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Aug. Longnon, Géographie de la Gaule, p

tingue,en quoi que ce soit, par le type physique, les mœurs, le genre de travail, la langue ou toute autre chose, de la population des contrées environnantes ? Ces Barbares ont, comme tous les autres, subi la tyrannie de leur nouvel habitat et du régime social qui en découlait. Il en fut ainsi partout; c'est ce que constate, au début du ve siècle, l'évêque africain S}rnesius dans un passage rappelé par Fustel de Goulanges ; il dit que tous les individus de condition servile sont germains ou scythes : « Dans toutes les maisons qui jouissent de quelque aisance, on trouve comme esclaves des Scythes (des Goths) ; pour maître d'hôtel, pour boulanger, pour échanson, on prend des Scythes; les esclaves qui portent ces pliants sur lesquels les maîtres s'asseoient dans les rues sont encore des Scythes1. »

Ainsi, partout en Gaule, aussi bien sur les bords du Rhin et en Belgique que sur ceux de l'Océan ou dans les Gévennes, au vieux fonds celto-ligure ou gaulois sont venus s'amalgamer des afflux constants dépopulations germaniques et même scythiques et asiatiques. C'est de ce mélange fécond que s'est formée la race gallo-romaine, et nous avons vu que, de toute la Gaule, les pays rhénans furent, avec la vallée du Rhône et les bords de la Méditerranée, ceux qui furent le plus foncièrement et le plus brillamment romanisés. Encore une fois, l'origine ethnique des populations rhénanes est donc tout à fait secondaire et ne saurait être invoquée comme argument dans les questions de répartition politique soulevées par la guerre que les Allemands ont déchaînée sur le monde au mois d'août 1914.

Bien des historiens se sont demandé dans quelles proportions l'élément germain s'est superposé, en deçà du Rhin, au vieux fonds de population gauloise ; si les Francs qui étaient Germains, sont venus en très grand nombre, de même que les Burgondes ou les Visigoths ? On a taxé d'hyperboliques les chiffres donnés par des auteurs anciens; à l'aide de calculs ingénieux, on leur a substitué des chiffres hypothétiques. Soit! Bien souvent aussi, la question se pose de savoir si tels peuples envahisseurs sont venus en masse avec leurs familles et tout

1. Synésius, dans Fustel de Coulanges, Histoire des Institutions, t. II, p. 377.

leur attirail, ou s'ils furent simplement une chevauchée de guerriers conquérants (catervae). Ces questions, au point de vue de la composition de la société gallo-romaine de la fin de l'Empire, n'ont guère d'importance, puisqu'il est avéré que la pénétration des Germains en Gaule, à travers les siècles, fut constante, et qu'ils se fusionnèrent dans la société gallo-romaine. Le seul point grave, c'est qu'aux ivc etve siècles, l'afflux germain fut trop considérable et trop précipité : la Gaule romaine n'eut pas le temps de le digérer et d'assimiler complètement cette nourriture lourde et grossière. Peu importe que tel ou tel peuple ait été une invasion de centaines de mille individus ou seulement de quelques escadrons; le fait est que la civilisation gallo-romaine se trouva dénaturée par les Barbares qui eurent la prétention de la prendre pour eux-mêmes et de la protéger. Car, ne l'oublions point, s'ils pillèrent, s'ils commirent des déprédations immenses et s'ils accumulèrent les ruines, ils ne voulurent jamais, une fois admis en Gaule, détruire la civilisation gallo-romaine; ils eurent l'orgueil de se mettre à sa tête, croyant qu'il suffisait, pour la posséder, de se parer de ses oripeaux et des titres romains. Ils la continuèrent comme ils la concevaient. Aussi, comme le dit Mommsen : « c'est le développement de la civilisation galloromaine, dont César et Auguste avaient jeté les fondements, qui remplit la fin de l'époque romaine aussi bien que le moyen âge et les temps modernes1. »

Les Germains s'introduisant en Gaule me paraissent pouvoir être comparés aux Allemands s'installanten Amérique à la suite et à côté des Anglo-Saxons. Comment se sont colonisés les États-Unis de l'Amérique du Nord ? Il y avait une population indigène, sauvage, peu dense. Les Anglo- Saxons et les Irlandais sont arrivés les premiers et les plus nombreux. Ils ont fondé des villes et des établissements de toutes sortes. Puis, sont venus, à leur suite, des Allemands, des Français, des Scandinaves, des gens de toutes les nations européennes. C'est de cet amalgame que s'est formé le type Yankee, qui a son caractère propre, mais dont l'essence même est restée anglo-saxonne ; les noms des

