Ammien Marcellin, XV
fleuve étaient devenues, à la vérité, à peu près sédentaires, les Romains les ayant contraintes, comme jadis les Helvètes, à rester chez elles, à secouer leur paresse atavique, à mettre un frein à leurs rapines, à cultiver leurs champs, à bâtir des maisons pareilles, nous dit Ammien, à celles des pays romains l. Le protectorat de Rome, en un mot, leurs rapports commerciaux avec les Gallo-Romains leur inculquèrent des habitudes assez semblables à celles des peuples de la Gaule Belgique. Néanmoins, dès qu'elles le purent, elles finirent, quand même, par émigrer presque toutes sur la rive gauche. Celles qui demeurèrent subirent le joug des Barbares plus farouches de l'intérieur; bon gré, mal gré, elles étaient périodiquement retrempées dans la barbarie germaine. C'est toujours le Rhin qui demeure le fossé qu'aspire à traverser le Barbare, envieux et rapace. Le poète Claudien le proclame encore, vers l'an 400, dans ces vers où il s'adresse à Rome :
O quoties doluit Rhenus, qua barbarus ibat, Quod le non geminis frueretur judice ripis!
« Oh, Rome! combien de fois, le Rhin, sur sa rive barbare, envia à sa rive opposée le bonheur de couler sous tes lois ! »
Dans le haut Rhin, les avant-postes, protecteurs du fleuve, qui constituaient le lunes de Trajan, étaient depuis longtemps abandonnés ; les champs Décumates, dans le grand-duché de Bade, peuplés des descendants des anciens colons gaulois, avaient été ravagés par les Alamans dont ils restaient la proie sans défense. Ces tribus alamaniques, qui, depuis longtemps, se montraient particulièrement féroces, dévastatrices, insupportables, vont pendant quatre siècles encore, continuer de tourmenter les confins de la Gaule, depuis le lac de Constance jusqu'à Strasbourg; les Francs mérovingiens et Charlemagne les dompteront, sans les civiliser.
Au début du ve siècle, les Alamans avaient pour voisins du nord, les Burgondes, leurs ennemis héréditaires. Pline parle des- Burgondes dès le Ier siècle : ils étaient alors, avec leurs parents,
1. Domicilia curatius rilu romano constructa. Amm. Mauc, XVII, 1, 7.
les Varins, les Gharins et les Quittons, cantonnés dans les plaines marécageuses de la Netze et de la Wartha, entre l'Oder et la Vistule ; d'autres de leurs proches voisins, étaient les Semnons, les Lugiens, les Helvécons. Au ni0 siècle, on les signale toujours dans les plaines de la Germanie, mais plus au sudouest, où ils se trouvent en conflit avec les Gépides. Un roi gépide, Fastida, du temps de Trajan Dèce, extermina une grande partie des Burgondes. Alors, les débris de ces derniers se sauvèrent dans la direction de l'Occident; descendant le Mein à l'aventure, ils se heurtèrent au fossé du Rhin. Probus les empêcha de passer, leur infligeant une grande défaite, ainsi qu'aux Vandales, auxquels ils s'étaient associés. Plus tard, les Burgondes réussirent tout de même, à la suite de luttes longues et acharnées contre les Alamans, à se faire une large place sur la rive droite du Rhin, entre le Mein et le Neckar : ils restèrent là, mécontents de leur sort, au moins un siècle.
Dans cette situation d'une stabilité forcée, les Burgondes se civilisèrent quelque peu, au contact des Gallo-Romains. Ils avaient 80.000 guerriers. En 370, l'empereur Valentinien Ier concerta avec eux une action commune contre les Alamans ; ceux-ci furent vaincus.
Un auteur de la fin du iv° siècle, Socrate le Scolastique, le continuateur d'Eusèbe, nous dit que, sur le Rhin, les Burgondes sont presque tous bûcherons, artisans dubois (fab/ï lignariï) , et qu'ils gagnent à ce métier de quoi vivre, en vendant les produits de leur travail aux habitants des villes romaines de leur voisinage. Ils construisaient aussi la batellerie du Rhin.
