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LES FORÊTS ET LES TOURBIÈRES DE LA GERMANIE DU NORD

Dans leurs migrations vers l'Europe, les Asiatiques ont toujours suivi les mêmes itinéraires : la nature ne leur en offrait qu'un choix restreint. Après avoir aisément franchi le fleuve Oural, entre Orembourg et le delta marécageux par lequel cet immense déversoir des monts Oural se relie à la mer Caspienne, ils traversaient successivement, au nord d'Astrakhan, la Volga, aux larges et multiples courants, le Don, qui est le premier grand tributaire de la mer Noire, le Dnieper, le Boug, le Dniester. D'un fleuve à l'autre, c'était toujours la plaine monotone, couverte de hautes herbes, entrecoupée de rares oasis de champs bombés, susceptibles de cultures. Kirghiz, Cosaques, Bachkirs, Kalmouks et autres peuplades tartares ou slaves, y mènent encore la même existence que leurs prédécesseurs, il y a des milliers d'années ; seulement, les gouvernements modernes s'opposent à leurs grandes migrations et limitent les terrains de parcours de ces tribus instables. Des steppes du Don et de l'Ukraine ils arrivaient, en hordes indiscontinues et affamées, à travers les plaines de la Petite-Russie, de la Podolie, de la Volhynie et de la Pologne. Alors, les uns descendaient par les vallées du Dniester, du Pruth et du Sereth, c'est-à-dire par la Bessarabie et la Moldavie, jusqu'au delta du Danube, évitant la chaîne des Carpathes, muraille gigantesque, infranchissable;

les autres gagnaient par la vallée de la Vistule les terres unies et basses de la mer Baltique et la Germanie.

Ce long parcours à travers l'Asie et l'Europe septentrionales, avait été tracé d'avance aux peuples migrateurs par les caravanes de marchands qui convoyaient, entre autres objets de négoce, la soie de Chine, l'ambre de la Baltique, les pelleteries des régions glacées, les esclaves, les armes, les ustensiles de bronze des Scandinaves. Nous verrons, en effet, que le commerce du nord n'eut point d'autre itinéraire que celui des migrations et des invasions.

Que vont-ils faire en Germanie ? Ce pays nouveau offrait aux émigrants un habitat tout différent de celui de l'Asie et de la Russie méridionale. Au lieu des steppes herbues et sans horizon, ils étaient comme perdus dans une contrée aqueuse, forestière ou dénudée, fouettée par les vents du nord, couverte de brumes, habitée par de rares indigènes autochtones qui vivaient de chasse et disputaient péniblement leurs abris aux bêtes sauvages : de toutes parts, des forêts vierges sans limites, des lacs aux contours incertains entourés de plantes paludéennes impropres à la nourriture des troupeaux.

En Germanie, dit Tacite, « le ciel est dur, l'aspect du pays est morose et sauvage ». L'Allemagne est encore, suivant l'observation de Madame de Staël au début de son livre perfide, une immense forêt, un pays triste. Et cependant, dans les temps modernes, une population surabondante a défriché une bonne partie des forêts, canalisé les rivières, exhaussé des prairies creuses, drainé bien des tourbières. L'Etat prussien condamne les forçats au terrassement dans la boue des marécages, et voici que, par un monstrueux mépris du droit de la guerre, il force aujourd'hui (juillet 1915), nos prisonniers de guerre à ce travail que les fièvres paludéennes font meurtrier ! Bref, on a développé immensément le sol cultivable, construit des ponts, des remblais, ouvert des routes dans toutes les directions. Telle n'était point la Germanie à l'époque des migrations celtiques, ni au temps de Jules César ou de Tacite, ni même lors des grandes invasions du ve siècle.

Une comparaison va tout de suite fixer notre imagination sous

-ce rapport. On estime que notre Gaule, lors de la conquête de César, était couverte de forêts pour les deux tiers de sa surface : un tiers seulement de notre sol était livré à la culture. S'il en était ainsi pour la Gaule qui a des vallées inclinées vers les fleuves et vers les océans, des montagnes et des collines dans toutes ses provinces, à plus forte raison, pour l'Allemagne du Nord, pays où le réseau orographique est extrêmement restreint, et la plaine sans inclinaison bien [sensible. Si de nos jours la superficie forestière de l'Allemagne dépasse encore 10 millions d'hectares, c'est-à-dire plus d'un quart de cette contrée, il n'y a rien d'exagéré à prétendre que, dans l'antiquité, la Germanie était, plus que la Gaule, c'est-à-dire aux trois quarts au moins, couverte de lagunes, de forêts, de plaines glaiseuses : un quart du sol, à peine, était habitable et cultivable.