1. Mommsen, Histoire romaine, t. IX, trad. Cagnat et Toutain, p. 105.

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villes et la langue sont demeurés anglais; l'élément germanique, quoique très nombreux, s'est plié aux mœurs et aux usages, à la langue et aux institutions. Il en est encore aujourd'hui ainsi, quoique, devenu de plus en plus considérable, l'élément allemand prenne, avec arrogance, conscience de sa force et de son importance. Jusqu'ici, en un mot, l'élément allemand aux États-Unis d'Amérique s'est mélangé humblement, puis plus hardiment, à l'élément anglo-saxon ; il s'est introduit dans les rangs de ce dernier, il en a pris les habitudes, les mœurs, la langue, mais il ne l'a pas encore dominé. Il en fut ainsi de l'élément germanique en Gaule, jusque vers la fin du ive siècle de notre ère. Aux États-Unis, c'est seulement depuis le début de ce xxe siècle que les Allemands, ayant conscience de leur force numérique et gonflés d'une folle présomption, essayent de prendre la direction et la prépondérance, et parlent d'une Amérique allemande (Deutsch-Amerika). La guerre actuelle a dessillé les yeux : l'exemple historique de la Gaule au ve siècle est là : caveant Consules !

ATTILA

C'est au me siècle de notre ère, quand ils franchissent le Don (Tanaïs), que le nom des Huns retentit pour la première fois aux oreilles du monde civilisé. Gomme toutes les grandes familles de peuples migrateurs, ils arrivaient du plateau central asiatique ou de plus loin encore ; ils avaient cheminé lentement, de l'est à l'ouest, à travers la steppe herbue, suivant ceux qui les avaient précédés dépuis le commencement des âges, frayant la route à ceux qui devaient les suivre de siècle en siècle.

De quels éléments ethniques se composait cette immense cohue de peuples nouveaux? A l'origine, le noyau essentiel en était formé de tribus Tartares, que les Chinois ont connues sous le nom de Hioung-nou ; il y avait aussi des Sienpi, des Ouigours et des Turcs; des Alains, des Avars et des peuplades qui, déviant vers la gauche, envahirent la Médie et la Perse et ne poussèrent pas jusqu'en Europe.

Les Huns chassaient devant eux des Barbares qui, pour fuir, envahissaient eux-mêmes ; ils en traînaient d'autres à leur remorque, sur le grand chemin des nations. Quand ils eurent vaincu, en 371 et 373, ou qu'ils se furent agrégés ceux des Alains et des Ostrogoths qui, en marche aussi, campaient entre l'Oural, la Caspienne et le Dnieper, leur réputation de conquérants

ravageurs les mit à la tête du monde barbare. Toutes les tribus que l'Occident attirait, quelle que lut leur langue ou leur origine ethnique, voulurent en être et se jetèrent dans le flot montant et dévastateur. Après les Alains et les Ostrogoths, ce sont les Scires que submergent et qu'entraînent les hordes de Balamir et d'Uldès. A partir de l'an 420, le monde romain est directement menacé; les Huns s'avancent, terribles, sous la conduite d'Attila et de Bléda, fils de Mondiouk. Quand il eut assassiné son frère, en 442, Attila se trouva seul à la tête de 700.000 Barbares.

Théodose II, trois fois vaincu et dont les provinces sont ravagées jusqu'aux portes de Gonstantinople, ne sauve sa capitale qu'en s 'engageant à payer un tribut annuel. Tous les Tartares d'Asie, tous les Finnois, tous les Scythes, tous les Germains reconnurent alors la puissance d'Attila, depuis le Caucase et la Pannonie jusqu'à la Baltique et la Scandinavie. Jordanès dit qu'Attila régnait presque sur le monde entier : Attila Hunnorum omnium dominus solus in mundo regnator. Un sorcier, gardien de troupeaux, prétendit avoir découvert, enfoui sous la terre, le glaive du dieu de la guerre. Attila, en possession de ce glaive, se crut appelé à la domination universelle. N'avait-il pas avec lui le vieux Dieu des ravageurs ? il se crut invincible.

