirent l'ombre de leur prospérité d'autrefois.
Et cependant, il fallut, dès l'année suivante (359), que Julien revint sur le Rhin. Il visita et restaura les fortifications de Bingen, Andernach, Bonn, Neuss, Kellen (Trïcesima), Quadriburgium (Galcar), Castra Herculis (Malburg); il passa le Rhin pour chasser des tribus turbulentes, parcourut, en remontant le Mein, jusqu'aux confins du pays des Burgondes. Les chefs alamans, Macrien et Haribaude, firent leur soumission; Vadomar offrit la sienne pour la seconde fois, amenant, pour se faire pardonner, d'autres chefs comme Urius, Ursicin et Yetralp. Mais il fallait une sanction à tant de perfidies accumulées : les territoires des Alamans furent dévastés, les moissons et les maisons brûlées tout le long du Rhin jusqu'en face de Bàle. Julien, résumant les résultats de ses campagnes de 358 et 359, s'exprime en ces termes : « J'ai traversé trois fois le Rhin et j'ai ramené d'au delà de ce fleuve vingt mille prisonniers romains repris sur les Barbares. Deux batailles et un siège m'ont mis en possession de mille hommes capables de servir et à la fleur de l'âge. J'ai envoyé à Constance, quatre cohortes d'excellents fantassins, trois autres plus ordinaires, et deux superbes escadrons de cavaliers. Je suis maître, en ce moment, grâce aux dieux, de toutes les villes, et j'en pris alors plus de quarante l. »
Rentré dans sa chère Lutèce, Julien se mit en révolte contre Constance et se fit proclamer Auguste par ses soldats, au printemps de 360. La guerre civile allait éclater, mais pour justifier son élévation, il importait à Julien de montrer les services
1. Épître au Sénat et au peuple a" Athènes, 10. Cite dans Paul Allard, Julien l'Apostat, t. I, p. 408.
rendus par lui, à la Gaule et à l'empire, par le rétablissement de la paix sur le Rhin. C'est pourquoi il eût hâte, quelques mois après avoir usurpé le titre d'Auguste, de courir sur la tribu franque des Attuaires, établie sur la Lippe et dont les guerriers se livraient à des incursions en territoire gaulois. Il franchit le Rhin près de Vetera Castra, à Tricesima (Kellen), écrasa les Barbares, descendit le fleuve jusqu'au pays des Frisons, en restaurant tous les postes frontière et rétablissant les garnisons ; puis, il remonta la rive droite dont il fit une inspection générale jusqu'à Bâle. Après une campagne de trois mois il alla s'installer à Vienne, en passant par Besançon. Il ne devait plus revenir sur le Rhin, quoique Constance ait cherché à soulever contre lui, en Rhétie, le Franc Vadomar. Julien fut appelé sur le Danube et en Orient où le brillant César des Gaules devait finir en Auguste maussade et en philosophe paradoxal.
VALENTINIEN Ier. — LE POETE AUSONE
Après des troubles qui durèrent plusieurs mois, le tribun Valentinien et son frère Valens ayant été élevés à l'empire, en 364, le premier de ces princes vint en Gaule pour refouler encore une fois les maraudeurs Alamans. Il était à Amiens, en 367, lorsqu'il résolut de conférer à son fils Gratien, un enfant de huit ans, la dignité d'Auguste. Valentinien appela de Bordeaux le poète Ausone pour faire l'éducation du jeune prince, au palais de Trêves. Ausone fut le poète favori de la cour; il nous charme par ses poésies aimables, redondantes et prétentieuses. Tout de même, il dépasse quelque peu la mesure de la flatterie envers la famille impériale lorsqu'il compare les trois empereurs, Valentinien, Valens et Gratien, aux trois personnes de la Sainte Trinité. En ce temps de révoltes militaires et d'hérésies, on ne pouvait être à la fois plus courtisan et plus orthodoxe, et cependant Ausone était païen.
Au printemps de 368, Valentinien entreprend sa première campagne contre les Alamans. Il franchit le Rhin, chasse les Barbares des bords du Neckar et construit, non loin du confluent de cette rivière, un fortin appelé Alta ripa. L'empereur n'avait fait qu'une promenade militaire, pour sonder le terrain ; il revint à Trêves préparer une expédition plus considérable qu'il dirigea contre les Barbares, dès le mois d'août de la même
année. Il emmena avec lui son fils Gratien et son précepteur Ausone ; le comte Sébastien venait d'arriver avec les légions d'Italie et d'Illyrie.
