Fustel de Coulanges, op. cit., t. Il, p
à marchander les conditions de leur service ; on les appelle dediticii ; ils n'ont qu'à obéir. Parmi eux, on distingue les lètes (laeti), terme d'origine germanique, qui paraît indiquer les familles de basse condition auxquelles on donne des terres, à charge du service militaire héréditaire pour les hommes valides : ce sont des familles de soldats groupées ensemble. Un détachement de lètes francs était installé à Rennes; un autre, de lètes teutons, était à Sens. Il y avait des lètes bataves à Arras, des lètes suèves au Mans, à Bayeux, à Coutances et en Auvergne; d'autres lètes germains, à Reims et à Senlis.
Par des traités, toujours renouvelés, toujours violés, les Barbares, pourchassés et battus, s'engagent à respecter désormais la frontière, à payer tribut, à fournir un contingent déterminé de soldats robustes. Aurélien, par exemple, oblige les Vandales à lui livrer deux mille bons cavaliers. C'est par suite de conventions analogues que nous constatons, au ive siècle, en Gaule, la présence de corps de Mattiaques, de Bataves, de Saliens, de Bructères, d'Ampsivariens, de Francs, de Suèves, d'Alamans, de Saxons : il y en a tout le long de la frontière du Rhin, ainsi que dans l'intérieur du pays. Partout, ils fondent des établissements durables dont nous citerons des exemples tout à l'heure l.
8. — Enfin, la permission accordée à des tribus entières, de s'installer en Gaule, sur Vager publicus, ou dans des clairières de forêts, à charge de les défricher, sont de tous les temps. C'est ainsi que, dès Jules César, les Boiens, d'origine celtique, obtiennent de se fixer sur les confins du territoire des Eduens ; les Triboques, les Némètes, les Vangions, le long du Rhin, sur le territoire des Médiomatrices et des T révires. La plupart de ces tribus sont des troupeaux de fuyards faméliques, implorant à genoux la faveur de s'établir dans les plus mauvais coins des forêts de la Gaule où ils ne sauraient manquer de se trouver très heureux. Voyez-les offrir, en suppliants, de bien servir l'Empire, de défricher la forêt, de cultiver le sol, de payer redevance, d'être bons soldats !
1. Fusti'.l de CouLA>ciiS, Histoire des Institutions, t. Il, p. 299.
On considérait comme d'une bonne politique de les admettre, puisqu'on avait des terrains vagues à leur donner, et qu'ils devaient augmenter les forces productrices et défensives de l'Empire. La concession de terres à cultiver, sur le sol de la Gaule, à ces Germains sans patrie, à demi-migrateurs, met en mémoire ce qui se passe encore aujourd'hui dans les colonies européennes. En Afrique et en Amérique où d'immenses territoires, de gigantesques forêts, voire des champs et des prairies illimitées, au bord des fleuves ou des rivières, ne demandent que des bras pour donner d'abondantes récoltes, on invite non seulement des colons, mais des indigènes, des nomades à s'y fixer. En Algérie, nous avons constitué ainsi nos communes mixtes. Ce système de peuplement n'a pas toujours réussi, parce qu'on s'est adressé, — c'est le cas pour les Indiens de l'Amérique, — à des populations sauvages qui ne sont pas susceptibles de s'élever brusquement au degré de civilisation que comporte l'état sédentaire. Mais il a donné d'excellents résultats avec les Berbères et certaines peuplades nègres. En Gaule, où, au ive siècle, les terrains vagues, les forets étaient encore immenses, on a admis et attiré les Germains, et l'on s'en trouva bien tout d'abord. Mais il eût fallu procéder avec une sage lenteur et graduellement, comme dans les beaux siècles de l'Empire. Des mesures de précautions et de prudence, qui s'imposaient, n'ont malheureusement plus été observées, ou n'ont pu l'être, parce que le gouvernement se trouva débordé. Les Barbares furent accueillis trop précipitamment et en trop grand nombre. Une fois dans l'Empire, bien que devenus Gallo-Romains ou se croyant tels, ils se comptèrent; dès lors, confiants dans leur force et leur droit, ils devinrent aussi arrogants qu'ils avaient été humbles solliciteurs ; ils furent exigeants, ils parlèrent en maîtres, en révoltés. Nous l'avons vu avec Arioviste, dès le temps de Jules César : c'est encore l'attitude du franc Arbogast ou du roi des Visigoths Alaric, à la fin du vc siècle.
« Le gouvernement impérial, dit Fustel de Coulanges, avait beaucoup de peine à se faire respecter de ces demi-sujets ; il y avait pourtant un point sur lequel il les trouvait toujours dociles : dès qu'il leur donnait l'ordre de combattre d'autres Ger-
mains, ils obéissaient. Ils défendirent toujours les frontières avec la plus grande vaillance contre les hommes de leur race... Ils n'hésitèrent pas à regarder les autres Germains comme leurs vrais ennemis. Leur patrie n'était plus la Germanie, c'était l'Empire1. »
1. Fustel de Coulanges, Histoire des Institutions, t. II, p. 311.