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LES MIGRATIONS DANS LA STEPPE ASIATIQUE ET SCYTHIQUE

Après la période préhistorique dans laquelle évoluent des populations primitives dont on ignore les origines, la Germanie et la Gaule devinrent l'habitat temporaire ou définitif de peuples nouveaux que les Grecs et les Romains n'ont connus que par des relations intermédiaires de caravanes et de marchands, des récits lointains, traditionnels, mélangés de légendes et enveloppés de mystère. Ces populations venaient d'Orient. On dirait qu'un instinct naturel pousse les races asiatiques vers l'Europe ; les invasions suivent la marche du soleil. Telle est, à l'époque historique, la loi de gravitation universelle des nations en quête d'un domicile fixe, d'une patrie : il est permis de présumer qu'elle s'applique aussi aux migrations des temps primitifs. La France, située à l'extrémité occidentale du monde et close par l'Océan, était destinée à devenir, plus que toute autre contrée, le réceptacle des flots successifs de cette marée des peuples.

Au contraire, la Germanie, à laquelle la nature n'a point

donné de barrière du côté de la Scythie, ne fut, le plus souvent dans les temps antiques, qu'une région de passage, un séjour provisoire dont les peuples migrateurs ou instables n'aspiraient qu'à sortir pour aller s'installer au beau soleil dans les contrées transrhénanes ou transdanubiennes. L'ethnographie et la linguistique paraissent établir que l'Europe, après les populations que l'on considère comme autochtones, fut envahie par de multiples rameaux d'une même famille humaine, qu'à cause des caractères communs que présentent leurs langues et celles des anciens peuples de l'Inde, on appelle les Indo-Européens : Ligures, Celtes, Hellènes, Italiotes, Ibères, Germains, Scythes, Gimmériens, Sarmates, Slaves, sont des Indo-Européens parla langue et sans doute aussi par l'origine ethnique et géographique. Plus tard, sinon dès cette période primitive, accoururent aussi du fond de l'Asie, des tribus détachées d'une autre grande famille humaine, appelée mongolique,tartare ou finno-ougrienne: les Huns ou Hongrois, les Finnois, les Bulgares, les Turcs en sont les dernières bandes parvenues tardivement en Europe. Mais qu'il s'agisse, à travers les siècles, de peuplades indo européennes, tartares ou mongoles, toutes ont émigré du nord du continent asiatique lorsqu'elles se trouvaient encore dans cette période de leur développement social que les sociologues appellent la vie patriarcale et pastorale. Tous furent des pasteurs, parce que les immenses régions de l'Asie qui constituaient leur habitat d'origine ne comportaient pas un autre genre d'existence pour des sociétés humaines.

Ce type social se perpétue encore à présent dans ces immenses contrées qui entourent le grand Plateau central asiatique, et ce que nous constatons sous nos yeux, dans le Turkestan, chez les Toungouses, les Ostiaks, les Bachkirs et autres Tartares du nord des monts Altaï, des lacs Balkach et d'Aral et de la mer Caspienne, est de nature à nous éclairer complètement sur les migrations d'autrefois, que les historiens grecs ou romains, plus ou moins bien renseignés, n'ont enregistrées que de loin et longtemps après qu'elles fussent effectuées. La steppe du Plateau central asiatique ou « la grande steppe », ne comprend pas moins de trois millions de kilomètres carrés, c'est-à-

dire six fois la grandeur de la France. Sa plus grande largeur dépasse la distance du Sahara algérien au nord de l'Ecosse.

