LA LÉGENDE CHRÉTIENNE D ATTILA
Attila, le Fléau de Dieu, est l'une des grandes figures de l'histoire dont se réclame aujourd'hui le pangermanisme. Son nom est inscrit dans le temple de la Walhalla, parmi les fondateurs de l'Allemagne contemporaine. Il est entré dans l'épopée nationale de l'Allemagne. On raconte que l'empereur Guillaume II, dans diverses manifestations de son rôle impérial et militaire, s'est comparé à Attila. C'est là le type de sou^ verain, de maître et de guerrier qu'il s'est proposé pour modèle, en même temps qu'il aime à offrir l'orgueilleux tribut de ses hommages au « vieux Dieu » des Germains qui figurèrent parmi les hordes du roi des Huns.
Ces boursouflures impériales ont fait scandale, parce qu'elles parurent une revendication de la force brutale décidée à ne respecter aucun droit, la fermentation nouvelle d'une barbarie innée et longtemps contenue. Pour qui connaît le rôle historique d'Attila, dont le privilège a été de rester la personnification de la barbarie à l'assaut de la civilisation, une telle interprétation s'imposait. Elle est, au surplus, justifiée par les actes d'atrocité, officiellement ordonnés, dont les armées allemandes, dès le premier jour de la guerre de 1914, ont donné le spectacle à jamais infamant.
L'empereur allemand ayant recours officiellement, comme en
1870, au mensonge, à la fois cynique et puéril, pour trouver un prétexte à sa déclaration de guerre, congédiant les ambassadeurs étrangers comme il chasse ses valets, et, une fois qu'il a déclaré la guerre par surprise, molestant les voyageurs et se livrant à des sévices sur ses hôtes attardés les plus inoffensifs ; arrachant à leurs foyers, pour les traiter en otages, les vieillards, les femmes et les enfants au berceau, massacrant les prêtres catholiques, brûlant, avec préméditation, les églises et les bibliothèques; foulant aux pieds, en raillant, les traités revêtus de sa signature; s'imaginant, en un mot, qu'il va s'imposer par la terreur : à ces actes, on reconnaît bien le Barbare, un héritier et un émule de l 'Attila historique. Ne semble-t-il pas, en vérité, qu'on lise dans les chroniqueurs du ve siècle, le récit des faits et gestes du roi des Huns ? Et voilà pourquoi le surnom à'Altila II sera justifié pleinement dans l'histoire, pour ce prince qui l'a réclamé lui-même et s'est mis délibérément hors de la civilisation, tandis que ses soldats et tout son peuple, par l'organe de ses savants, revendiquaient avec l'ostentation de soudards présomptueux la qualification de Barbares. Mais, tout de même, en invoquant Attila comme son patron, en donnant à l'un de ses fils le nom du roi des Huns, est-ce bien le rôle historique du grand Barbare qu'avait en vue ce redondant Hohenzollern, au front étroit et fuyant, à la moustache retroussée en croc de hameçon ? On en peut douter : c'est bien plutôt l'Attila falsifié et imaginaire de la légende. Car enfin, il serait sans exemple qu'un chef d'Etat se targuât de vouloir être un homme de ruines et de massacres, si riche qu'il fût déjà, par héritage, de mensonges, de forfaitures et d'impudence. C'est sans doute à l'Attila que les vieux contes germaniques tendent à hausser au rôle de précurseur de Gharlemagne,type de roman, étranger à l'histoire, que Guillaume II avait l'ambition de se comparer. Qu'est-ce donc que la légende d'Attila?
Le Goth Jordanès, qui écrivait tout au plus un siècle après Attila, en fait déjà presque un personnage de théâtre, poussant la barbarie et la cruauté au delà du vraisemblable. Pour les gens du moyen âge, Attila est devenu une incarnation du Diable, et les Huns, un peuple de démons auxquels la symbolique chré-
tienne donne l'aspect, les mœurs et les attributs des Satyres et des Faunes de l'antiquité classique; ils figurent dans le cortège des monstres de l'Enfer qui décorent les façades de nos cathédrales médiévales et les miniatures de nos manuscrits. Des médailles de la Renaissance représentent Attila sous les traits d'un homme à barbe, oreilles et cornes de bouc, l'incarnation de Satan.
