‹ Le Rhin dans l'histoireChapitre 193 sur 211 · Ammien Marcelle, \\\l · texte numérisé non relu

Ammien Marcelle, \\\l

la première fois qu'une langue germanique était fixée parl'écriture.

Sous son inspiration, Fridighern et Alavive conduisirent les Visigoths jusque sur la rive du fleuve. Tout le peuple se mit en marche avec docilité et dans l'ordre le plus convenable. En tête, marchaient les guerriers; venaient ensuite les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux, puis les chariots portant les bagages. « Ulfilas, raconte Amédée Thierry d'après les chroniques contemporaines, en tête de son clergé, blond et fourré, veillait sur l'église ambulante, qui se composait d'une grande tente fixée sur un plancher à roues, et renfermant, avec le tabernacle, les ornements et les livres liturgiques. »

On arriva en face des postes romains qui gardaient la rive de la Mésie. Alors, tous, « par un mouvement spontané, se précipitèrent à genoux, poussant des cris suppliants et les bras tendus vers l'autre bord. Les chefs qui les précédaient ayant fait signe qu'ils voulaient parler au commandant romain, on leur envoya une barque, dans laquelle montèrent Ulfilas et plusieurs notables Goths. Conduits devant le commandant, ceux-ci exposèrent leur demande : « Chassés de leur patrie par une race hideuse et cruelle, à laquelle, disaient-ils, rien ne pourrait résister, ils arrivaient avec ce qu'ils avaient de plus cher, priant humblement les Romains de leur accorder un territoire, et promettant d'y vivre tranquilles, en servant fidèlement l'empereur. »

Mais l'affaire n'était pas de la compétence du commandant; il conseilla aux députés de s 'adresser directement à l'empereur Valens qui était alors à Antioche. Il poussa la complaisance jusqu'à mettre à la disposition d'Ulfilas et de ses compagnons les chevaux et les voitures de la poste publique, pour les conduire jusqu'à la cour. Ils partirent sans délai pour ce lointain voyage.

Valens, plus occupé de querelles théologiques que d'administration publique, hésita quelque temps sur la réponse adonner à la supplication des Visigoths. Puis, considérant qu'ils offraient d'être d'excellents colons sur des terres incultes, et de fournir des contingents de bons soldats, il décida qu'on les admettrait dans l'empire, mais à la condition qu'ils se fissent ariens. L'évêque Ulfilas résista, supplia; on le fatigua d'arguments subtils et obscurs. Enfin, « le vieil évêque visigoth, après avoir courbé

sous ces dures nécessités sa tête blanchie par l'âge et cicatrisée par le martyre, alla porter aux siens leur salut », qui lui coûtait si cher, puisque c'était la capitulation de sa foi catholique.

Pendant ce temps, Alavive et Fridighern avaient peine à maintenir l'ordre dans leurs bandes, campées le long du fleuve et chez lesquelles, déjà, la famine, conséquence d'une longue attente, commençait à se faire sentir. La misère s'annonçait. Tantôt ceux qui veillaient à l'orient, croyant voir arriver les Huns, à la moindre alerte, s'enfuyaient en répandant l'épouvante dans le camp ; tantôt, ceux qui stationnaient sur la rive du fleuve, semaient dans la foule une illusion non moins funeste que la peur, en croyant apercevoir la barque qui ramenait les ambassadeurs. « Les malheureux passaient ainsi, vingt fois par jour, de l'espoir trompé aux plus mortelles terreurs. Enfin, le désespoir les prit. Quoique le Danube, grossi par les pluies, roulât alors une masse d'eau effroyable, beaucoup entreprirent de le traverser de force. Les uns se jettent à la nage et sont entraînés par le fil de l'eau, d'autres montent dans des troncs d'arbres creusés ou sur des radeaux qu'ils dirigent avec de longues perches; mais lorsque, par des efforts inouïs, ils sont parvenus à dominer le courant, les balistes romaines dirigent sur eux une grêle de projectiles, et le fleuve emporte pêle-mêle des débris de barques et des cadavres1 . »

Le retour d'Ulfilas et de ses compagnons apporta un terme à cette horrible situation. Les officiers romains mirent la flottille officielle à la disposition des émigrants. Mais elle se composait seulement de quelques barques qui firent la navette, d'une rive à l'autre; suivant l'ordre formel de l'empereur, on commença par passer d'abord les femmes et les enfants; les hommes et les guerriers ne devaient venir qu'en dernier lieu, après que femmes et enfants auraient été transportés dans les villes voisines, à titre d'otages aux mains des Romains. L'opération à peu près terminée, vint le tour des hommes. Un bon nombre, impatients d'attendre, se risquaient dans le fleuve sur des troncs d'arbres-, sur des planches mal agencées, courant aune mort presque certaine; d'autres réussissaient à passer à la nage. Des officiers

1. Amédée Thierry, Histoire d'Allila, t. I, pp. 30-31 (2* édit.).

romains étaient chargés de compter le nombre des passagers. Tout à coup, ils s'arrêtèrent de compter, effrayés du nombre de ceux qui arrivaient sans cesse : « Hélas, dit Ammien Marcellin, avec une réminiscence classique comme celles dont il est coutumier, vous auriez compté plus aisément les sables que vomit la mer, quand le vent la soulève sur les rivages de la Libye l. »

Les hommes en état de porter les armes étaient, dit-on, plus de deux cent mille. Sous l'empire de sentiments divers, les Romains abusèrent de la situation. Ils méprisaient les Barbares et ils en avaient peur. Parmi les femmes et les jeunes gens emmenés dans les villes, un grand nombre furent réduits en esclavage; les vivres qui devaient être distribués aux immigrants, étaient avariés ou insuffisants comme quantité. Ce fut, en quelques jours, la plus effroyable misère. Les guerriers Goths, outrés d'un pareil traitement et du manque de bonne foi dont on usait à leur égard, refusèrent de déposer leurs armes. Ils se laissèrent néanmoins baptiser suivant la formule de l'arianisme, mais à la grande déception de l'évêque Ulfilas, cette abjuration ne contribua en rien à faire cesser les mauvais traitements.

Exaspérés, les Goths firent entendre des menaces; ils laissèrent passer le Danube par d'autres barbares qui les suivaient. Il fallut enfin envoyer une armée pour les contenir; on essaya de leur l'aire repasser le fleuve; ils refusèrent. Une échauffourée sanglante eut lieu ; l'armée et la police romaines eurent le dessous. Eufin.Valens dut intervenir avec de nouvelles troupes. Une grande bataille se livra auprès d'Andrinople, le 9 août 378. L'armée romaine fut battue; les Barbares réussirent même à mettre le feu au camp romain. Valens qui combattit courageusement fut blessé, puis brûlé vif. C'est ainsi que les Visigoths devinrent maîtres de la Thrace et de la Macédoine qu'ils ravagèrent. Us devaient plus tard, conduits par leur roi Alaric, passer par la Grèce et l'Italie, pour venir s'installer dans le sud de la Gaule.

Que de fois, au cours des siècles, depuis Arioviste, le Rhin a dû être aussi le théâtre de scènes analogues ! Au temps de ce lamentable exode des Visigoths, les Barbares de la Germanie du nord

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