« A la base des pentes boisées de Tian-Chan (les monts Célestes), dit Elisée Reclus, commence la vaste région de steppes basses qui se prolonge à travers tout le Turkestan et par-delà le fleuve Oural dans l'intérieur de la Russie. Presque partout la steppe se présente comme un espace nu, laissant le regard glisser sur le sol uni jusqu'à la courbure de la terre sous l'horizon... La variété des diverses steppes commence à se révéler dans les premiers jours du printemps, aussitôt après que les rivières et les mares débordées sont rentrées dans leur lit et que les Kirghiz ont brûlé les broussailles sèches de leurs pâturages. Les jeunes plantes naissent et se développent en quelques jours ; la verdure et les fleurs succèdent comme par enchantement à la morne nudité des plaines. C'est alors que la steppe se montre sous ses aspects les plus variés, à cause de la différence des terrains, sables, argiles, rochers, marécages d'eau douce ou d'eau salée ; chaque nature de sol se révèle par sa flore et sa faune ; nulle part les plantes et les animaux qui les accompagnent ne dépendent d'une façon plus intime des terrains qu'ils habitent. Mais la richesse et l'éclat printanier durent peu. Le climat excessif de la contrée, torride pendant la saison des chaleurs, glacial pendant la durée des froids, ne laisse prospérer qu'un petit nombre de plantes résistant aux extrêmes de la température ! L'été brûle les pousses vertes, les fleurs disparaissent ; mainte partie de la steppe, grise, poudreuse, reprend la monotonie d'aspect qu'elle avait durant l'hiver ; seulement, pendant quelques jours d'automne, les pluies raniment un peu la végétation; un deuxième printemps paraît s'annoncer; mais bientôt les plantes se flétrissent du nouveau et la tristesse de l'hiver s'étend sur les solitudes1. »

Tel est « l'empire des herbes », suivant l'heureuse expression d'Edmond Demolins ; tel est l'habitat des sociétés tartaresmongoles d'à présent. L'homme qui habite ces plaines herbues a nécessairement adopté le genre de vie que la nature lui im-

1. E. Reclus, Géographie, t. V, p. 445; cf. Pred. Le Play, les Ouvriers européens, t. I, p. 53; Edmond Demolins, Comment la route crée le type social, t. I, 87-88.

pose. Il a de grands troupeaux de chevaux, parce que le cheval se propage normalement dans des pâturages indéfinis et inépuisables. Il est constamment sur sa monture. Le cheval est son principal auxiliaire dans tous les actes de son existence patriarcale et toujours la même séculairement, parce que les conditions naturelles ne s'en sont pas modifiées. Il s'adonne nécessairement à l'art pastoral; il a des troupeaux de bœufs, de chèvres et de moutons ; il fabrique sa tente avec le poil et le crin de ses animaux domestiques ; il confectionne des tapis de feutre, des nattes de joncs et de roseaux, des corbeilles de sparterie, des outres de peaux et de vessies, des vêtements de peaux et de laine; il orne sa coiffure de plumes d'oiseaux.

Il entretient de bons rapports avec les étrangers ; il accueille les commerçants, venus souvent de bien loin, qui traversent les terrains de parcours de sa tribu et lui procurent ses armes, ses poteries, ses bijoux, ses étoffes de lin dont il apprécie les bariolages heurtés. Voilà, avec ses troupeaux, toutes ses richesses ; il ne songe point à l'accumulation des objets mobiliers qui seraient un embarras pour lui dans ses déplacements. La nature et, un peu, le commerce lui fournissent tout ce qui est nécessaire à son existence et à celle de ses animaux domestiques, puisque l'herbe se renouvelle spontanément à chaque printemps; il est de nature paresseuse, réfractaire à la curiosité et au progrès. Nul d'entre les nomades n'a intérêt à s'approprier une portion du sol qui demeure ainsi la propriété collective de la tribu, son domaine de parcours. Dès que l'herbe de la plaine est rongée, il faut décamper, s'installer ailleurs, dans des pâturages vierges et pourvus d'eau, où peut-être on va se trouver en conflit avec une autre tribu. De toute nécessité, comme dans le désert africain, il faut pourvoir à la nourriture quotidienne des êtres humains et des animaux domestiques. Ces peuples, toujours en mouvement, innumeras vagasque gentes, dit Pline, avaient une tendance naturelle à s'acheminer vers les steppes de la Russie méridionale qu'ils savaient plus riches, plus fertiles, moins froides que celles du Plateau central asiatique.

La horde qu'on voit poindre, d'après certains récits historiques, des régions du lac Baïkal, delà Mongolie ou de plus loin

encore, traverse en s'agrégeant sans cesse d'autres tribus poussées par le même besoin d'émigration, ce qu'on appelle aujourd'hui les gouvernements de Transbaïkalie, d'irkoutsk, de l'Iénisséi, de Tomsk, au nord du plateau du Grand-Altaï et du désert immense que sa réputation a fait dénommer « la steppe de la Faim » . Après avoir parcouru encore les provinces d'Armolinsk, de Tourgaï, de l'Oural, elle franchit le fleuve Oural, de même que, dans un lointain avenir, l'attirance d'un gîte toujours meilleur lui fera traverser le Danube ou le Rhin.

