LE RHIN DE COBLENCE A COLOGNE
A la pointe méridionale de notre département des Vosges, les sapinières du col de Bussang, entre les ballons d'Alsace et de Servance, donnent naissance, près des ruines du château de Moselle, à la rivière de ce nom. La Mosella ou petite Meuse [Mosà] est la grande artère vivifiante de la Lorraine. Elle tend la main, par-dessus le Drumont, à la Thur de Saint- Amarin et de Thann, et dans les Hautes-Vosges, son cours rapide, inégal, est aussi tourmenté que celui de l'Ill alsacienne. Dès qu'elle a reçu, au pied des forts de Remiremont, la Moselotte chargée des eaux qui déferlent du Ventron et du Honeck, elle coule en un faisceau dénoué et mal agencé de ruisselets qui déjà font mouvoir des filatures et d'autres grandes usines. Avant qu'elle arrive à Épinal, elle est devenue, par l'apport de la Vologne et de la Niche, une large et belle rivière aux eaux claires et limpides.
L'éventail de son bassin se déploie spacieux et gai, débordant Saint-Dié à droite, Mirecourtà gauche. A Saint-Dié et à Raon- PÉtape passe son principal affluent, la Meurthe, qui a ramassé les ruisseaux torrentueux des Hautes-Chaumes, du Bonhomme, du Climont, de Schirmeck; à Mirecourt, c'est le Madon, qui n'est séparé de la Meuse que par un « dos de pays ».
C'est ainsi qu'en dehors de Neufchâteauqui est sur la Meuse,
presque tout le département des Vosges, ses hautes forêts, son agriculture, ses industries si fécondes sont desservis par la Moselle et ses tributaires et regardent le Rhin. Il en est de même de nos deux départements, trop longtemps mutilés, de la Meurthe et de la Moselle. Baccarat, Lunéville, Saint-Nicolas, Nancy appartiennent au bassin du Rhin, étant baignées par la Meurthe qui rejoint la Moselle à Frouard, au bas de Nancy. La Meurthe accourt imposante, grossie, d'une part, du Sanon don la tête avoisine celle de la Sarre; d'autre part, de la Mortagne, la rivière de Rambervillers, et de la Vezouse, aux sources forestières, qui a dix affluents dans le canton manufacturier de Cirey-les-Forges.
Frouard et Pompey, au confluent de la Moselle et de la Meurthe, forment l'un de nos plus vastes centres industriels, avec leurs mines de 1er qui fournissent annuellement trois milliards de tonnes de minerai, leurs hauts fourneaux, leurs aciéries et autres ateliers métallurgiques.
Au-dessous de Pont-à- Mousson, à Arnaville et Novéant, la Moselle est brusquement barrée, au confluent du Rupt de Mad, par la frontière provisoire qui nous a été imposée en 1871. Voici Metz prussifiée, mais où nous attend, impatiente, Colette Baudoche. Au pied de la forteresse, la Moselle accueille la Seille, aussi coupée par cette frontière, de même que, plus loin, les cours d'eau qui arrosent Briey, laissé à la France, et Thionville, ancienne résidence mérovingienne (Theudonis villa) que les Allemands appellent Diedenhofen. Le grand bassin industriel de Thionville, Briey, Longwy, d'une prodigieuse richesse sidérurgique, au nord-est des côtes de Woëvre, forme un tout complet, bizarrement mutilé à notre détriment, en 1871.
La petite chaîne escarpée qui sépare le bassin de la Moselle de celui de la Meuse, porte sur son flanc oriental le nom de Woëvre et sur son flanc occidental celui de Côtes de Meuse. Celles-ci descendent sur la Meuse à Saint-Mihiel et Verdun ; la Woëvre, coupée par la vallée de l'Orne qui se jette dans la Moselle au bas de Metz, domine au loin Pont-à-Mousson, Metz et Briey.