Le Rhin franchi, l'armée s'avança prudemment, en formant le carré, les deux empereurs au centre, les généraux Jovin et Sévère sur les ailes. Des guides sûrs précédaient les légions, dans de vastes solitudes boisées et marécageuses. Pendant plusieurs jours, on ne rencontra aucun ennemi, mais des champs en culture et des maisons abandonnées; l'armée brûla tout, se réservant seulement des vivres pour la retraite. Enfin, on atteignit un endroit appelé Solicinium. « Là, raconte Ammien Marcellin, Valentinien s'arrêta court, comme devant une barrière, averti par ses éclaireurs que l'ennemi était en vue, à quelque distance. Les Barbares s'étaient postés sur des pics escarpés et inaccessibles, excepté du côté du nord où la montagne était en pente douce. Les Romains plantent leurs enseignes et crient: Aux armes! Mais sur l'ordre de l'empereur, les troupes restent immobiles, attendant que l'étendard levé leur donnât le signal. » Les Alamans poussaient des cris horribles. Le comte Sébastien opéra un mouvement tournant, pour gagner le versant nord de la montagne. Gratien, trop jeune pour les fatigues et les dangers de la bataille, fut placé à Tarrière-garde. Valentinien, tête nue, passe l'inspection des centuries et des manipules. « Puis, il renvoie son escorte, ne gardant avec lui que quelques hommes dévoués, habiles et courageux ; il court avec eux reconnaître les abords de la montagne, pour découvrir quelque sentier qui aurait échappé aux éclaireurs. Il s'égara dans un marécage et faillit périr dans une embuscade, au détour d'un rocher. A tout risque, il poussa son cheval sur une pente raide et glissante et réussit à regagner le cantonnement. Mais son écuyer, qui portait son casque doré enrichi de pierreries, disparut sans qu'on put jamais le retrouver. »
Enfin l'étendard donne le signal du combat. Deux jeunes guerriers d'élite devancent leurs bataillons, invitant leurs camarades à les suivre. Les voilà aux escarpements de la montagne, brandissant leurs lances et s'efforçant, en dépit de l'ennemi, d'escalader l'obstacle. Le gros de l'armée arrive et, à travers les-
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buissons et les rochers, parvient à se rendre maître des hauteurs. Alors, les fers se croisent et la lutte s'engage entre la tactique et la férocité brutale. » Bientôt, les Barbares se troublent en voyant le front de bataille des Romains les enfermer de ses deux ailes. Ils luttent sans ordre, mais avec rage. Ils sont vaincus ; des masses de cadavres jonchent le sol. Un petit nombre réussit à s'enfuir dans la forêt. Du côté des Romains, Valérien, le comte des domestiques, resta parmi les morts1. Après cette victoire si chèrement achetée, l'armée repassa le Rhin et les empereurs revinrent triompher à Trêves. Ce fut peu après qu'Ausone, auquel les émotions n'avaient pas manqué, ainsi qu'à son jeune élève, composa son poème célèbre sur la Moselle. Qui ne connaît les vers ampoulés, mais touchants, dans lesquels le poète exprime sa joie de revoir, après deux mois d'absence, la riante et sinueuse vallée de la Moselle.
Il remonte la rivière, depuis son embouchure voisine de plaines où la Gaule, dit-il, subit des désastres qui font oublier ceux de Cannes et où gisent, abandonnées, les tombes de bataillons que personne n'a pleures :
Aequavit Latias ubi quondam Gallia Cannas Infletœque jacent inopes super arva catervœ.
Après avoir dépassé, le long de PArdenne, des champs concédés à des Sarmates, il décrit les coteaux des environs de Trêves et de Neumagen, couverts de riches villas et de vignobles plantureux, qui lui rappellent Bordeaux, sa chère patrie.
Le poète chante aussi sa Bissula, jeune Suève captive, qu'il avait reçue pour sa part de butin, à la suite de l'expédition contre les Alamans. Il l'appelle avec une effusion comique :
Delicium, blandilix, Indus, amor, voluptas.
Ainsi, en ce temps-là, on vivait encore heureux, quand on n'était pas inquiété par quelque incursion des Germains; l'empereur répondait, comme autrefois, par des largesses et une profusion de cadeaux et de pièces d'or, aux compliments et aux