En 449, Attila campait, depuis des mois, auprès de Pest, entre la Theiss et le Danube; là, il tenait sa cour, étalant, avec les dépouilles de 70 villes de l'Empire d'Orient qu'il avait détruites, tout le faste barbare entremêlé d'orgies et de monstrueuses cruautés. Théodose II lui envoya une ambassade dontlebut secret était de l'assassiner. Le complot échoua, mais l'un des membres de la mission, Priscus, nous a laissé de son séjour à la cour du grand Barbare, une curieuse relation qui, avec les récits d'Ammien Marcellin et Jordanès, a servi de base aux historiens modernes pour mettre en scène la vie barbare et tracer l'effrayant tableau des invasions du ve siècle.

Le portrait que Jordanès nous a laissé d'Attila, est bien conforme à ce que nous savons des races tartares : court de taille et large de poitrine, la tête grosse, les yeux petits et enfoncés, le nez épaté, la barbe rare, les cheveux grisonnants, le teint

basané ; à côté de cela, la démarche fière, le regard curieux et inquiet [superbus incessu, hùc atque Mac circumferens oculos) Voilà quel était, dit Jordanès, « l'homme né pour épouvanter les peuples et ébranler la terre ». En 450, après avoir hésité entre une nouvelle expédition contre l'Empire d'Orient où Marcien venait de succéder à Théodose II, et l'invasion de l'Occident, Attila se décida pour ce dernier parti. L'Occident l'attendait dans l'angoisse. La peur avait envahi toutes les âmes ; des phénomènes naturels, une éclipse, une comète, une aurore boréale furent considérés comme les présages des plus grands malheurs. L'évêque de Tongres, Servatius, alla à Rome, prier sur les tombeaux des saints Apôtres et leur demander quelle calamité nouvelle allait fondre sur sa patrie : il lui fut répondu que, l'année suivante, la Gaule serait la proie des Huns.

Les historiens contemporains nous font le dénombrement des peuplades qu'Attila traînait à sa suite et qui franchirent le Rhin. Les hordes ougro-finnoises comprenaient, d'après Jordanès, les Huns noirs, les Alipzures,les Alcidzures, les Itamares, lesTuncasses et les Boï'sques. Les Huns noirs étaient les plus nombreux. Venaient les Alains blonds, aux yeux bleus, leurs rivaux en férocité; les Akatzires, sans doute les Agathyrses d'Hérodote et de Pline, ancêtres présumés des Khazars blancs ; les Sorosgues et les Massagètes, d'origine scythique. On cite encore les Neures, les Budins, les Bellonotes, les Gelons, les Turcilinges, les Toringes, les Bastarnes. Il y avait même des tribus d'anthropophages. Enfin, c'étaient tous les Barbares de la Germanie que nous connaissons depuis des siècles, et qui se trouvent heureux d'être conviés au pillage et d'avoir l'occasion de quitter enfin leur morne habitat pour venir s'installer en Gaule, comme tant de tribus de leur race l'avaient fait avant eux.

On y voyait ainsi, les Rugiens et les Gépides avec leur roi Ardaric, les Hérules qui dépassaient les autres en férocité, les Ostrogoths que commandaient les trois frères Valamir, Theodemir et Videmir; les Thurïngiens, les Alamans. Cet ébranlement général du monde barbare fit que le monde civilisé, glacé de terreur, crut à un fléau divin, comparable à un gigantesque raz de marée ou à un tremblement de terre univer-

sel. L'invasion des Huns mit dans la vie de l'Europe civilisée et dans la réalité des choses, les horreurs des visions de l'Apoealypse, l'abomination de la désolation.

Mais, le nombre mis à part, l'élément du fléau, le barbare, restait le même, répondant toujours au type social que nous avons vu à l'œuvre, avec les Gimbres et les Teutons, avec Arioviste, avec Arminius, avec l'invasion de 275, avec les Kalmouks émigrants de 1771, avec les compagnons de voyage du Père Hue. Le type est immuable tant que l'habitat reste le même. Voici le portrait bien connu, admirablement vrai et complet qu'en fait Ammien Marcellin :

« Les Huns, écrit Ammien dès 378, race sauvage peu connue anciennement, cantonnée au delà des Palus-Méotides, sur les bords de la mer Glaciale, sont d'une férocité qui dépasse l'imagination. Dès la naissance des enfants mâles, les Huns leur sillonnent les joues de profondes cicatrices, afin d'y détruire tout germe de duvet. Ces rejetons croissent et vieillissent imberbes, sous l'aspect hideux et dégradé des eunuques.