La Germanie, « pays hérissé de forêts ou noyé de marécages », dit encore Tacite. En cette région du globe, ajoute un auteur moderne, la boue est le cinquième élément de l'univers. Ciel estompé en grisaille, sol spongieux qui manque sous le pied, balayé par les rafales de l'Océan du Nord, landes et bruyères, nature ingrate, malsaine, à laquelle l'homme ne saurait s'attacher; puis, derrière cette large bande, massifs boisés d'une étendue désespérante, jouant le rôle d'isolateurs entre de rares terres saines et asséchées : telle était la Germanie, jusqu'au pied des montagnes lointaines où ses fleuves cachent leurs sources1.

Dans de telles conditions physiques, la population agricole et sédentaire ne pouvait guère se trouver à l'aise et se développer. Elle y végétait, clairsemée. Le genre d'existence qui s'imposait aux migrateurs, à mesure qu'ils arrivaient, nouveaux occupants d'un sol que les indigènes ne songeaient guère à leur disputer, c'était celui des populations qui vivent moins de la culture que des produits spontanés de l'eau et des forêts, de pêche et de chasse, des fruits naturels de la brousse et de la forêt, de pâturages au bord des rivières et dans les clairières. Même dans les contrées qui avoisinent le Rhin, ce fut seulement à l'époque romaine que les tribus germaines com-

1. P. Vidal de la. Bl.vche, Tableau de la Géographie de la France, p. 33 (Histoire ■Ae France de Lavisse, t. 1.)

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mencèrent le défrichement des bois, se bâtirent des maisons et pratiquèrent la culture des céréales à assolements réguliers.

Ouvrez la carte physique de l'Allemagne, dans YAtlas de M. Vidal de la Blache. Tout le pays compris entre les bouches de l'Escaut et le cours de l'Elbe, c'est-à-dire entre Anvers et Hambourg, était, bien plus que de nos jours, exposé à l'envahissement des eaux, soit de la mer du Nord, soit des fleuves, l'Elbe, le Weser, l'Ems, le Rhin, la Meuse, l'Escaut, dont les estuaires se relient ou se confondent tout le long de la côte, formant des chapelets de presqu'îles et d'ilôts à peine habitables. Ce qui, dans ce pays, n'était pas menacé par les eaux était occupé par les dunes, la lande côtière ou, dans la partie méridionale, par d'impénétrables forêts.

La Gampine, les plaines qui entourent le Zuiderzée (l'ancien lac Flevo), la Frise hollandaise et allemande, le duché d'Oldenbourg, le Hanovre jusqu'aux monts de Westphalie et au massif boisé du Harz, constituent, sur la carte, une zone immense, maculée de lacs brumeux, souillée de tourbières que des travaux de drainage et d'exhaussement ne sont pas encore parvenus à canaliser entièrement et à déverser dans les fleuves. Pour sortir de cette fange paludéenne, avant que les ingénieurs modernes eussent créé des tallwegs et des passages artificiels, il fallait ou bien s'embarquer et prendre la mer, ou bien battre en retraite en remontant le cours des fleuves, dans la direction du sud, en deçà d'une ligne qui passe par Nimègue, Osnabruck, Minden, Hanovre, Magdebourg.

Le bassin inférieur de l'Elbe n'est, à son tour, qu'un sol aqueux où la terre et les eaux se disputent sournoisement la place sous les roseaux et les joncs. Un tiers de la superficie du Mecklembourg et du Brandebourg jusqu'aux monts de Lusace, est de même nature et la carte est tachetée d'un dédale de lacs qui avoisinent Berlin, Gharlottenbourg et Potsdam, Strelitz et Schwerin, Hostock et Lubeck.

En Poméranie, voyez le bassin inférieur de l'Oder et celui de la Netze,tout pleins d'eaux stagnantes, surtout aux alentours de Stettin, de Greifswald, de Stargard, de Custrin. En Prusse occidentale, dans le pays de Danzig, le bassin inférieur de la Vis-

tule est parsemé de lacs et de plaines vaseuses. Enfin, la Prusse orientale jusqu'au delta du Niémen est un sol mouvant, sablonneux, bas et plat, avec de grandes flaques d'eau, non seulement dans les environs de Kônigsberg, mais jusqu'au Masurenland et au Hockerland, où se trouvent, semblables à des îlots reliés les uns aux autres par un chassé-croisé de talus naturels ou artificiels, les villes de Lyck, de Lôtzen, d'Allenstein, d'Osterode. Le long de la « mer de l'ambre » , s'allongent les lagunes appelées Kurische Haff et Frische Haff qui relient entre eux les multiples bras des estuaires de la Yistule, du Pregel et du Niémen.