Quel drame épouvantable vient de se dérouler sur ces collines boisées, lorsqu'on Juin 1915, je trace ces lignes ! Le bois
d'Ailly est à 3 kilomètres de Saint-Mihiel; la crête des Eparges est un éperon de 1.400 mètres, d'une altitude de 346, qui domine la vaste plaine de Woëvre. Les flancs en sont abrupts, de nombreuses sources dont celles de l'Orne, en descendent sous bois. Les Allemands, bien instruits de ces positions stratégiques qui dominent toutes les routes et les chemins de fer de la contrée, s'y sont fortement retranchés dès le mois de septembre 1914, pour menacer Verdun. Quelles paroles pourront jamais dire au prix de quels actes d'héroïsme et de quels sacrifices sublimes, nos régiments sont allés à l'assaut des tranchées ennemies, reprenant pied à pied, dans d'infernales batailles, ces collines boisées qui furent autrefois de si brillants et si passionnants rendez-vous de chasse !
Après la Meurthe, le grand affluent de la Moselle, sur sa rive droite, est la Sarre qui a, comme elle, des allures fluviales. Elle prend sa source à côté de la Vezouse, au pied du Donon. Ses mines de fer donnent aux Allemands deux milliards de tonnes de minerai chaque année l. Les multiples industries que ce bassin minier a développées, ont enrichi les Allemands, mais enlaidi ses villes, autrefois jolis bourgs ruraux et sylvestres : Sarrebourg, Fénétrange défiguré en Finstingen, Sarre-Union et Sarralbe avec leurs aciéries, Sarregaemines avec ses fabriques de belle céramique, Sarrebriick avec ses mines de houille, Sarrelouis, bâtie par Louis XIV, patrie du maréchal Ney, et dont les vieilles familles sont demeurées si françaises, en dépit de cent années de séparation. Non loin, à Vaudrevange, les Romains exploitaient déjà des mines de cuivre.
Citons encore Consarrebrûck (Kons) qui est à 7 kilomètres en amont de Trêves, et où le maréchal de Créqui subit un échec sanglant en 1675.
Les frontières de 1815 et de 1871 ont capricieusement rapproché ou disjoint tous ces villages de la Sarre, identiques dans leur population et jusque dans leurs noms. Une barrière tracée par la brutalité tudesque, a parqué du côté de l'aigle noir de
1. Voyez à ce sujet les belles études intitulées « l'Allemagne et le fer » que publie présentement M. Fehnand Knoeuanu dans le Correspondant, 25 mars 1915 et sniv. Ces études sont destinées à être réunies en \olume.
Prusse ou sous la griffe du lion luxembourgeois, une partie de ces Lorrains, au caractère sérieux, à l'esprit positif et pratique ; unis par le sang et les intérêts comme par leurs annales historiques les plus lointaines. Les immigrés d'au delà du Rhin, non contents de les submerger, pour ainsi dire, et de leur imposer leur langue, ont cherché à débaptiser leurs noms de lieux. Mais la force ne saurait empêcher toujours ni un fleuve de couler ni les revendications de l'histoire de produire leur effet, tôt ou tard. Trêves, la Rome du Nord, à vingt lieues de Metz, nous montre toujours les majestueuses ruines de ses palais impériaux, de ses thermes, de son amphithéâtre où des chrétiens furent livrés aux bêtes féroces. Voilà ces remparts bâtis pour protéger contre les agressions des Germains, la capitale de la Gaule romaine ; voilà cette Porte Noire, encore flanquée de ses tours colossales baignées, jadis, par les flots de la grande rivière lorraine.
Aux calendes de janvier de l'an 288, l'empereur Maximien Hercule présidait, à Trêves, une grande fête officielle, celle de la prise de possession de son second consulat. Selon l'usage traditionnel, l'empereur se disposait à adresser du haut de la tribune une harangue aux magistrats, aux officiers, aux soldats et au peuple, lorsque soudain la panique se répand dans la foule. On entend des cris d'effroi qui viennent du dehors : « Voici les Barbares ! les Germains sont aux portes ! » L'empereur jette sa toge consulaire et son sceptre ; en hâte il revêt sa cuirasse et court à l'ennemi. Des Germains s'étaient, en effet, glissés «ntre les postes des légionnaires et pillaient les faubourgs de la ville. On les tua; ce qui restait prit la fuite. Puis, la cérémonie, interrompue quelques heures, s'acheva tant bien que mal. Telle était la vie des populations gallo-romaines des bords du Rhin, en ces temps lointains où, comme aujourd'hui, le Barbare germain violait la frontière. A Trêves, le touriste visite avec curiosité les restes de ces palais romains dont les fils des Barbares ont fait des casernes ou des brasseries. C'est là qu'Ausone a chanté sa chère Moselle, de silencieuse allure, prodigieusement poissonneuse, au dire du poète de la cour de Valentinien, bordée de prairies, de houblonnières, de beaux vergers, de
saules et de peupliers. Son horizon prochain est formé de la silhouette de coteaux arrondis, couronnés de bois, au flanc desquels mûrissent les épis et le raisin :
Et virides Baccho colles et amœna Jluenla Subterlabenlis lacilo minore Mosellœ.