D'autres peuples ont pu venir de l'Inde par le Turkestan, en descendant les deux fleuves immenses qui, courant vers le nord, se déversent dans la mer d'Aral, l'Yaxarte (Syr Daria) et l'Oxus (Amou Daria) où se baignèrent les phalanges d'Alexandre. Qui peut dire quel fut le va-et-vient des peuples avant l'histoire écrite, dans ces régions du Pamir, de la Boukharie et du Turkestan qui, à l'est de la mer Caspienne, forment le trait d'union entre l'Inde et la Sibérie!

Par les steppes de la Russie où campent aujourd'hui encore les tribus pastorales des Kalmouks, des Cosaques et des Kirghiz, les migrateurs pénètrent en Europe, cheminant paresseusement, poussant leurs troupeaux, traînant leurs chariots, comme d'autres races dans le Far- West américain, « au milieu des herbes si hautes que les fleurs, les épis et les houppes se balancent à côté de la tête du voyageur: au milieu de la plaine sans bornes, on peut se croire perdu dans la verdure que le vent fait onduler comme des vagues ] » .

Du bord du Plateau central asiatique jusqu'aux bouches du Danube la horde s'avance sur la route perpétuelle qui ne conduit à rien, faisant chaque année de longues stations pour semer et récolter quelques céréales aux endroits propices, comme le font les tribus du Sahara ; graduellement elle déroule à petites journées, en droite ligne, jusqu'à 5.000 kilomètres, dans des plaines herbues à peine entrecoupées de quelques bandes de terre cultivable. Les seuls obstacles à sa marche monotone, bercée par la cadence des mélopées héréditaires, sont les tribus voi-

].)•'.. Reclus, Géographie, t. V, p. 447; E. Demolihs, Comment (a rouir arc te type social. Les routes de i' Antiquité, t. I, p. 89.

sines et concurrentes ; parfois des bandes de pillards, écumeurs de la steppe, rebut et déchet de toutes les tribus. Il faut aussi lutter contre les bêtes féroces qui pullulent, assiégeant, dit Pline, l'espèce humaine, leur rivale en cruauté1. Les émigrants franchissent les fleuves à gué, ou à la nage, avec des outres de peaux, sur des troncs d'arbres jetés à la dérive, sur leurs boucliers bombés, sur des radeaux improvisés. C'est souvent une biche effarée qui, d'après de nombreuses légendes qui ont été transportées et se sont acclimatées même sur le Rhin, indique en fuyant, le gué du fleuve au groupe des familles qui, incertaines, erraient depuis de longs mois sur la rive déserte.

Grâce à leurs chevaux, nous dit un voyageur moderne, les nomades migrateurs passent les fleuves sans pont et ne sont nullement arrêtés par ces obstacles naturels que nos armées modernes considèrent comme infranchissables. « Se mettant à califourchon sur des peaux de bœufs contenant leurs ustensiles et attachées à la queue de leurs chevaux, puis s 'aidant de leur arc en guise d'aviron, les nomades franchissent les fleuves les plus rapides. C'est ainsi qu'ils ont traversé le Dnieper en 1240 et le Danube quelques années plus tôt2. » Des bas-reliefs assyriens nous montrent de même des hommes, à califourchon sur des outres gonflées qu'ils dirigent en nageant sur l'Euphrate, ou bien, des groupes de femmes et d'enfants, dans des barques d'une rudimentaire simplicité.

Les grandes caravanes qui, aujourd'hui encore, se mettent en route à travers les steppes du haut Plateau asiatique, rappellent jusque dans les détails individuels, les migrations qui ont préludé à la formation de notre monde occidental. C'est comme une réédition de l'histoire des Helvètes de Jules César, que fait M. Zaborowski, par exemple, quand il raconte l'aventure des Kalmouks qui, établis depuis 1616 dans le khanat de Kazan, voulurent s'en retourner en Chine, en 1771. Ils étaient plus de 600.000. « Catherine II envoya une armée pour les retenir

1. ...ferarum mulliiudo haud dissimilem koniiaum immanilalem obsidens. Pline, Hist. nat., VI, 19, 17.

