DE COLOGNE AU ZUIDERZEE
Cologne, fondée par Agrippine, fille de Germanicus et femme de l'empereur Claude, Cologne la sainte, avec ses vieilles et curieuses églises, sa cathédrale laide colossalement, ses tombeaux des Rois Mages, ses reliques de saint Géréon, le chef de la légion thébaine, sa légende de sainte Ursule et des onze mille vierges égorgées par Attila, son école d'art médiévale, est aujourd'hui la ville la plus importante du Rhin par son commerce, son industrie, sa navigation, son rôle militaire et stratégique. Elle fut bâtie par les Romains à l'endroit où s'élevait antérieurement l'Autel national des Ubiens [ara Ubiorum). Ce peuple, plus civilisé que les autres Germains demeurés sur la rive droite, avait toutefois conservé des terres sur cette rive, de même qu'aujourd'hui Cologne y possède Deutz que l'on considère comme son faubourg transrhénan. Les Ubiens appelèrent Jules César pour les protéger contre les incursions des autres Germains. César accourut, traversa le Rhin sur un pont de bois construit en dix jours, intimida les Suèves, puis revint et détruisit le passage fixe qu'il venait d'établir. Le conquérant romain devait encore franchir le Rhin un peu plus tard, mais il n'osa jamais poursuivre les Germains jusque dans leurs impénétrables forêts.
Au temps de l'invasion d'Attila, Cologne était la capitale des
Francs Ripuaires. Clovis, roi des Francs Saliens en fit la conquête et c'est à Cologne qu'il posa sur sa tête la couronne de roi de tous les Francs.
Strasbourg, Spire, Worms, Mayence, Bonn, Cologne sont demeurées, à travers les siècles du moyen âge, comme elles Pavaient été dans l'antiquité, les chaînons qui marquaient les frontières de la civilisation et de la culture latine et romane. Villes autonomes, associées, postées en sentinelles sur le grand fleuve dont la Providence leur a confié la garde, l'Empereur germanique, leur suzerain nominal, n'existe pour elles que parce qu'il se dit le successeur traditionnel des empereurs romains, fondateurs de ces nobles et fières cités: il leur semble le porte-glaive de la civilisation romaine et chrétienne contre la barbarie qui, toujours, vient de l'est et de la Germanie du nord. Cologne est demeurée jusqu'à nos jours la plus fréquentée des routes de France en Allemagne.
La cathédrale, qui surprend par sa masse, commencée au xme siècle, géométriquement achevée seulement en 1880, paraît couvrir de son ombre protectrice le prodigieux mouvement de vie moderne, de passage de trains et de bateaux, qui se déroule autour de son parvis et jusqu'à l'horizon lointain. Au-dessous de Cologne, longeant les plaines verdoyantes qui furent le pays des Aduatiques et des Eburons, le Rhin, large de 500 mètres, avec une altitude de 33, serpente à pleins bords entre deux rives d'alluvions fertiles et n'a plus qu'un intérêt commercial et industriel. Jusqu'à la mer, il est comme la Meuse dont il se rapproche, sillonné de radeaux, de chalands et de lourds navires qui le descendent et le remontent avec une facilité presque égale. Il remet en mémoire l'aphorisme de Pascal, éternellement vrai : « Les rivières sont des routes mobiles qui portent l'homme et ses vaisseaux ». L'activité qui règne dans cette partie du Rhin lui donne le premier rang parmi les grandes artères vitales de l'Europe. Ses affluents de droite et de gauche, souillés par les déjections des usines, embrasés par les feux des forges, des fonderies, des mines, des fabriques, ont, la nuit, un aspect volcanique et infernal.
Dusseldorf et Duisbourg, l'antique Asciburgium, sur la rive
droite — cette dernière prétendait avoir été fondée par Ulysse, au confluent de la Ruhr — sont de grands ports industriels qui desservent, avec le district houiller du Unnenberg, les usines Krupp à Essen et celles de Dortmund : tout cela, enfumé, embrasé, colossal, monstrueux. Duisbourg-Ruhrort, au confluent de la Ruhr, est un des plus importants ports du monde ; le tonnage de son trafic, toujours plus grand, dépasse celui de Hambourg et même celui de Londres. Tandis qu'en 1903 il atteignait 19 millions de tonnes, il s'est élevé à 34 millions de tonnes en 1912, avec 200.000 bateaux à vapeur et chalands. Un observateur français, M. Victor Cambon, a écrit de cette gigantesque cité industrielle de Ruhrort-Duisbourg : « Quand on se trouve en présence de cet entassement de villes éparses qui se sont réunies comme des taches d'huile et ne forment plus qu'une agglomération unique de près d'un million de travailleurs, quand on voit ce réseau extravagant de canaux, de ponts tournants, de voies ferrées, quand on regarde ces faisceaux de cheminées qui semblent bombarder le ciel, ce brasier immense et fumant comme un cratère qui est l'aciérie du Phénix ; plus loin, à l'est, au delà du Rhin, les forges de Rheinhausen, à Krupp ; au nord, celles de Deutscher- Kaiser, à Thyssen; au sud, celles de Mulheim, encore à Thyssen ; puis, les hauts fourneaux de la Reineiche-Siohlwerke ; les forges de Vulcan ; ces chevalements de mines de tous côtés, à perte de vue, ces puits, ces élévateurs de grains, de houille, de minerais ; ces grues en perpétuelle activité ; ces groupes de remorqueurs aux sifflets stridents et ces innombrables chalands, on se retire plus stupéfait que documente. »
Sur la rive gauche du Rhin, vers les sources de la Roer, Aixla- Chapelle, la capitale déchue de Charlemagne, plus voisine de Liège que de Cologne ; Crefeld, près de l'antique Gelduba (Ge , ne sont plus, elles-mêmes, que les centres empestés et fumeux de charbonnages immenses.