« A présent, ù Rhin, dit-il encore dans des vers d'un lyrisme ampoulé, déroule ta robe d'azur et les verts replis de ton voile, mesure une place à ce nouveau fleuve qui veut t'enrichir de ses ondes fraternelles. »
Dans des bourgs de la vallée mosellane, comme Igel et Neumagen, et même jusqu'à Arlon, dans le Luxembourg, le voyageur est étonné de trouver encore respectés les somptueux monuments funéraires que les propriétaires de villas et les riches marchands de la contrée s'étaient fait construire. Ces monuments du ive siècle, surchargés de sculptures, attestent, comme l'exubérance poétique d'Ausone, la quiétude et l'insouciance des Gallo-Romains qui conservaient intrépidement leur foi dans la séculaire bravoure des légions pour les protéger contre les Germains.
Fortunat, comme Ausone, a célébré la Moselle poissonneuse, sa verdoyante vallée, ses coteaux plantés de vignes. « Dans son lit azuré, la Moselle roule doucement son flot immense. Elle caresse le gazon printanier qui parfume ses rives et baigne, en l'effleurant de son onde, la chevelure des prés. »
Gurgile cœruleo pelagus Mosella relaxai,
Et movet ingénies molliter amnis aquas.
Lainbll odoriferas vernanli gramme ripas
Et lavât herbarum leniter unda cornas.
Puis, après avoir signalé le confluent de la Seille et de la Moselle : c'est là, dit le poète, que fut bâtie Metz, au milieu de verdoyantes prairies et de guérets en culture :
Hoc Meltis fundala loco speciosa, corascans,
Piscibns obsessum gaudet utrumque lalus.
Deliciosus ager ridet vernantibus arvis
Hihe sala culla vides, cernis et inde rosas.
Le poète, qui sur l'invitation de Childebert, roi d'Austrasie, vient de faire une promenade en bateau sur la Moselle, depuis Metz jusqu'à Coblence, chante en des vers redondants les beautés de la rivière, les richesses de ses bords. 11 salue en passant les ruines Trêves. Son cœur de Franc devenu gallo-romain se gonfle d'amertume et de colère quand il contemple ces palais dévastés et abandonnés, encore rougis par les flammes, ces murailles croulantes, éventrées par la sape et le marteau des Germains. Chaque pierre lui semble laisser échapper un cri de vengeance contre les Barbares. La ville pourtant s'est un peu repeuplée et la munificence de ses évêques va tenter de la relever.
La navigation sur la Moselle, entre Trêves et Metz, était si facile et si douce, au dire de Grégoire de Tours, qu'un batelier, qui s'était, un soir, endormi dans sa barque amarrée au pont de Metz, fut tout étonné de se réveiller le lendemain matin devant la porte de Trêves l.
Au pays des Trévires, soit dans la vallée de la Moselle ou celle de la Sarre, soit sur les collines de l'Eifel, les ruines galloromaines surabondent ; leurs débris remplissent les salles de nos musées ; les restes, parfois encore si imposants des constructions, nous émerveillent. Cela tient à ce qu'à partir du me siècle surtout, Trêves fut le lieu de séjour préféré des empereurs, le point d'où ils surveillaient la ligne du Rhin pour s'opposer aux invasions germaniques. Toute la contrée était couverte des somptueuses villas que les gens de la cour des empereurs, ou les officiers de leurs armées, s'étaient fait bâtir autour de la capitale impériale.
Aujourd'hui, comme au ive et au vi6 siècles, les vignobles, les champs et les villages, le vallon et la colline sont, tout le long de la sinueuse rivière qui coule entre les Vosges et les Ardennes» habités et cultivés par des populations de môme souche, de mêmes mœurs, qui se ressemblent. Qu'elles parlent français ou allemand, elles sont demeurées lorraines.
De Nancy à Metz, de Metz à Trêves, de Trêves à Aix-la-