Au nord des Burgondes étaient les tribus franques, cantonnées sur les deux rives du Rhin, depuis le Taunus jusqu'à l'Océan. Au temps de Julien, un bon nombre de leurs bandes s'étaient avancées jusque sur les bords de la Meuse; Julien qui les battit, ne put réussir à leur faire repasser le Rhin. Entrés dans l'Empire, ces Francs voulaient s'y agréger; bon gré mal gré ils y restèrent ; c'étaient des guerriers qui n'étaient point venus, sans doute, avec leurs femmes ; ils épousèrent des Gallo- Romaines, les filles des Ménapiens et des Nerviens ; ils cherchèrent à s'assimiler la culture gallo-romaine qui, devenue enfin
leur patrimoine d'adoption, fut défendue par eux intrépidement. Elle adoucit graduellement leurs mœurs et leur inculqua les éléments primordiaux de la civilisation dont l'éclat pâlissait pourtant à cause d'eux.
Au début du ve siècle, les tribus franques qui sont ainsi établies à demeure en Gaule, forment deux grands groupements : les Francs Saliens et les Francs Ripuaires.
Les tribus des Francs Saliens étaient venues dès le ive siècle dans la Toxandrie (le Brabant). Progressivement elles s'étendirent jusqu'à la forêt Charbonnière, l'Escaut et la Sambre. Les Francs Ripuaires les avaient suivies de près, cherchant, à leur tour, à se fixer sur les confins de la forêt des Ardennes, entre Cologne et la Meuse. Constantin le Grandies battit; Julien les expulsa de Cologne, mais ils devaient bientôt y rentrer. Il fallut les laisser sur la rive gauche et conclure avec eux un arrangement auquel ils furent fidèles.
Ainsi, entrés de force dans la Gaule Belgique, et maîtres du pays compris à peu près entre le Rhin et l'Escaut, les Francs y sont, à la fin du ive siècle, admis en droit, au milieu des Gallo- Romains ; ils sont les auxiliaires de l'Empire ; ils fournissent non seulement des laboureurs et des soldats, mais aussi des empereurs, comme Magnence et Silvain ; des généraux, des consuls, des ministres comme Bonitus qui servit Constantin le Grand, et son fils qui, devenu magister peditum, rêva de l'empire ; comme Malaric, qui fut magister equitum en Gaule ; comme le comte Bauto ; comme Charietto ; comme Mellobaude qui fut, à la fois, roi et comte des domestiques ; comme Arbogast qui dédaigna la pourpre, mais la donna à son secrétaire. Du moins, ces hommes violents et grossiers veillent à la frontière et ils font tout ce qu'ils peuvent pour s'assimiler la culture gallo-romaine dont ils reconnaissent la supériorité ; ils en assument la protection contre les Germains d'outre-Rhin.
En 395, c'est un Vandale, Stilicon, qui est maître du pouvoir dans l'empire d'Occident, au nom du jeune Honorius. Stilicon parcourt la frontière du Rhin, inspecte les garnisons, remet les forteresses en état de défense. C'est un chef: il s'impose par son attitude énergique, reçoit la soumission et les protes-
tations de fidélité des Francs et même des Alamans. Glaudien qui nous a laissé un panégyrique de Stilicon, raconte que les Suèves et les Alamans demandèrent la paix ; qu'un terme fut imposé aux pirateries des Saxons sur le Rhin inférieur, enfin que, des deux rois Francs, Marcomir et Sunnon, l'un fut fait prisonnier, l'autre mis à mort.
Pendant ce temps, le roi des Goths, Alaric, ravageait les pays danubiens et la Grèce et pénétrait en Italie, conduisant des nuées immenses de Goths, d'Alains, de Huns et de Sarmates. Encouragés par cet exemple, les Vandales s'ébranlent, à leur tour, entraînant avec eux, à l'assaut des forteresses du Rhin, d'autres hordes germaines. Les Francs Ripuaires essayent de lutter et tuent, en une fois, jusqu'à vingt mille Vandales ; mais ils sont bientôt submergés par des flots toujours renouvelés de Barbares, affamés comme des légions d'oiseaux de proie. La Gaule se sentait perdue.