2. Le P. Hue, le Christianisme en Cltine, t. 1, p. 156; cf. E. Demolins, Comment ia route crée le type social. Les routes de l'Antiquité, t. I, p. 21.

et les populations dont ils avaient à traverser le territoire se soulevèrent contre leurs masses affamées. Partis en janvier, ils arrivèrent pourtant en juin au N.-N.-E. du lac d'Aral, ayant franchi 700 lieues. Plus de 250.000 d'entre eux avaient d'ailleurs succombé, et de tout leur bétail, il ne leur restait que des chameaux. En septembre, ils étaient sur la frontière de la Chine et l'empereur Kien-Long les secourut. En huit mois, malgré les rigueurs extrêmes du froid et du chaud, malgré les attaques incessantes d'ennemis implacables, malgré la famine et la soif, ils avaient donc franchi un espace égal, en ligne droite, au huitième environ de la circonférence terrestre. » (Zaborowski.) Les plaines du fleuve Oural, de la Volga et du Don, de la mer Caspienne et de la mer Noire ont été, à travers tous les siècles de l'histoire, le théâtre de déplacements aussi formidables : les hordes de Balamir ou d'Attila, des Avars ou des Hongrois, celles de Gengis Khan et do Tamerlan eurent des aventures aussi mouvementées.

Vers le milieu du siècle dernier, un missionnaire français célèbre, le P. Hue, qui avait séjourné de longues années au milieu des tribus patriarcales de la steppe, a participé à l'un de ces décampements de tribus en masse et il en fait ainsi le récit :

« Nous nous joignîmes, raconte-t-il, à cette immense troupe, grossie en route par un grand nombre de caravanes mongoles qui, comme nous, profitaient de cette excellente occasion pour faire le voyage de Lhassa... Les hommes et les animaux qui composaient la caravane peuvent être évalués au nombre suivant : quinze mille bœufs à longs poils, douze cents chevaux, autant de chameaux et deux mille hommes, soit Thibétains, soit Tartares... La marche et les mouvements de la caravane s'exécutaient avec assez d'ordre et de précision, surtout dans les commencements. Ordinairement, on partait tous les jours, deux ou trois heures avant le lever du soleil, afin de pouvoir camper vers midi et donner aux animaux le temps de paître pendant le reste de la journée. Le réveil était annoncé par un coup de canon ; aussitôt, tout le monde se levait, le feu s'allumait dans toutes les tentes, et pendant que les uns chargeaient les bêtes de somme, les autres faisaient bouillir la marmite et préparaient

le thé beurré. Un second coup de canon donnait le signal du départ. Quelques cavaliers expérimentés et chargés de diriger la caravane se mettaient en tête ; ils étaient suivis par les longues files de chameaux, puis venaient les bœufs à longs poils. Les cavaliers n'avaient pas de place fixe; ils allaient et venaient dans tous les sens1... »

Nous nous souviendrons de ce témoignage contemporain lorsque nous aurons à caractériser, d'après les récits célèbres d'Ammien Marcellin et de Jordanès, à la fin des temps antiques, les hordes des Huns, des Alains, des Vandales, en marche sur l'occident de l'Europe. L'immense caravane des Barbares chemine de la même façon qu'il y a quinze ou trente siècles : cavaliers, roulottes, troupeaux, fétiches, la masse s'ébranle redoutable comme un torrent dévastateur, dans un ordre immuable prescrit par la nature au début de l'histoire. L'antiquité classique ne dépeint pas autrement les Scythes « dont les chariots, dit Horace, traînent à pas lents les maisons errantes » :

Scythœ

Quorum plaustra vagas rite trahunl domos.

(Hor., Odes, III, 18.)

Comme la cohue des peuples groupés sous le nom de Gimbres et de Teutons ou celle qui suivait Attila, les grandes caravanes des Tartares d'aujourd'hui sont souvent forcées, dit encore le P. Hue, de se fractionner parce que les pâturages deviennent trop maigres pour qu'un aussi grand nombre d'animaux puissent camper au même endroit. « Notre bande, ajoute-t-il, fut encore obligée, dans la suite, de se fractionner : la grande unité étant une fois rompue, il se forma une foule de petits chefs de caravanes, qui ne s'entendaient pas toujours sur les lieux où il fallait camper, ni sur les heures du départ2. » Et puis, on devait aussi parfois, comme les Helvètes, négocier le droit de passage et les conditions du parcours, quand on voulait traverser le territoire d'autres tribus. Il fallait veiller à la sécurité du campement et

1. Hic, Souvenirs d'un voyage dans la Tartarie et le Thibel,t. II, p. 200; cf. Edmond Demolins, Comment la routecréele type social. Les roules de l'Antiquité, p. 74.

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