« Ils ont tous le corps trapu, les membres robustes, la tête énorme ; un excessif développement de carrure donne à leur conformation un aspect contre-nature. On dirait des animaux bipèdes plutôt que des hommes ; ils font penser à ces figures grimaçantes que le caprice de l'art place en saillie aux corniches des ponts.

« Des habitudes voisines de la brute répondent à cet extérieur repoussant. Les Huns ne cuisent ni n'assaisonnent ce qu'ils mangent, ils se contentent, pour aliments, de racines sauvages ou de la chair du premier animal venu, qu'ils font mortifier quelque temps, sur le cheval, entre leurs cuisses. Ni maisons, ni chaumières; ils vivent au milieu des bois et des montagnes, endurcis contre la faim, la soif et le froid.... Pour vêtements, des tuniques en fine écorce de bois ou en peaux de rats cousues ensemble, et ces vêtements, ils ne les quittent jamais que lorsqu'ils tombent en lambeaux. Ils se coiffent de bonnets à bords rabattus; ils entourent de peaux de chèvres leurs jambes velues, accoutrement qui gène leur marche et les rend inhabiles à combattre à pied. Mais on les croirait vissés sur leurs che-

vaux aussi laids que vigoureux. C'est à cheval que les Huns vaquent à toute espèce de soins, assis quelquefois à la manière des femmes. Il font le commerce sans descendre de leur monture. Ils boivent, mangent, dorment à cheval ;... c'est encore à cheval qu'ils délibèrent des intérêts de la communauté.

« L'autorité régulière d'un roi leur est inconnue ; mais ils suivent en tumulte le chef qui les mène au combat. Sont-ils attaqués ? ils se partagent par bandes et fondent sur l'ennemi en poussant des cris effroyables. Groupés ou dispersés, ils chargent ou fuient avec la promptitude de l'éclair et ils sèment la mort en courant. Aussi, leur tactique, par sa mobilité même, est impuissante contre un rempart ou un camp retranché. Mais ce qui fait d'eux les plus redoutables guerriers de la terre, c'est qu'également sûrs de leurs coups, de loin, et prodigues de leur vie dans le corps à corps, ils savent de plus, au moment où leur adversaire, cavalier ou fantassin, suit des }7eux les évolutions de leur glaive, l'enlacer dans une courroie qu'ils lui jettent et qui paralyse tous ses mouvements. Leurs dards sont armés, à la place de fer, d'un os pointu qu'ils y adaptent avec une merveilleuse adresse.

« Aucun d'eux ne laboure et ne sait ce qu'est une charrue. Tous errent dans l'espace sans limites;... étrangers à toute habitude fixe, ou plutôt paraissant toujours fuir sur leurs chariots : c'est là leur domicile; c'est là que la femme s'occupe à façonner le hideux vêtement de son mari, le reçoit dans ses bras, enfante et nourrit sa progéniture jusqu'à l'âge de puberté. Nul d'entre eux, conçu, mis au monde et élevé en tant de lieux différents, ne peut répondre à cette question : D'où es-tu ?

« Inconstants et perfides dans les conventions, les Huns rompent leurs engagements à la moindre lueur d'avantage; en général, ils font toute chose par emportement et n'ont pas plus que les brutes le sentiment de ce qui est honnête... »

Ce tableau si vivant, est complété par ce que le même historien dit des Alains que les Romains avaient connus dans les steppes du pays des Kirghiz et de l'Ukraine :