A YVesel, débouche la Lippe westphalienne, qui vient de la foi-' » i feutoburg où périrent Varus et ses légions.
Puis, le Rhin passe auprès de l'ancienne place romaine, alors si importante, de Castra Vetera, aujourd'hui Xanten, qui pré-
tendait avoir été bâtie par les Troyens fugitifs. Le poème des Nibelungen en fait la patrie du noble héros franc Siegfried. Emmerich, à l'est de Glèves, est la dernière ville allemande : deux kilomètres plus loin, le flot argenté entre en Hollande, à l'endroit où s'élevait jadis le fort de Schenek ; à proximité, se trouve le hameau de Tolhuis, où Condé, en 1(572, sous le regard de Louis XIV, força le passage du Rhin, exploit immortalisé par les vers de Boileau.
En ce temps-là, les Pays-Bas luttaient pour leur indépendance contre Louis XIV trop ambitieux. Auparavant, ils avaient formé, par le hasard d'un héritage féodal, à partir de Charles- Quint, les Pays-Bas espagnols, puis les Pays-Bas autrichiens. Entre Emmerich et Clèves, le fleuve a 1.000 mètres de larsre avec une altitude de 12. Alors, il se bifurque en deux bras qui ouvrent l'éventail de son delta, le Vieux-Rhin qui se dirige sur Arnhem et Rotterdam, et le Vahal (Vacalus), plus large, qui passe à Nimègue, rejoint la Meuse entre Gorkum et Bois-Ie- Duc, va avec elle à Dordrecht, à Rotterdam, et se perd enfin dans le labyrinthe insulaire qu'on appelle les bouches de la Meuse et de l'Escaut. Nimègue est l'antique Noviomagus où Charlemagne se fit bâtir un palais dont il reste des ruines ; elle devint la capitale de la Gueldre. Les Français la prirent en 1672 et un traité de paix entre la France, la Hollande, l'Espagne et le Saint-Empire, y fut signé en 1678.
En 1795, Pichegru traversa le Vahal sur la glace avec sa cavalerie, pour aller prendre la flotte hollandaise. Parmi les autres bras, le Lek qui va d' Arnhem à Rotterdam, en passant non loin d'Utrecht, et l'Yssel {fossœ Drusianœ) qui se jette dans le Zuiderzée à Ivampen, ont été canalisés dès l'époque romaine.
C'est ainsi qu'avant d'être absorbés par l'Océan, le Rhin, la Meuse et l'Escaut perdent jusqu'à leurs noms, dans un dédale de canaux naturels et artificiels, allongeant leurs tentacules glauques dans les polders, les marécages, les tourbières qui, lorsqu'on parvient à les assécher et à les entourer de digues, sont d'une étonnante fertilité. Trop souvent, la merles inonde, noyant avec les terres, les récoltes et les habitants, changeant,
bouleversant le lit des canaux. Les terribles catastrophes des siècles derniers paraissent aujourd'hui conjurées par les gigantesques travaux des ingénieurs.
Dans l'antiquité, les habitants de cette région qui va de la Frise à la Flandre, où le sol ne se distingue plus des eaux, sous la végétation tourbeuse ou paludéenne, étaient protégés par les difficultés même que les envahisseurs éprouvaient à les aborder. Aussi, ces Ménapiens et ces Bataves, ces hommes du bout du monde, ultimi hominum, comme Pline les appelle1, sont-ils, de tous les barbares, ceux que les flots successifs des invasions ont le moins dérangés à travers les siècles. Ombrageux et renfermés, ils passaient pour féroces et pour vivre presque exclusivement, dit César, de poissons et d'œufs d'oiseaux2. Ils occupaient les îles et presqu'îles qui environnent encore la Frise et la Gueldre, d'autres aussi, qui ont disparu dans la boue ou ont été englouties par les flots : telles, les terres qui fermaient le fameux lac Flevo, devenu le golfe du Zuiderzée, qui a 5.000 kilomètres carrés d'étendue, et les îles aux contours flottants qui s'alignent à l'est, à perte de vue jusqu'à l'Ems. « Les Ménapiens, dit Strabon, habitent aux bouches même et des deux côtés du Rhin, parmi des marais et des bois, ou, pour mieux dire, vu le peu d'élévation des arbres, parmi des halliers touffus et épineux3 ». Plus tard, les Francs dominèrent dans ces régions dont ils firent la base de leurs pirateries sur les côtes de la Gaule.
Sur la rive droite du Rhin, dans des basses terres pareilles à celles de la Hollande, étaient cantonnés, dès les temps romains, des tribus franques, Bructères, Tubantes, Chamaves, enfin les Frisons, ceux-ci dans les cantons de Leuwarden, de Groningue et autour des estuaires de l'Ems et du Weser.
En ligne droite, du sud au nord, depuis les marais de Peel au sud de Nimègue jusqu'à Leuwarden, en Frise, villes qui sont sous la même longitude, la distance est à peu près la même
1. Ultimi hominum (Pline, Hist. nat., X!\, 8) ; Exlvemi hominum (Virgile, Enéide, VIII, vers 727).