‹ Le Rhin dans l'histoireChapitre 36 sur 211 · FORMATION DES GROUPES ETHNIQUES EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

FORMATION DES GROUPES ETHNIQUES EN GÉNÉRAL

La Germanie est le pays immense encerclé par le Rhin, le Danube, les Carpathes, la Vistule, la mer Baltique, la mer du Nord, en laissant les pays Scandinaves.

A l'est de la Vistule, c'est la Scythie, bien que des groupes de tribus scythiques se soient avancés jusqu'à l'Elbe. Sur la rive gauche du Rhin, c'est la Gaule ; lorsque les Germains traversent le Rhin, ils passent en Gaule.

Jamais la « Germanie » n'a dépassé le cours du Rhin. L'antiquité tout entière est unanime à l'affirmer, par cent témoignages de géographes, d'historiens, de littérateurs, depuis Jules César jusqu'à Grégoire de Tours et Isidore de Séville. Prétendre le contraire, c'est énoncer une assertion contraire à la vérité historique.

Quant aux Germains, on ne peut pas dire en toute simplicité que ce furent les peuples qui habitaient la Germanie, comme nous disons couramment aujourd'hui que les Allemands sont les habitants de l'Allemagne. D'une part, il y avait des Germains en masse, hors de la Germanie : il y en eut beaucoup en Gaule; il y en eut aussi des essaims considérables en Italie et en Espagne, comme il y eut des Gaulois dans ces pays.

D'un autre côté, la Germanie proprement dite fut l'habitat

d'une foule de peuples qui n'étaient pas germains, et d'aucuns de ces peuples non germains s'y sont fixés peut-être en plus grand nombre que les Germains eux-mêmes.

D'abord, la Germanie a eu, comme la Gaule et l'Italie, des habitants dès l'époque paléolitique, au moins dans quelquesunes de ses régions. Les plus anciens vestiges de l'homme en Allemagne, en particulier dans la contrée rhénane, se placent comme chez nous, au cours des révolutions du globe qui caractérisent les temps quaternaires. Tels sont, par exemple, les ossements humains et les célèbres calottes crâniennes du Neanderthal, non loin de Dusseldorf, de Gannstadt, près Stuttgart, et d'autres en Moravie 1.

Après les populations autochtones dont on ne sait rien au point de vue ethnique, mais que tous les indices anthropologiques et archéologiques permettent de considérer comme identiques à celles de la Gaule, vinrent, à partir du deuxième millénaire avant notre ère, les invasions des peuples dits indo-européens, c'est-à-dire les Ligures, les Celtes, les Scythes ou Slaves, les Germains.

Les Ligures et les Celtes ont couvert les plaines du Danube et de ses affluents. Après les hommes de l'âge de pierre, ils ont formé, dans les régions danubiennes, l'élément sédentaire le plus ancien. En ce qui concerne la Germanie du Nord, jusqu'à la mer de l'ambre, d'après les indications du chapitre précédent, on peut dire qu'à l'instar des Phéniciens sur les côtes de la Méditerranée et de l'Atlantique, les Celtes du Danube, commerçants entreprenants et hardis, s'aventurèrent jusqu'à fonder, dans les îlots de l'océan forestier et marécageux de celte région sauvage, des comptoirs ou plutôt un certain nombre de gîtes d'étapes ou de stations de commerce qui survécurent à toutes les invasions et sont devenues plus tard des villes, en conservant leurs noms celtiques, comme Lugidunum (Glogau ou Leignitz), Eburodununi (Brunn), Caroduiium (Cracovie) et d'autres.

Après que l'ère des migrations ligures et celtiques fut close, — elle a dû durer des siècles et des siècles, — vint l'ère des

1. J. Déchelette, Manuel d'archéologie préhistorique, t. I, p. 289.

migrations des tribus germaniques, qui se prolongea jusqu'à la fin de l'empire romain et plus tard encore. Ces tribus sont plus barbares ; elles parlent d'autres langues, elles ont des habitudes vagabondes, des mœurs plus farouches. Elles entrent en conflit avec les Celtes et avec les tribus de race et de langue scythiques et même finnoises qui avaient réussi à s'infiltrer à travers les marécages de la Germanie du Nord où elles ont laissé des rameaux considérables et des traces profondes.

Il y a de tout, dès avant Jules César, au point de vue ethnique, en Germanie, plus encore peut-être que dans les autres contrées de l'Europe, parce que sa situation géographique en fait une terre de passage pour tous les peuples en mal de déplacement qui se dirigent d'Orient en Occident.

Nous verrons aussi, plus tard, l'Allemagne médiévale et moderne accueillir dans son sein une foule d'autres éléments ethniques ; cette vaste contrée, bien que surtout forestière, aqueuse, peu hospitalière, n'a point échappé à la loi commune que formulait récemment encore M. Edmond Perrier, à savoir que « tous les peuples d'Europe sont, sans exception, le produit des mélanges d'une infinité de peuplades qui ont successivement envahi le sol qu'ils habitent aujourd'hui1 ».

Aussi, ne peut-on que saluer d'un sourire l'empressement puéril qu'ont mis les Allemands, dès le milieu du xixe siècle, à adopter la trop fameuse théorie de Gobineau, uniquement parce que ce diplomate français, écrivain dépourvu de tout sens critique2, a eu la fantaisie de proclamer la race indo-européenne ou aryenne, race supérieure à toutes les autres races humaines, et de choisir parmi les Indo-Européens, le rameau germanique pour en faire le peuple qui s'est conservé pur de tout mélange, le peuple idéal, le prototype humain originaire ou le plus voisin de celui qui a été façonné par Dieu : beau, intelligent, robuste, à la taille élevée et altière, aux cheveux blonds, aux yeux d'azur, au crâne allongé ; et par voie de conséquence, le peuple élu, prédestiné à la domination sur le monde.

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