« Ils n'ont pas de maisons, ne labourent point la terre, se nourrissent de viande et surtout de lait; montés sur des chariots

recouverts d'écorces, ils errent dans leurs solitudes sans fin. Quand ils trouvent de l'herbe, ils rangent leurs chariots en cercle, prennent leur sauvage repas et, lorsque leurs bêtes ont consommé les herbages, ils se remettent en route. Leur chariot, partout où ils se transportent, est leur foyer, leur patrie. Ils sont chez eux en quelque endroit que le sort les jette, chassant toujours devant eux, des troupeaux de gros et de petit bétail, mais prenant un soin particulier de leurs chevaux. Dans ces contrées, l'herbe se renouvelle sans cesse et les campagnes sont couvertes d'arbres qui portent des fruits comestibles; aussi, cette population nomade trouve-t-elle, à chaque halte, la subsistance de l'homme et des bêtes... Tout ce qui est infirme d'âge ou de sexe s'occupe autour des chariots, mais ne se livre pas à des exercices violents. La jeunesse, rompue dès l'enfance à l'équitation, regarde comme vil de marcher à pied. »

L'immense armée d'Attila se dirigea sur le Rhin par tous les chemins à la fois. Les bandes les plus méridionales remontant le Danube jusque vers sa source gagnèrent le haut Rhin autour du lac de Constance, pénétrèrent dans le bassin de l'Aar pour déboucher en Gaule par Bàle et la trouée de Belfort. Ce fut terrible ; ce fut la mort de la nature même ; où le sabot du cheval d'Attila s'était posé, l'herbe était séchée à tout jamais. Le torrent dévastateur détruisit Vindonissa et Augst ; il poussa jusqu'à Besançon et écrasa les Burgondes qui, avec leur roi Gondicaire, auraient voulu tenter de s'opposer à son passage. Puis il descendit la vallée de l'Ill, où il retrouva d'autres coulées d'Asiatiques quiavaient franchi le Rhin à Brisach et sur d'autres points. Argentovaria (Colmar) et Argentoratum (Strasbourg) furent saccagés. Spire, Worms, Mayence où d'autres Barbares avaient forcé le grand fleuve, furent réduites en cendres.

Puis, ce furent les villes de Trêves, de Metz où, seul, l'oratoire de saint Etienne fut épargné par les flammes, Scarpone, Toul et vingt autres. Le fléau s'étalant comme une nappe de lave incendiaire, gagna Tongres et Arras. Laon, Saint-Quentin furent détruites ; à Reims, l'évêque Nicaise qui aurait voulu supplier, eut la tête tranchée au milieu de ses fidèles ; on attribue au miracle le salut de Paris et d'Orléans.

Surprises de leur échec, les hordes reculèrent jusque sur la Marne, pour se réorganiser avant de se remettre en route. C'est là, dans les plaines désertiques voisines de Ghâlons, ou plus exactement peut-être, auprès de Méry-sur-Seine, que se livra, au commencement de l'été de 457, l'une des plus grandes batailles qu'enregistre l'histoire.

Suivant leur constante habitude, ceux des Barbares qui, antérieurement, avaient été admis à s'installer sur les terres de la Gaule, s'étaient déclarés les ennemis de ceux qui arrivaient pour prendre place à côté d'eux ou, peut-être, les déposséder. Tandis qu'il y avait des Francs de la rive droite du Rhin dans l'armée d'Attila, au contraire, les Francs Ripuaires et les Francs Saliens, déjà en possession de la rive gauche du fleuve et de la vallée de la Meuse, firent cause commune avec les Gallo-Romains. Pour échapper au massacre, après la ruine de Tongres, il leur fallut fuir si précipitamment que le jeune Childéric, fils de leur roi Mérovée, faillit être enlevé par une avantgarde de cavaliers huns. Le patrice romain Aétius groupait sous son commandement, outre les Gallo-Romains, les Francs de Mérovée, les Visigoths avec leur roi Théodoric, des Saxons, des Burgondes et d'autres Barbares. Les Alamans étaient dans les hordes d'Attila et formaient l'aile droite de son armée, à cette bataille des Champs Catalauniques qui fut une première « Bataille des nations ».

La fin de l'horrible carnage fut pareille à celle des effroyables mêlées où avaient été écrasés les Cimbres et les Teutons, ainsi que les Suèves d'Arioviste. Vaincu, Attila se réfugia dans son camp, derrière les chariots alignés en cercle comme un rempart et d'où les femmes excitaient les guerriers. Ses fidèles s'y défendirent avec rage, si bien qu'Attila, comme Arioviste encore, put opérer sa retraite et regagner le Rhin qui fut son salut.

