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L ELEMENT GERMANIQUE DANS LA SOCIÉTÉ GALLO-ROMAINE

L'immigration et l'infiltration des Germains en Gaule a duré des siècles; disons qu'elle a été de tous les siècles. Toutes les pages de ce livre le proclament. Mais il est non moins manifeste que les peuples germains qui envahirent la Gaule, poussés, pour Ainsi dire, par une loi de nature, n'avaient entre eux ni lien politique ni cohésion d'aucune sorte. Il n'y avait pas de « nation germanique»; tandis qu'il y eut toujours un Peuple Gaulois, qui avait le sentiment de son unité et de sa solidarité, et ce peuple gaulois, premier occupant jusqu'au cours du Rhin, formé aux mœurs sédentaires bien avant les premières invasions ou immigrations germaniques, ne fut jamais dépossédé de sa terre. Toujours, à travers les siècles, les tribus Germaines ne furent que ses hôtes, soit qu'elles fussent accueillies bénévolement, soit qu'elles s'imposassent par la violence. Elles n'étendirent point le domaine de la Germanie; un pareil concept ne pouvait se former dans l'esprit de n'importe lesquels de ces Barbares, de races diverses, irréductiblement ennemis les uns des autres. Une fois le Rhin franchi, tous les envahisseurs, séduits par l'habitat et la civilisation, entrent dans le peuple gaulois ou gallo-romain. Ils abandonnent leurs mœurs à deminomades, répriment leurs instincts de rapines ; ils répudient,

nous l'avons vu, jusqu'à leur langue originaire pour parler « le beau langage » ; enfin, dès le premier jour et sans relâche, ils se montrent les sentinelles vigilantes du Rhin, les adversaires sans merci des peuples de la rive droite.

Ils ne conservèrent pas plus d'attache avec ces derniers, que les républiques américaines du Centre ou du Sud, comme le Chili ou le Pérou, n'ont aujourd'hui de lien politique avec l'Espagne, leur mère patrie. Si donc, au point de vue spéculatif, il est d'un grand intérêt pour les savants de se livrer à des recherches anthropologiques et linguistiques, de prendre à tâche la reconstitution des familles de langues germaniques, ou les caractères originaux des groupes ethniques de la primitive Europe, il faut se garder de donner à ces classifications scientifiques des conclusions historiques qu'elles ne sauraient comporter. La parenté de langage n'a jamais créé un lien d'association politique quelconque entre les tribus germaniques : entre les Suèves et les Goths, par exemple; entre les Alamans et les Francs ; entre les Alamans et les Burgondes ou les Lombards, etc. ; on peut les passer toutes en revue. L'affinité ethnique, la similitude des mœurs n'a jamais été, non plus, chez les Germains, le prétexte d'une association ou d'un groupement.

Dans l'évolution sociale des peuples indo-européens et la formation du caractère propre à chaque nation issue de cette famille humaine, ce sont les conditions de l'habitat qui ont joué le rôle essentiel, et voilà pourquoi le Germain admis en Gaule est devenu si rapidement un Gallo-Romain.

Si l'on peut dire avec le goth Jordanès que la Germanie fut une pépinière de nations (yagina nationum) , c'est seulement en ce sens que cette région centrale de l'Europe accueillit, par les migrations, comme des hôtes temporaires, des centaines de peuples venus d'Orient et diversifiés à tous les points de vue : peuples qui, delà, se répandirent sur toutes les autres contrées de l'Europe, en particulier sur la Gaule. La multiplicité des races qui se rencontrèrent en Germanie ou qui se fusionnèrent et se croisèrent sur notre sol, rend vaines les tentatives de répartition ethnique qu'on pourrait faire à présent. Bien téméraire

celui qui dirait aujourd'hui d'un Français qu'il représente le type ligure, celte, gallo-romain, germain ou tout autre. Nous avons dit plus haut ce qu'il fallait penser de la ridicule théorie qui voudrait reconnaître le pur type Aryen dans l'Allemand actuel.

La pénétration, sous tant de formes variées, des Germains dans la Gaule, a été suivie de la fusion des races qui s'est opérée d'autant plus rapidement qu'elles étaient issues d'une même souche ethnique originaire, qu'elles s'y prêtèrent avec un empressement simultané et que les lois romaines la favorisèrent. La communauté d'habitat, les nécessités d'une vie désormais sédentaire pour les Germains, l'identité des occupations quotidiennes, tout cela vint, par surcroit, effacer bien vite les différences préexistantes du Germain d'outre- Rhin et du Gaulois. Et comme, à chaque génération, pour ainsi dire, ce même travail d'assimilation et d'absorption s'accomplissait spontanément sur de nouveaux immigrants, la société gallo-romaine se trouvait incessamment rajeunie par un afflux nouveau de sang germanique. C'est ainsi que, dès les temps anciens, la diversité des races n'a pas laissé sur notre sol de traces appréciables, tandis que le particularisme fermé des tribus demeurées en Germanie a persisté toujours. Il faut seulement observer que la culture gallo-romaine s'est sensiblement altérée à la fin de l'empire et qu'elle a perdu graduellement, pour ainsi parler, en qualité, en finesse et en pureté, lorsque le grossier élément germanique versé dans le creuset de la Gaule, est devenu brusquement trop considérable. Cet amalgame a formé, les conditions de l'habitat aidant, la race nouvelle et unifiée qui peuple la France.

