Giveg. Tur., Mime. S. Martini, I, iv
Chapelle et à Cologne, c'est la plaine, la petite montagne, la colline rayée de haies, ayant à sa base, des prés où paissent les bœufs, de grands bois où les porcs vont à la glandée, des paysans en blouse, laboureurs et vignerons, des fanneuses en court jupon, des artisans, des bûcherons et des bergers, des marchands ruraux, tout pareils aux personnages des stèles gallo-romaines de nos musées. Laissons les usines et les villes industrielles avec leur apport cosmopolite, banal et changeant : c'est le pendant des grandes invasions d'autrefois. Il convient seulement de se mettre en garde contre l'erreur trop répandue dans les livres d'histoire, qui consiste à croire qu'une invasion chasse la population indigène du pays conquis. Presque toujours, l'envahisseur subjugue la population vaincue, l'asservit, l'administre, l'accable d'impôts, la persécute. Il se superpose à elle et la domine, mais il ne la chasse point hors des frontières. Les expulsions ou les exodes en masses sont bien rares dans l'histoire des peuples attachés au sol de leurs ancêtres. En dépit des exemples que l'on en peut citer, l'historien doit poser comme règle générale que la population autochtone et sédentaire d'un pays demeure et se perpétue, en dépit de toutes les invasions. Il en fut ainsi de la race celtique, partout où elle s'établit: ceci ressortira des faits exposés dans ce livre. C'est en vertu de ce principe qu'aujourd'hui encore, dans les campagnes du pays mosellan, autour de Metz, de Trêves, de Coblence, vous reconnaîtrez aisément, on vous montrera du doigt, l'immigré, l'intrus, le Teuton, qui pullule, arrogant ou obséquieux. Oui ! sur toute l'étendue de ce bassin de la Moselle, incliné vers le Rhin, auquel on donne 28.400 kilomètres carrés, un observateur non prévenu se demandera toujours pourquoi cette vaste région, si semblable à elle-même en toutes ses parties, dans les stratifications de son sol comme dans son aspect physique, ses cultures, ses industries, son histoire, les noms de ses bourgs, n'est pas réunie sous le même régime politique, comme elle le fut toujours dans les temps antiques, au lieu d'être répartie, sans qu'elle l'eût jamais demandé, entre la France, le Luxembourg et ce qu'on appelle la Prusse rhénane ; quelle fatalité contrarie les dispositions de la nature; quelles combinaisons
dynastiques, quels héritages féodaux, quels lotissements d'hommes de proie — toujours le partage du butin, — depuis le moyen âge, l'ont disloquée au grand dam de sa vitalité, de son génie et des intérêts de la population née de sa terre.
Le cours inférieur de la Moselle est séparé de celui de la Nahe par les chaînes boisées du Sonnerwald, du Hochwald et du Hunsrùck où l'on rencontre des sommets, comme l'Idarkopf et l'Erbeskopf, qui dépassent 800 mètres d'altitude : ce sont les points culminants de la Prusse rhénane. A gauche delà Moselle, des pittoresques montagnes boisées des Ardennes Luxembourgeoises continuées par le massif de l'Eifel, dévale toute une rangée de petites rivières, presque équidistantes les unes des autres : la Sure (Sauer), venant de l'abbaye mérovingienne d'Echternach, grossie de la Prum qui, elle-même, donna son nom au célèbre monastère où l'empereur Lothaire, petit-fils de Gharlemagne, finit ses jours, sous l'habit de bénédictin.
La Sure reçoit aussi l'Alzette, YAlisontia d'Ausone, qui accourt du Luxembourg à travers la Griïnwald, le plus beau débris forestier des Ardennes; la Kill (le Gelbis d'Ausone), le Lieser, la Salm (Salmona), la Drohe (le Drahonus) et d'autres : la Moselle les accueille dans ses sinueux replis, depuis Trêves jusqu'à Coblence qu'elle atteint après avoir parcouru 500 kilomètres.
Nul cours d'eau, à partir du moment où il est devenu navigable, n'est plus uniforme que celui-là par la douce inclinaison de ses eaux tortueuses, l'aspect de ses rives, le vert tapis des prés qu'elle arrose, les ondulations des collines de son horizon, le climat, les mœurs, les industries des habitants, dans toute l'étendue de son bassin.
Coblence, le grand confluent, à 15 lieues de Mayence, marque la fin de la percée rupestre du Rhin; elle est l'un des points stratégiques où le Rhin a, le plus souvent, été franchi par les invasions ou les armées conquérantes. Drusus, dès l'an 9 avant J.-C, y établit une forteresse et une garnison. Son rôle fut important sous les Francs mérovingiens et carolingiens et Louis le Débonnaire y fit bâtir l'église de Saint-Castor. Coblence fut possédée ensuite par Parchevêque-électeur de Trêves qui la
garda jusqu'à la fin du xvnie siècle. A l'époque de la Révolution, les émigrés français en firent leur quartier général ; puis en 1798, elle devint le chef-lieu de notre département de Rhin-et- Moselle ; l'année suivante, les Français s'emparèrent d'Ehrenbreistein, sa citadelle, sur la rive droite du fleuve.