Au printemps suivant, Attila alla décharger les accès de sa fureur sur l'Italie. Il détruisit Aquilée, Vérone, Milan, Pavie et vingt autres villes du Nord ; le prestige du pape saint Léon contribua à sauver Rome et à délivrer l'Italie.

Des monnaies d'or, frappées aux noms des empereurs régnant, Marcien en Orient et Valentinien III en Occident, rappellent

les défaites d'Atlila en Gaule et en Italie. Elles représentent l'empereur, la croix en main, écrasant du pied un Géant à tête humaine et à corps de dragon. C'est la dernière transformation dans l'art antique, du type de la Gigantomachie. On doit se demander si les monuments sculpturaux de la Gaule de l'Est, si nombreux, comme ceux de Merten (Meurthe) et de Cussy (Gôte-d'Or), qui représentent un cavalier terrassant et écrasant un géant anguipède, ne furent pas, eux aussi, destinés à commémorer la défaite du terrible roi des Huns.

Attila mourut l'année suivante, des suites d'une orgie. Son empire, comme ceux d'autres grands Barbares, ne lui survécut pas. Les tribus hunniques, errantes autour des forêts germaines, dans les Carpathes et les vallées du bas Danube, se disloquèrent. Les unes obtinrent des terres dans l'empire d'Orient ; les autres formèrent le puissant empire des Avars, contre lequel lutteront plus tard les Francs, les Bulgares et les Slaves; d'autres enfin devinrent les Magyars ou Hongrois.

Quant au personnage d'Attila, il est resté, dans les souvenirs du moyen âge, comme la plus haute personnification de la barbarie sanguinaire et dévastatrice. A ce titre, il méritait d'entrer dans la légende.

Les ravages des Huns dans l'Est de la Gaule, portèrent le coup de grâce à la culture gallo-romaine dans cette région, naguère si brillante, désormais changée en un amoncellement de ruines dont peuvent donner l'idée les dévastations des Allemands au cours de la guerre actuelle. Mais, chose triste, ce que l'on connaît de ce grand drame de l'histoire du monde, nous montre les Gallo-Romains désespérés, doutant de tout, de la Providence comme des légions, s'abandonnant avant de mourir, — tels, les philosophes épicuriens et sceptiques, — aux plus basses jouissances matérielles, bien loin de songer à lutter jusqu'au bout et à succomber héroïquement. Quel spectacle ! c'est la période la plus triste et la plus découragée de l'histoire du monde occidental : lisez ce que raconte un témoin oculaire, le prêtre marseillais Salvien, de la mort de Trêves, la vieille capitale de la Gaule qui fut prise et saccagée quatre fois par les Barbares :

« J'ai vu de mes yeux, écrit Salvien, les Trévires de noble

maison, revêtus des plus hautes dignités, quoique déjà dépouillés et ruinés, bien moins victimes des événements que de leurs mœurs... Il est lamentable de raconter ce que nous avons vu, de peindre des vieillards comblés d'honneurs, des chrétiens décrépits, au moment même où la dévastation de leur ville était imminente, rester esclaves de la goinfrerie et de la lascivité... Ils gisaient à leurs banquets, oublieux de l'honneur, oublieux de l'âge, oublieux de la foi, oublieux de leur nom. Des princes de la cité, gorgés de mets, abrutis par le vin, excités par les cris, exaspérés par l'orgie, il ne restait plus que des sens brutaux... Enfin Trêves, la plus opulente de toutes les cités des Gaules, fut quatre fois prise et saccagée... Ce que je dis paraîtra incroyable ; dans cette ville, la continuité des calamités devint le stimulant de la perversité. On en vint, par suite de la multiplicité des maux qui pullulaient chaque jour, à ce point, qu'il eût été plus aisé de faire que la ville restât sans habitants, que de faire qu'un seul de ses habitants fut exempt du crime... L'ivrognerie avait été poussée si loin, que les princes de la ville ne voulurent pas se lever de table, au moment même où l'ennemi pénétra chez eux... J'ai vu là, entre autres choses déplorables, les enfants ne différer en rien des vieillards ; c'était pour tous la même insouciance, la même légèreté ; tout était luxe, ivrognerie, perdition ; tous agissaient de même ; ils jouaient, s'enivraient, se tuaient de luxure. Dans leurs orgies, les vieillards et les magistrats, n'ayant presque plus la force de vivre, voulaient être d'ardents viveurs ; trop faibles pour se promener, ils se montraient robustes pour boire, chancelants à la marche, lestes à la danse... Enfin ils perdent la raison et commencent à renier le Christ... et nous nous étonnons, après tout cela, qu'ils aient subi la perte de tous leurs biens, eux qui avaient ruiné leurs âmes si longtemps auparavant !