Cette tradition qui fait des Huns des Satyres lubriques, remonte aux Goths, ces autres Barbares, ennemis irréconciliables des Huns, et déjà touchés, comme les Francs et les Burgondes, parla civilisation romaine et le christianisme.
Jordanès raconte que le roi goth Filimer, ayant constaté la présence, au milieu de son peuple, de sorcières appelées Haliurunnes l, les chassa de son armée et les força de se réfugier dans les solitudes de la steppe. Là, ces femmes maudites rencontrèrent des esprits immondes (spiritus immundï), errants comme elles dans le désert; de leurs embrassements, dit Jordanès, naquit la race féroce des Huns. Le rôle prépondérant que jouaient les sorcières, chez tous les Barbares de Germanie et en particulier chez les Huns, accrédita cette puérile tradition qui alla se développant, de génération en génération; elle bifurqua en deux courants distincts, les traditions hagiographiques du monde latin et le cycle héroïque de la Germanie demeurée païenne et barbare.
Dans les légendes hagiographiques, le roi des Huns est le héros d'un double épisode historique : la ruine du monde romain par les Barbares et la reconstruction, sur ses ruines, des Etats barbares christianisés. Tel est le rôle du Fléau de Dieu {flagellum Dei) ou du Marteau du monde (malleus mundi).
C'est au ixe siècle que parait la légende d'Attila, Fléau de Dieu. On raconte, dès cette époque, que la veille de la bataille des Champs Catalauniques, des soldats huns avaient rencontré dans une forêt, un ermite qu'ils conduisirent à Attila : « Tu es le fléau de Dieu, tu es flagellum Dei, dit le saint au chef barbare, — en lui appliquant une parole du prophète Isaïe, — mais Dieu brise quand il lui plaît, les instruments de sa vengeance.
1. Aliarunnes, ail-runes, « celles qui savent tout », qui lisent les runes (?).
Tu seras vaincu, afin que tu saches bien que ta puissance ne ■vient pas de la terre * . »
Il y a deux phases dans la vie de l'Attila de la légende hagiographique. Il est d'abord le fléau destructeur. Il ravage les campagnes et brûle les villes, il viole et il souille tout, il persécute les saints, il massacre les évêques et les fidèles ; le martyrologe de l'Eglise s'accroît par lui comme au temps de Dioclétien et de Galère. Tel était le souvenir laissé par les Huns dans l'histoire, qu'on ne trouve rien d'invraisemblable aux plus monstrueuses atrocités qu'on leur prête 2.
Bientôt, chaque ville se fait un titre de gloire d'avoir été persécutée, ravagée ou détruite par Attila; chacun grandit ses souffrances, son martyre, son héroïsme. Puis, l'on tombe dans les contes demeurés populaires presque jusqu'à nos jours : Attila, fléau de Dieu est un épouvantail, comme l'Ogre ou Croquemitaine.
Mais la morale chrétienne veut un châtiment à de telles atrocités. Dieu se sert du « Marteau du monde » comme de l'instrument de sa vengeance, pour punir les rois prévaricateurs et les peuples infidèles. Dieu est juste et châtie; Dieu est bon et miséricordieux et sa juste colère s'apaise ; il ne veut pas que le monde reste la proie du Démon. C'est pourquoi, les crimes étant expiés, le châtiment accompli, Dieu brise l'instrument diabolique dont il s'est servi; il arrête le torrent qu'il a déchaîné. L'histoire d'Attila devient ainsi un thème à moralisation, un sujet d'édification chrétienne. Et pendant des siècles, la chaire retentit de l'anathème contre les méchants qui provoquent la colère de Dieu et le forcent à déchaîner sur le monde pervers, pour le punir, Attila, le ravageur, qui vient de l'Enfer, le prince des Démons ; les prédicateurs montrent dans les invasions barbares la punition divine, le pressoir où Dieu foule sa vendange, le fléau qui sépare le bon grain de l'ivraie.
Toutes les villes ont leur légende d'Attila qui est repoussé par une intervention miraculeuse provoquée par les ardentes prières des fidèles. A Metz, les Huns voulant piller l'oratoire de
1. Cf. Amédée Thierry, Histoire d'Attila, t. II. p. 239 (4° édit.).