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LES GRANDES MIGRATIONS

Les parages désolés et fangeux de la mer Baltique et de la mer du Nord, de chaque côté de la presqu'île du Jutland, sont la contrée que les auteurs anciens assignent, volontiers, pour patrie originaire à un grand nombre des peuples qui sont venus tour à tour, à diverses époques, depuis les âges les plus reculés, se fixer dans l'Europe occidentale et méridionale. De ce pays désertique, plein de brouillards, de vents et de marécages, seraient sortis, si l'on en croit cette antique tradition, les Celtes, et avant les Celtes, des populations innommées; plus tard, les Belges, les Cimbres, les Teutons, les Suèves, les Francs, les Goths, les Saxons, les Burgondes, les Chavions, les Vandales, et bien d'autres qui ont franchi le Rhin et le Danube1.

Et, chaque fois, ce sont des débordements de la mer du Nord ou de la Baltique, des raz de marée qui chassent de leurs demeures ces pauvres gens, ces ichthyophages aux yeux glauques et aux cheveux blonds, qui ne demandaient qu'à rester attachés, comme leurs barques, au bord de l'Océan ou sur la rive

1. On trouvera les sources indiquées dans : Ca.m. Julliau, Histoire de la Gaule, 1.1, pp. 229, 233, 234, 239, 242; t. IV, pp. 540, 542; V. Durut, Histoire des Romains, t. VI, p. 534.

des estuaires fluviaux. Ainsi, la Scandinavie, la fameuse île Scanzia, les sables stériles, les tourbières et les marécages de l'Allemagne du Nord auraient engendré toutes ces races d'hommes ; le Goth Jordanès, au vie siècle, parlant de cette contrée âpre et lugubre, dit que de ses flancs sont sorties toutes ces nations ; il la qualifie officina gentium cuit velut vagina natlonum.

Les historiens modernes qui ont accepté cette assertion, si souvent répétée par les Anciens, y trouvent l'occasion de broder, surtout en évoquant les effroyables catastrophes qu'ont subies, à l'époque moderne, les basses terres de la Hollande, d'élégants et pathétiques tableaux des débordements subits de la mer du Nord ou de la Baltique. Je ne puis résister au plaisir de citer une magnifique page de M. Jullian, qui se rapporte à l'exode des Celtes : « Les montées subites de l'Océan sur les côtes de la Frise et du Jutland sont une des choses les plus effroyables que puissent voir les hommes. En une minute, une seule vague, haute comme une colline, submerge des milliers d'hectares. Tout disparaît alors sous les eaux, arraché, englouti, confondu dans une égale destruction, arbres, moissons, bestiaux et des milliers d'hommes. Et cette œuvre de fureur était, dans les temps anciens, d'autant plus terrible et plus complète que les Celtes aimaient à bâtir près des flots leurs cabanes et peut-être aussi leurs tombes: vivants et morts, les ancêtres comme eux-mêmes, tout ce qui était la tribu retournait au néant1... »

Pline, moins éloquent, nous parle, pour l'avoir observé luimême avec étonnement, du flux et du reflux de la mer du Nord qui s'étend sur des lieues et des lieues, avec impétuosité, deux fois par jour, si bien que sans cesse le spectateur ému et angoissé se demande : « Ce sol est-il bien une terre ou appartient-il à l'empire de l'Océan ? » Il prend en pitié les misérables habitants {misera gens) de ces contrées qui vivent dans des huttes juchées sur des hauteurs naturelles ou artificielles pour que les flots ne puissent les atteindre. Ils se nourrissent de poissons, n'ont ni lait, ni bétail, ni gibier, ni arbres, mais

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