C'est qu'en effet, au début du ve siècle, en Germanie, il se produit, soudain, une effervescence singulière parmi tous les peuples qui y pullulent et que de vagues rumeurs inquiètent. Ces Barbares apprennent que contre eux s'avancent, du côté de l'Orient scythique, de nouvelles hordes asiatiques. Il était temps de fuir et de décamper. Alors, à l'est et au nord des Burgondes, s'agitent et se heurtent les Vandales, les Quades, les Gépides, les Marcomans, les Hermondures, les Juthunges, les Angles, les Lombards, les Saxons, ces derniers voisins des Frisons, vers les embouchures de l'Ems et du Weser. Ces tribus germaines sont, pour la plupart, des groupes de formation récente, composés de nouveaux venus mêlés aux restes épars d'anciennes agglomérations qui avaient eu, jadis, leur heure de célébrité dans le brigandage, mais que la fortune contraire avait disloqués.
On arriva ainsi au dernier jour de l'an 406. Qui ne connaît la lettre dans laquelle saint Jérôme relate laconiquement la lamentable catastrophe inscrite, à cette date, dans les annales de l'Empire d'Occident : « Des peuples innombrables et féroces ont occupé toute la Gaule. Tout ce qui est compris entre les Alpes et les Pyrénées, entre l'Océan et le Rhin, le Quade, le Vandale,
le Sarmate, l'Alain, les Gépides, les Hérules, les Saxons, les Burgondes, les Àlamans,lesPannoniens l'ont dévasté. Mayence... a été prise et détruite, des milliers d'hommes ont été égorgés dans l'église. Worms a succombé après un long siège. La ville puissante de Reims, les pays d'Amiens, d'Arras, la Morinie si reculée, Tournai, Spire, Strasbourg sont devenus germaniques... * »
Désemparés, abandonnés à leur malheureux sort, les Gallo-Romainsfont ce que leurs pères avaient déjà fait, à diverses reprises, dans les siècles antérieurs : ils se choisissent eux-mêmes un chef , un défenseur, dans la personne de l'usurpateur Constantin, proclamé en Bretagne. Ce fantôme d'Auguste essaya d'armer les Barbares les uns contre les autres, jusqu'à ce qu'un autre général, Gerontius, tentât, lui aussi, de prendre la pourpre. Enfin, en 408, une armée régulière, venue d'Italie, battit les deux usurpateurs et rétablit en Gaule l'autorité d'Honorius. Les Barbares finirent par être écrasés ; on en fit prisonniers des troupeaux sans nombre qu'on réduisit en esclavage : il y en eut tant, qu'un esclave se vendait un sou d'or par tête {singulis aureis), moins cher que des bestiaux. Les dévastations avaient duré quatre ans : ce fut l'un des plus grands désastres de l'histoire de l'Europe occidentale.
Ce n'était pourtant que le commencement des grandes invasions du ve siècle. Dans cette période, qui va de 406 à l'irruption des Huns en 451, le Rhin moyen appartient aux Burgondes. Nous avons peu de détails sur les événements et les batailles dont le grand fleuve et la région mosellane furent alors le théâtre; tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il y eut des jours tragiques qui frappèrent assez l'imagination des peuples pour donner naissance au cycle épique des Nibelungen.
Englobés dans la grande invasion du 31 décembre 406, les Burgondes avaient traversé le Rhin sous la conduite de leur roi Gibika. Ils occupèrent, dès lors, tout le pays des Vangions, des Némètes, des Médiomatrices. Le patrice Constance, général d'Honorius, les confirma dans la possession de la région dont
1. Dans la Palrologie latine de Migwe, t. WII, |>. L057 ; cf. Lavissb, Histoire de France, t. Il, 1" partie, p. 69.
ils venaient, de s'emparer : ils sont 'ainsi légitimement admis dans l'empire, comme les Francs, leurs voisins du Nord. Leur roi Gondicaire, successeur de Gibika, fut un grand et puissant guerrier, qui passa dans la légende des Nibelungen sous le nom de Gunther.