Il existe en France un bon nombre de localités dont les noms rappellent les colonies de Barbares auxquelles elles doivent leur origine. Nous n'invoquerons pas celles qui portent un nom formé sur le thème Germanus, parce que s'il est possible que, parfois, elles tiennent cette appellation d'une colonie primitive de Germani, il se peut également que leur nom signifie « propriété de Germanus » ou quelque chose d'analogue. Nous ne sommes pas en mesure, en un mot, de démêler, parmi les localités que le Dictionnaire des Postes enregistre sur le thème Germanus

celles qui indiquent des colonies de Germains, bien que, sûrement, il s'en trouve dans le nombre.

Mais les philologues sont sur un terrain plus solide en ce qui concerne les noms de lieux formés sur le thème Alamanus, Alemanus, Alamannia, Alemannia. Le village d'Allemagne (Calvados), appelé Alamannia dans les documents du moyen âge, est sûrement une ancienne colonie d'Allemands. Des recherches historiques diraient si l'on doit, comme cela paraît probable, attribuer une origine analogue aux nombreux villages appelés Allemogne (Ain), Allemagne (Basses- Alpes), l'Allemagne (Aube), l'Allemanderie (Indre-et-Loire), les Allemands (Basses-Alpes, Doubs, Gers, Vaucluse, Ariège, Lot-et-Garonne, etc.); Allemant (Aisne, Marne, [etc.). La multiplicité de ces noms semblables ou similaires, répandus par toute la France, indique, — on n'en saurait douter, — des colonies d'Alamans ou d'Allemands.

Marmagne (Gôte-d'Or), appelé au moyen âge Marcomannia, fut une colonie de Marcomans établis en Gaule, de même que Marmagne (Cher), Marmagne (Saône-et-Loire) et les localités de même nom dans l'Allier et le Loiret; Marmaigne (Mayenne); sans doute aussi Marmanhac (Cantal).

Dans le pays de Bayeux, les Saxons qui y furent installés, étaient particulièrement nombreux et occupaient toute une région; Grégoire de Tours les appelle Saxones Baiocassini. En 853, à l'époque carolingienne, un capitulaire mentionne près de Bayeux un canton (pagus) sous le nom de Otlingiia Saxonum, qui paraît avoir été situé entre l'Orne et la Dive. Les villages du Calvados appelés Saon, Saonnet, paraissent avoir conservé dans leurs noms le souvenir des Saxons.

Un autre groupe de Saxons fut, sous l'Empire, installé dans le pays de Guérande, vers les bouches de la Loire, d'où l'on a donné à la côte de l'Océan, dans ces parages, le nom de littus Saxonicum l. Fortunat les qualifie encore de sauvages :

Aspera gens Saxo vivens quasi more ferino.

1. Voyez les sources citées dans Eun. Desjardins, Géogr. hist. de lu Gaule romaine, t. I, p. 2!)."..

Nous savons que les Sarmates étaient d'origine scythique ; à l'époque romaine, on en établit en Gaule tout aussi bien que des Germains. Ausone nous dit que des Sarmates cultivaient des champs à la lisière de la foret des Ardennes, non loin de Trêves :

Arvaque Sauromatam nuper metata colonis.

(Mosella, 9.)

Sermaise (Maine-et-Loire), au moyen âge Sarmaiias, est une colonie de Sarmates, de même que les différentes localités du nom de Sermaises, Sermaize, Sermesse, Sarmazes, Sermoise (Aisne, Yonne, Nièvre, Marne, Loiret, Seine-et-Oise, Tarn, Saône-et-Loire, etc.).

Un des plus heureux rapprochements qu'aient fait les philologues est celui qui concerne l'origine du nom du bourg de Tiffauges (Vendée). Il est dérivé du nom des Taifali ou Theip/ialî, auxiliaires barbares enrôlés dans l'armée romaine, à l'époque d'Honorius, au début du ve siècle. Leur tribu rôdait le long du Danube ; on enrôla leurs guerriers dans les auxiliaires et après leur temps de service l'empereur leur concéda en Gaule des terres à défricher. C'est ainsi qu'ils fondèrent le bourg de Tiffauges-sur-Sèvre qui a conservé leur nom. Grégoire de Tours les appelle Theiphali en signalant leur turbulence. Vers 561, ils attaquèrent Chantoceaux, sur la Loire, sous prétexte que le duc Austrasius les pressurait1.

Le village de Tèfle (Gironde) serait-il aussi une ancienne colonie de Taifali, de même que les bourgs de Thevalles (Mayenne) et d'autres noms qui, à première vue, semblent formés sur le même thème ? Nous ne pousserons pas plus loin ces observations délicates. Ce qui précède suffit à démontrer qu'un grand nombre de noms de lieux, en France, ont été formés de l'habitat sédentaire imposé sur notre territoire à des tribus germaniques ou scythiques, dès l'époque romaine.

Allez aujourd'hui visiter tous ces villages dont la population originaire, à la fin des temps antiques, nous est ainsi signalée comme germanique ou scythique, et dites-moi si elle se dis-

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