A la pointe que forme le confluent des eaux, les révolutions ont respecté la « Fontaine de Saint-Castor » avec une borne pyramidale ,que le dernier préfet français du département fit ériger, en 1812, en mémoire du passage de l'armée française partant pour la campagne de Russie; le monument porte l'inscription suivante : An 1812, mémorable par la campagne contre les Russes. Sous le préfectorat de Jules Doisan. Mais à la suite des revers de Napoléon, Coblence fut occupée par un corps d'armée russe que commandait un Français émigré, le général de Saint-Priest. Celui-ci laissa l'inscription du préfet Doisan, mais il fit graver au-dessous les mots suivants : Vu et approuvé par nous, commandant russe de la ville de Coblence, le 1er janvier 181k. Saint-Priest deArait être tué quelques semaines plus tard, à Reims, dans les rangs ennemis. La France n'a jamais pardonné à ceux de ses enfants qui, quelque légitimes que fussent leurs ressentiments, égarés par les traditions d'un autre âge, portèrent les armes contre elle. Enlevée à la France par les traités de 1815, Coblence ne fut donnée à la Prusse qu'en 1822.
En aval de Coblence, le Rhin coule presque en plaine, avec un frissonnement discret qui caresse ses berges. La petite ville d'Engers marque, suivant certains archéologues, le point où Jules César franchit le fleuve pour la seconde fois.
Plus loin, Sayn et Neuwied, sur la rive droite, auprès du double confluent de la Nette, qui vient de Magen, et de la Wied dont la source est dans le canton d'Altenkirchen qui fut le théâtre d'une victoire de Kléber sur les Autrichiens, le 4 juin 1796, mais où fut tué Marceau, le 19 septembre de la môme année.
Au liord de la Nette est Andernach (Antunnacum), au nom gaulois, dont le vieux donjon et la belle église sont encadrés de bois et de vignobles. La Tour Blanche, à 6 kilomètres d' Andernach, est l'endroit où Hoche, vainqueur des Autrichiens, mourut le 17 avril 1797. On a respecté l'obélisque tronqué, en granit
bleuâtre, qui porte l'inscription suivante : Vannée de Sambreet-Meuse à son général en chef, Hoche. « Hoche, remarque Victor Hugo, était, comme Marceau, un de ces jeunes grands hommes ébauchés, par lesquels la Providence, qui voulait que la Révolution vainquît et que la France dominât, préludait à Bonaparte; essais à moitié réussis, épreuves incomplètes que le destin brisa sitôt qu'il eut, une fois, tiré de l'ombre le profil achevé et sévère de l'Homme définitif. »
Et après avoir longtemps contemplé la tombe du général français et promené ses regards sur la plaine lointaine et le Rhin qui serpente à ses pieds, le poète, sortant de sa rêverie, s'écrie : « Il me semblait entendre sortir de cet amas de pierres une voix qui disait : // faut que la France reprenne le Rhin ! »
Passé Andernach, la vallée du Rhin s'élargit; les croupes des monts de Westphalie à l'est et de PEifel à l'ouest, s'éloignent et s'abaissent. Les forêts de l'Eifel qui abritèrent, en l'an 21 de notre ère, la révolte du Trévire Julius Sacrovir, cachent les sources de l'Ahr qui débouche dans le Rhin, en face de Linz, bouillonnant à travers les roches basaltiques d'Unkel que Napoléon fit déblayer.
Devant Remagen (Rigomagus), au confluent du Vinxtbach, commençait, sur la rive droite, la grande muraille appelée le limes germanicus, que les Romains construisirent pour protéger la frontière contre les Germains, la civilisation contre la barbarie. Ce rempart immense allait depuis Unkel, à l'embouchure du Vinxtbach, jusqu'auprès de Ratisbonne, sur le Danube. C'est aussi Rigomagus, au confluent de l'Ahr, qui marquait la limite des deux provinces romaines de Germanie, dont les capitales furent Mayence et Cologne; au moyen âge, ce fut la limite des Electorats de Cologne et de Trêves.
Comme sites pittoresques et lieux de souvenirs romantiques dans cette région du Rhin, nous citerons Rolandseck, le prétendu château du neveu de Charlemagne ; Drachenfels, le siège de la légende de Siegfried, dans le poème des Nibelungen ; Kônigswinter, sur la rive droite, au pied des Sept-Monts (Siebengebirgè), hautes montagnes dont les ramifications orientales se prolongent jusqu'au bassin houillier de la Westphalie. Le
Rhin coule désormais en plaine, quelque temps avant d'atteindre Bonn, belle ville universitaire, fondée par les Romains pour veiller sur une région exposée, plus que d'autres, aux incursions des Germains. Bonn fut jusqu'à la Révolution la résidence de l'archevêque-électeur de Cologne.
Un peu en aval de Bonn, le Rhin reçoit la Sieg qui descend des monts boisés du Westervvald en Westphalie; puis, il serpente lentement jusqu'à Cologne et Deutz, assises sur l'une et l'autre de ses rives. Tous les cours d'eau de cette région de la Prusse rhénane sont, chaque jour, plus enlaidis par le prodigieux développement qu'y prennent l'exploitation des mines de houille, de fer, de lignite, de plomb argentifère, de sel gemme ainsi que les industries métallurgiques, chimiques et autres, qui sont les succédanés de ces productions naturelles.