En 412, Gondicaire, avec PAlaman Goar, proclame à Mayence, l'empereur Jovin. L'année suivante, en 413, après l'assassinat de Jovin, Honorius lui confie la garde de la rive gauche du fleuve contre de nouveaux envahisseurs. Gondicaire choisit Worms pour capitale. C'est là que le fait régner l'épopée dont il est le héros principal; dans la légende, Ortivin de Metz est son vassal.
Mais les Burgondes avaient encore une partie de leurs possessions sur la rive droite du Rhin, entre ce fleuve et la forêt hercynienne. Ces terres furent ravagées par les Huns, les villages incendiés, les moissons pillées, les femmes emmenées comme esclaves. La bande des ravageurs était conduite par Otkar, oncle d'Attila. Ce fut alors que les Burgondes, désespérés, se firent chrétiens en masse. Après en avoir délibéré, dit un récit empreint de légende, ils envoyèrent une députation à un évêque d'une ville gallo-romaine, probablement à saint Sévère, évêque de Trêves, pour obtenir par son intercession la protection du Dieu des chrétiens, puisque celle de leurs dieux nationaux était inefficace. L'évêque, continue Socrate, les accueillit bien, les fit jeûner sept jours, les instruisit et leur conféra le baptême. Ils s'en retournèrent et toute la nation suivit leur exemple. Ces Burgondes n'avaient que trois mille guerriers; soutenus par leur foi nouvelle, ils n'hésitèrent point à attaquer les Huns qui étaient dix mille et ils les vainquirent; la main divine frappa le roi Otkar, à la suite d'une orgie, au moment de combattre.
De 418 à 435, les Burgondes chassent de nouvelles bandes de Huns ; en défendant leur territoire ils protègent l'Empire ; aussi, avec la permission de l'empereur, ils s'agrandissent sur la rive gauche du Rhin. Gondicaire parait avoir étendu son royaume depuis le lac de Genève, au sud, jusqu'à Coblence, au nord, au confluent de la Moselle et du Rhin. C'était, avec la vallée du Rhône, le pays le plus romanisé de tout l'Empire, celui où la civilisation s'était épanouie avec le plus d'intensité, mais aussi
Le Rhin dans l'histoire. — I. 28
celui qui, dans les derniers siècles, subit les plus furieux assauts des Germains.
Mais voilà qu'en 435, Gondicaire, pris d'une ambition démesurée, veut étendre son domaine des deux côtés de la chaîne des Vosges. Il se rend maître de l'Alsace, de l'Helvétie, des vallées du Doubs, de la Saône et du Rhône. Il est enfin arrêté auprès de Genève, par le patrice romain Aetius. Il était devenu inquiétant et dangereux, lorsque survinrent, de nouveau, plus nombreux et plus terribles, les Huns. Gondicaire trouva la mort, vers 437, dans une grande bataille livrée sur les bords du Rhin, dans laquelle périrent 25.000 Burgondes. Les débris de cette nation [reliquia Burgondionum), forcés d'émigrer, furent autorisés par les Romains à s'installer dans le pays des Allobroges, à l'ouest des Alpes, qu'ils partagèrent avec les anciens habitants Gallo-Romains, d'une manière singulièrement originale.
Nous ne connaissons rien des rapports des Burgondes, à cette époque, avec les Francs, sur la rive gauche du Rhin. L'épopée seule les met en relations, par le personnage probablement entièrement légendaire, de Siegfried, dont certaines traditions épiques font un héros Franc, né à Xanten, la Troie des Francs, tandis que d'autres l'identifient avec le Sigurd Scandinave1.
En 428, les Francs Saliens avaient pour roi Glodion qui résidait à Dispargum, au pays de Tongres, le Limbourg actuel. Clodion s'empare de Tournai et de Cambrai ; il s'avance du côté de la Somme, jusqu'à Hesdin, en 448, mais il est battu par le patrice Aetius et il meurt peu après.
Son parent, Mérovée, lui succéda comme roi des Francs Saliens. En 451, celui-ci s'allie aux Romains, aux Gallo-Romains et à tous les Barbares établis en Gaule, pour s'opposer à la terrible ruée des Huns d'Attila.