Ainsi, la moitié de l'Allemagne du Nord était jadis envahie par les marécages ou les estuaires fébricoles de fleuves que la mer semble repousser plutôt qu'accueillir. Le flux quotidien enATahissait la grève à perte de vue, et le pays voisin était exposé souvent à des raz de marée dévastateurs. En France, seuls les alentours mouvants du Mont-Saint-Michel, si dangereux pour les pêcheurs imprudents, peuvent nous donner quelque idée de cette affreuse région du brouillard et de la boue.

Au sud de la zone dénudée, commence celle des joncs, des algues, des oseraies, puis, les arbres rabougris, épineux, déjetés par le vent, terres qu'aucune route ne pouvait traverser; enfin, la zone forestière, beaucoup plus vaste encore, coupée par les lacs, les fleuves et les rivières. De l'est à l'ouest, le fossé du Rhin, seul, séparait ces forêts de la Germanie de celles de la Gaule Belgique.

Au sud du pays des Frisons, la forêt de Teutobourg couvrait la plus grande partie de la Westphalie, du Hanovre, du Brunswick, du duché d'Anhalt. Le nœud du Harz, avec ses hautes montagnes, si riches en mines de métaux, rattachait le Teutoburgerwald, d'une part, au réseau forestier et glaiseux des Semnons, qui occupait la plus grande partie du pays d'entre l'Elbe et l'Oder, et, d'autre part, à la forêt Hercynienne plus vaste encore. Cette silva Hercynia dont la Forêt-Noire actuelle, l'ancienne silva Marciana, n'est qu'un tronçon prolongé au sud-ouest, provoqua, de la part de Jules César et de l'empereur Julien, une admiration mêlée d'inquiétude. C'est dans ses profondeurs lointaines et montagneuses, inaccessibles, que

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prenaient leurs sources la plupart des grands cours d'eau de la Germanie, le Danube, le Neckar, le Mein, le Weser, l'Elbe et ses affluents. Les monts de Thuringe {Thuririgerwald) qui, aujourd'hui encore, ont, par places, l'aspect des forêts inviolées, nous représentent mieux que le Schwarzwald, trop sillonné d'allées pour touristes, ce que devait être la forêt Hercynienne.

Débordant les montagnes du duché de Bade et du Wurtemberg, elle enveloppait de ses bras gigantesques les belles et fertiles vallées du Mein, par les hauteurs de l'Odenwald au nord-est de Heidelberg, par le Spessart à l'est de Francfort, puis par le Rhon, le Thuringerwald et la longue chaîne des monts de Bohême. Elle se rattachait enfin aux monts Carpathes par les Berkides, pour former avec eux le véritable bouclier de l'Allemagne du sud où le Danube est roi.

Seules, quelques pistes pratiquées par les marchands et les migrateurs, le long des rivières ou entre des seuils de rochers, reliaient les unes aux autres des lignes de clairières naturelles et sillonnaient comme une déchirure cet immense rideau de verdure sombre. « La largeur de cette forêt Hercynienne, dit César, est de neuf journées de marche accélérée... Elle commence aux frontières des Helvètes, des Némètes et des Rauraques et elle s'étend, en suivant le cours du Danube, jusqu'au pays des Daces et des Anartes. De là, elle tourne sur la gauche, en s'éloignant du fleuve, et dans son immense étendue elle borde le territoire d'une foule de nations. Il n'est point d'habitant de ces contrées qui, après soixante jours de marche, puisse dire avoir vu où elle finit, ni savoir où elle commence. On assure qu'il s'y trouve plusieurs espèces d'animaux sauvages qu'on ne voit pas ailleurs1... »

Comparables aux forêts vierges de l'Amérique, celles de la Germanie avec leurs arbres géants, sapins, chênes et hêtres, formaient des massifs si épais qu'ils interceptaient la lumière ; jamais un rayon de soleil ne filtrait jusqu'à la jonchée roussâtre des feuilles mortes : c'était le royaume de l'éternelle nuit. Les explorateurs romains, guidés par des indigènes, y remon-

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