« Pour la capitale des Gaules, saccagée à trois reprises et coup sur coup, lorsque la cité entière n'était plus qu'un brasier, les désastres s'accrurent encore après la dévastation, et ceux que le fer ennemi n'avait pas égorgés pendant la catastrophe, souffrirent plus encore, lorsque l'orage fut passé ; car ceux qui avaient d'abord échappé à la mort, restaient en butte à la cala-

mité la plus affreuse. En effet, les uns mouraient lentement des profondes blessures qu'ils avaient reçues, les autres, à demi brûlés dans l'incendie, enduraient toutes les tortures du feu lorsque les flammes étaient éteintes. Ceux-ci périssaient de faim, ceux-là de froid, ceux-là dans la torpeur, ceux-là dans les convulsions, comme si tous couraient à une mort commune par des voies diverses.

« Que dirai-je encore? Du désastre d'une seule ville naissait le malheur des autres. Çà et là gisaient, ceci je l'ai vu et subi, des cadavres des deux sexes, nus, déchirés, opprobre de la ville entière, et que les oiseaux et les chiens se disputaient. La puanteur funèbre des morts devenait la perte des vivants; la mort s'exhalait de la mort, et de la sorte ceux qui avaient échappé au massacre enduraient tous les maux du massacre d'autrui. Que peut-on attendre de plus, après toutes ces horreurs ? Qui pourrait deviner ce genre de démence dont j'ai été témoin? Le peu de nobles personnages qui avaient survécu, comme pour souverain remède au désastre de leur ville, demandaient aux empereurs les jeux du cirque ! Vous regrettez les jeux du cirque, ô Trévires ! et cela, quand votre ville est déserte, quand elle a été mise à sac, après le massacre, après l'effusion de tant de sang, après les supplices, après la venue de l'esclavage, lorsque votre ville a été écrasée par tant de désastres ! Je l'avoue, je vous ai crus les plus malheureux des hommes, après la ruine de votre ville; mais je vous trouve bien plus misérables encore, lorsque vous suppliez qu'on vous donne des spectacles!... Vous réclamez des théâtres, vous postulez auprès de vos princes la construction d'un cirque mais, de grâce, pour quel peuple? pour quelle ville ? ;Pour une ville brûlée et ravagée, pour un peuple captif et égorgé qui a péri ou qui pleure !...

« Tu demandes des jeux publics, ô Trévire ! Où les célèbrerat-on? Est-ce sur le brasier et les cendres, sur les ossements et le sang des morts ? Quelle est donc la partie de la cité qui a échappé à tous ces maux, où le sang ne coule pas, où les cadavres ne gisent pas, où l'on ne marche pas sur des membres humains déchirés ? Mais ne vois-tu pas, partout, l'aspect d'une ville forcée, partout la terreur de la captivité, partout l'image de la mort?

LES GRANDES INVASIONS DU Ve SIÈCLE 461

Les débris de ce peuple infortuné sont gisants sur les tombeaux de ses morts, et tu demandes les jeux du cirque ! La ville est noire encore de l'incendie, et tu cherches à te donner un air de fête ! Tout pleure, et tu oses être joyeux !... Trêves, je ne m'étonne pas, je ne puis m'étonner de la venue de toutes les calamités qui ont pesé sur toi; puisque trois désastres ne t'avaient pas corrigée, tu as bien mérité de périr une quatrième fois ! »

Au temps des grandes civilisations asiatiques, Babyione avait fini dans les orgies de Balthazar, pendant que les Mèdes et les Perses brûlaient et saccageaient la ville. Trêves mourut comme Babyione, donnant au monde l'écœurant spectacle de l'énervement dans la jouissance ignoble et de la frénésie du désespoir. Il ne lui manqua que le doigt de Dieu écrivant Panathème sur la poussière de ses palais.

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