Pure, Hist. nul., \VT
ait enfanté et envoyé, à travers les siècles, dans le reste de l'Europe, non seulement les Goths et les wikings normands, mais des théories variées d'autochtones, des groupes ethniques aussi dissemblables et multipliés que ceux qu'on prétend avoir essaimé de cette morne contrée.
Ce qu'il y a à retenir de cette antique tradition c'est que, vraisemblablement, ces peuples, au cours de leurs migrations, ont séjourné un temps plus ou moins long dans les parages de la mer Baltique; c'est aussi que certaines peuplades, comme les Goths, s'y sont acclimatées plus longtemps que d'autres, en ont fait leur patrie et ont peuplé plusieurs des îles Scandinaves. Tandis que d'autres n'ont fait qu'y passer, les Goths y ont séjourné séculairement, bloqués en quelque sorte par d'autres tribus. Ce n'est que tardivement qu'ils ont quitté cette patrie provisoire de l'île Scanzia, sur trois bateaux, dit naïvement la légende recueillie par Jordanès, qui portaient, l'un, les Visigoths, l'autre les Ostrogoths et le troisième les Gépides. Et ceux-ci furent appelés de ce nom qui signifie, paraît-il, « paresseux, traînard », parce qu'ils se firent attendre et que leur vaisseau arriva le dernier. Ce récit fabuleux nous indique peutêtre, tout de même, que les tribus gothiques ont fini par poursuivre, comme toutes les autres, leur migration longtemps arrêtée ; ils se sont dirigés vers le sud, pour atteindre le Danube et, après mille vicissitudes, la place convoitée sur le territoire de l'empire romain.
En un mot, les peuples barbares qu'on nous dit issus des bords de la Baltique ou de la mer du Nord, n'étaient point des autochthones de cette région. Ils étaient seulement venus se fixer temporairement dans l'Allemagne septentrionale, comme les Francs dans la Frise, en Westphalie et sur le Mein.
Sans s'inquiéter autrement des misérables tribus des aborigènes de l'âge de pierre qui, lentement, s'étiolaient, disparaissant à peu près, j'imagine, comme les tribus des Peaux-Rouges en Amérique, ces barbares nouveaux-venus séjournèrent un temps plus ou moins long, les uns dans les plaines lacustres plus rapprochées de la mer, les autres, dans les clairières des forêts exubérantes dont ils suivaient la lisière et les pistes. Jus-
qu'au moyen âge, le séjour des barbares dans le nord de l'Allemagne n'a été qu'une halte forcée, prolongée, péniblement supportée. Tous étaient des migrateurs venus lentement des steppes asiatiques. Pourquoi donc les écrivains de l'antiquité ont-ils eu l'idée d'assigner à ces tribus, comme pays d'extraction, le rivage de la mer du Nord et de la Baltique?
Il semble qu'il soit aisé de répondre à cette question.
Les invasions qui se sont portées vers le sud, sur le Danube et l'Italie, suivirent les routes du commerce de l'ambre, dont les Grecs et les Romains ne connaissaient que vaguement les mystérieuses profondeurs. Ils savaient pourtant que ces routes, traversant la Germanie, aboutissaient à l'océan Suévique ou mer Baltique. Or, pour atteindre les pays danubiens, les peuples migrateurs n'ont pas suivi d'autres chemins que ceux des caravanes de marchands. L'impénétrable rideau de la forêt Hercynienne et le mur des Garpathes ne leur permettaient pas de s'en écarter. C'est ainsi que les Grecs et les Romains furent amenés, par ce qu'ils savaient des routes de l'ambre, à donner aux nations germaniques, scythiques ou autres qu'ils ont vues si souvent arriver par ces chemins, la même origine que celle de l'ambre lui-même.
De tout temps, la nature a imposé au commerce les routes qu'il doit suivre et dont il ne peut s'écarter. Ce sont d'abord des pistes le long des rivières, parfois frayées par les animaux, des haltes aux sources rafraîchissantes, des sentiers en des parties moins fourrées des forêts, faisant la chaîne, comme un chapelet, de clairière en clairière. Ces pistes, ces sentiers deviennent des chemins que le voyageur, avec ses chevaux et ses mulets, améliore à la longue pour faciliter son passage ultérieur. Lorsque la civilisation est plus avancée, les mêmes passages deviennent des routes avec des gués, des ponts, des relais, des abris sûrs pour les nuits. Aux carrefours, aux sources ou au confluent des rivières se créent des caravansérails, des agglomérations qui souvent deviennent des entrepôts, des marchés, des villes fortifiées, des capitales. Telle fut l'origine des routes du commerce à travers la Germanie.
On sait la place prépondérante que l'ambre jaune ou succin
a occupée dans la parure féminine, non seulement chez les Grecs et les Romains, mais longtemps auparavant dans les civilisations de l'Asie antérieure. Or, le seul pays où les Anciens pussent se procurer cette résine fossile était l'estuaire de la mer Baltique1. Aujourd'hui encore on recueille l'ambre jaune presque exclusivement dans les dunes qui s'étendent depuis Kônigsberg jusqu'à Memel2. Tacite raconte comment, de son temps, la peuplade de JEstui récolte cette précieuse substance : «Ces Barbares fouillent la mer, et seuls d'entre tous, ils recueillent dans les bas-fonds et jusque sur le rivage, le succin qu'ils appellent gles : Succinum quod ipsi glesum vocant. » Ce mot glesum est évidemment un vocable germanique qui se rattache à la racine giass, « verre, cristal ». Le terme voisin glanz, « brillant », rappelle l'idée exprimée par le nom que les Grecs donnaient à l'ambre, fjXsxxwp, qui signifie aussi brillant.
« Les Barbares, ajoute Tacite, ne font aucun usage de l'ambre. Ils le ramassent brut, l'apportent en bloc et en reçoivent le prix avec étonnement. On pourrait croire que c'est un suc des arbres, car on y distingue, au travers, quelques insectes rampants ou ailés qui sont restés emprisonnés dans cette matière quand elle s'est durcie. Mais je pense, quant à moi, que comme certaines régions de l'Orient qui distillent l'encens et le baume, ces îles et ces terres de l'Occident sont couvertes de forêts exubérantes, dont les sucs, extraits par l'ardeur du soleil, s'écoulent dans la mer voisine et sont envoyés par la tempête sur les rivages opposés3. »
1. Dans son admirable Histoire de la Gaule, dont tant de pages sur nos origines sont définitives, M. Camille Jullian dit aussi l'embouchure de l'Elbe et le chapelet d'ilols qui bordent la mer du Nord, un particulier l'île d'Héligoland; mais c'est, je crois, une erreur qu'on doit à Pythéas. Des raisons multiples s'opposent à ce qu'on admette cette théorie qui est, d'ailleurs, contraire au témoignage formel de Tacite. De plus, dans les temps modernes, jamais l'ambre n'a été recueilli sur les rives de la mer du Nord. C. Jullian, Histoire de la Gaule, t. I, p. 421.
2. Il faut se garder de confondre l'ambre jaune qui est un fossile, avec l'ambre gris, qui n'est qu'une concrétion intestinale des cachalots. On en trouve abondamment sur les côtes de l'océan Indien et de l'Arabie. Il est fusible et répand une odeur agréable. La fâcheuse similitude de nom adoptée en français pour désigner deux substances de nature toute différente, a fait que certains auteurs les ont parfois confondues. Sur l'ambre gris, voir : W. IIeïd, Histoire du commerce du Levant au moyen âge, trad. française par Furcy-Raynaud, t. Il, p. 571 (in-8°, 1885).