ATTILA ET LES NIBELUNGEN
La légende épique, entièrement distincte de la légende chrétienne que nous venons de résumer, introduit le personnage d'Attila dans les chants guerriers des peuples barbares de la Germanie et de la Scandinavie. Fixée par l'écriture dès l'époque carolingienne, elle attribue à Attila pour l'en glorifier, tous les exploits des grands Barbares du ve siècle, tels qu'Odoacre, Théodoric, liermanaric et les autres perturbateurs du monde occidental. D'après certaines indications fournies par Jordanès, il parait bieu que le personnage d'Attila eut un rôle, en pre mier lieu, dans la tradition épique des Ostrogoths dont les poèmes célébraient les hauts faits de Théodoric le Grand; comme ils étaient consacrés à la gloire des Amalungs, la race royale des Goths, Attila ne devait y intervenir que comme ennemi.
Tous les peuples primitifs eurent des chants nationaux analogues, qui se transmettaient par tradition, de bouche en bouche, et que chaque génération amplifiait d'épisodes nouveaux et de promisses imaginées par les bardes ou les jongleurs, dans le seul but de varier ou de renouveler leur répertoire.
Le gr nul roi des Arvernes, Luern, avait à sa cour des bardes qui chantaient ses exploits guerriers. On cite la même coutume
chez d'autres chefs gaulois1. Tacite rapporte que les Germains possédaient des chansons guerrières qui constituaient toute leur tradition et dans lesquelles étaient exaltés les faits d'armes de leurs ancêtres. L'empereur Julien, dans le voisinage du Rhin, n'entendit pas sans frémir ces refrains menaçants, mêlés au cliquetis des armes et répercutés par les échos de la forêt ; il en compare les rudes accents au croassement des oiseaux de proie2.
Jordanès a gardé quelque souvenir de ces bardits des Goths, que déjà de son temps, colportaient des jongleurs ambulants, en s'accompagnant de la guitare. Le roi des Ostrogoths, Théodoric, envoya à Clovis un chanteur de ce genre : « Nous avons choisi pour vous l'envoyer, lui écrit-il, un musicien consommé dans son art, qui chantant à l'unisson de la bouche et des mains, réjouira la gloire de votre puissance 3. »
Les Francs de Clovis et de Charlemagne avaient, eux aussi, leurs chants nationaux et leur tradition épique. C'est dans ces poèmes, sans nul doute, qu'il convient de chercher l'origine des fables insérées dans les chroniques historiques sur l'origine des Francs et leurs d}Tnasties royales antérieures à Clodion le Chevelu. Charlemagne, nous dit Eginhard, fit recueillir ces anciens poèmes barbares pour garder le souvenir des exploits des anciens Francs.
On y relève les noms de Théodoric et d'Attila, d'Hermanaric et d'Odoacre. D'autres poèmes composés sur les mêmes données, et qui circulaient chez les Goths, les Germains, les Francs, les Anglo-Saxons, les Scandinaves, ajoutent à ces noms ceux d'autres personnages historiques : Ghibic, roi des Burgondes, quand ils passèrent le Rhin ; Gunther, son fils, le Gondicaire des chroniqueurs, dont nous avons rappelé le rôle considérable quand les Burgondes remontèrent le Rhin pour aller s'installer sur les pentes du Jura et les rives de la Saône et du Rhône.
Dès le vme siècle, la légende d'Attila avait pénétré en Scan-
1. Athénée (d'après Posidonius), IV, 37, p. 152, f . ; C. Julua.n, Histoire de la Gaule, t. II, p. 384.
2. Cf. Amédée Thierry, Histoire d'Attila, t. II, p. 264 (4e édition).