‹ Le Rhin dans l'histoireChapitre 194 sur 211 · Cf. Am. Thierry, op. cit., t. I, p. SI · texte numérisé non relu

Cf. Am. Thierry, op. cit., t. I, p. SI

s'épuisaient, de leur côté, dans des luttes intestines qui n'étaient pas pour déplaire aux Romains. Dès l'an 370, les Burgondes, fixés sur les bords fangeux de l'Elbe et de la Saale, avaient voulu déménager : ils s'ébranlèrent en masse, se dirigeant vers l'ouest, le long du Mein ; remontant la rive droite du Rhin, ils atteignirent le confluent du Neckar, mais ils se heurtèrent aux Alamans. De là, des combats acharnés et sans merci.

En 379, ce sont les Lombards, à leur tour, qui se mettent en marche, sous la conduite de leurs chefs Iborée et Aion ; ils entrent en conflit avec les Vandales. Alors aussi, loin, du côté des steppes scythiques, on annonce l'arrivée des Huns qui, en 371, avaient écrasé les Alains et en 373, les Ostrogoths, puis s'étaient agrégé les débris de ces hordes qui les gênaient. Mais l'orage était encore lointain pour la Gaule, lorsque l'usurpateur Magnus Maximus fit assassiner Gratien, à Lyon, le 25 août 383.

Maxime fixa sa résidence à Trêves. Il y était seulement depuis quelques semaines, lorsqu'il vit venir vers lui son frère Marcellin et un chef franc au service de l'Empire, le comte Bauto : ils étaient conduits par saint Ambroise, évêque de Milan. Dans l'intérêt de l'Empire, les ambassadeurs venaient, de la part de Valentinien II et de Théodose, proposer à l'usurpateur un arrangement et un partage. Les négociations aboutirent en apparence, sous la peur des Barbares Juthunges qui avaient envahi la Rhétie. Mais la guerre civile éclata en 388; Maxime fut vaincu et tué, à Aquilée ; Théodose envoya en Gaule le Franc x\rbogast, avec la mission de mettre à mort Victor, fils de Maxime. Tandis que ce drame s'accomplissait au palais impérial de Trêves, les Francs, Genobald, MarcomiretSunnon, assiégeaient Cologne ; Arbogast, en 389, réussit à les éloigner et les obligea à livrer des otages.

Trois ans plus tard, Arbogast qui, en Gaule, menait toutes choses en maître et en Barbare, fit étrangler, à Vienne, Valentinien II, et dédaignant la pourpre pour lui-même, il la fit jeter sur les épaules de l'ancien grammairien Eugène. Puis, à la tête de l'armée, il passa le Rhin pour aller punir de leurs incursions les Bructères et les Chamaves. L'année suivante, il emmena avec lui Eugène, dans une nouvelle opération de police, le long du Rhin, à la suite de laquelle les Francs et les Alamans s'en-

gagèrent, une fois de plus, à respecter la frontière. Les tribus franques dominaient sur le Rhin inférieur. Quant aux Alamans, ils restèrent toujours maîtres de la rive droite, depuis le confluent du Neckar jusqu'au delà des sources du Danube.

On distinguait, parmi leurs tribus, les Alamans Lentienses, installés autour du lac de Constance, et qui laissèrent leur nom à la ville de Linz ; les Bucinobantes qui, à l'époque de Gratien, avaient menacé Mayence, les Juthunges qui, sous Julien, avaient envahi la Rhétie ; les Brisigavi, dont le nom est resté dans celui de Brisgau. Théodose, vainqueur d'Eugène à Aquilée, en 394, lui fit trancher la tête et demeura seul maître de l'Empire, chargeant ses lieutenants de la garde du Rhin. Les révolutions intestines de l'Empire, comme au temps des Trente tyrans, ne contribuaient pas à rendre la tâche facile, en même temps qu'elles encourageaient, cela va de soi, l'audace des Germains.

Toutes les expéditions que, chaque année, on dirige contre eux, sont impuissantes à les empêcher de recommencer leurs incursions, dès que les empereurs ou les généraux ont le dos tourné. D'ailleurs, il n'y a plus d'armées ; le recrutement des légions devient de plus en plus difficile. On arme les Barbares contre d'autres Barbares. Les Barbares romanisés ou plutôt, à présent, introduits dans l'Empire, repoussent les autres Barbares. Mais alors, ils parlent haut et avec insolence, comme Arioviste au temps de César. Ils disposent de l'armée, ils disposent des places; ils sont tout dans l'Empire. Ils font et défont les empereurs à leur gré. Le juste dosage de germanisme qui avait, pour ainsi parler, filtré sur la Gaule jusque-là, est dépassé ; le germanisme débordant introduit la barbarie qui submerge l'Empire.

Aussi, les historiens n'ont-ils pas quelque peu calomnié les empereurs et les Gallo-Romains de cette malheureuse époque en les représentant comme des incapables, des efféminés, des décadents ? Ils ont été souvent des héros sublimes, mais il a fallu succomber sous le nombre croissant et sous la répétition des assauts des odieux Germains. On les chasse comme les bêtes fauves dont ils partagent l'habitat ; on les bat, on les tue : plus encore qu'au temps d'Horace, « la monstrueuse Germanie en enfante toujours ».

Page 1