Jean Fihot, op. cit., p
saurait exister de « race germanique » distincte des autres races indo-européennes; à plus forte raison est-ce une fantaisie puérile d'imaginer une race germanique plus pure, plus belle, plus intelligente que toute autre et prédestinée à la domination universelle. Sous le rapport somatologique, le Germain ne se distingue point du Slave ni du Celte. Au point de vue linguistique, M. Meillet conclut, d'autre part, que « rien n'autorise à parler d'une race indo-européenne », à plus forte raison d'une race germanique *,
L'archéologie reste muette à son tour : on ne pourrait pas, dans un musée, faire en toute sécurité le départ des armes, ustensiles, bijoux, objets manufacturés ou autres qui, par leur originalité, seraient spécialement germains et n'appartiendraient qu'à la race germanique, comme on distingue les monuments égyptiens ou chypriotes. Il a fallu, pour classer ces objets de l'époque proto-historique, adopter des dénominations qui n'ont rien d'ethnique, telles que celles de Période de Hallstatt (Autriche) ou de la Tène (Suisse), empruntées à des trouvailles typiques et particulièrement abondantes, de certaines catégories de monuments.
La question est donc jugée sous le triple point de vue de l'anthropologie, de la linguistique et de l'archéologie préhistorique. Dans ces domaines, la thèse de Jean Finot et son titre : le Préjugé des races, sont surabondamment justifiés.
Mais ce serait dépasser singulièrement la portée de cette doctrine si l'on s'avisait d'en appliquer les déductions de laboratoire à l'histoire des peuples, et au nom de l'unité de l'espèce humaine, supprimer les barrières entre nations, faire appel à la fraternité universelle, traiter de chimères, d'ambitions individuelles, de malentendus, tous les conflits sanglants dont l'histoire de l'humanité est remplie depuis ses origines. Sans doute, il n'y a point de races proprement dites, au point de vue anthropologique, c'est entendu. Mais prétendre, en raison de cette vérité démontrée, nous interdire de parler de races germanique, slave, latine, hellénique, ibérique ou autres, ce serait appliquer
1. Meillet, Introduction à l'étude comparative des langues indo-ewopéennes, 3' éd., 1912, pp. 67 ù 59 et 405.
les principes de l'anthropologie à un domaine qui n'est pas celui de cette science. L'histoire et le bon sens s'élèveraient l'un et l'autre contre cette confusion extra-scientifique. Ne jouons pas sur les mots : en histoire, on ne donne point au mot race son sens anthropologique, et voilà tout. Nous l'appliquons, abusivement si l'on veut, aux variétés que nous présentent les langues et les sociétés humaines, mais cet emprunt d'expression n'empêche pas que ces variétés soient réelles ; ce sont elles que nous désignons sous les appellations de « race » ou de « type ethnique », et nous savons ce que nous voulons dire.
M. Finot s'est donné, non sans à-propos et sans esprit, le plaisir de relever les contradictions, de souligner les fantaisies des Renan, des l'aine, des Fustel de Goulanges et d'autres écrivains, lorsqu'ils ont entrepris de caractériser dans son ensemble la physionomie, au physique et au moral, du Germain, du Gaulois, du Romain, de l'Hellène, du Français, de l'Allemand, du Slave, de FEspagnol. Ces portraits littéraires ne sont guère, en effet, que prétexte à jolies phrases; ils charment par la cadence harmonieuse du tour, la finesse de l'ironie, le mordant de la critique, la galanterie du compliment, mais ce ne sont que des mots, quand ce ne sont pas des armes de combat. Je le veux bien, avec M. Finot: les qualités ou les défauts que l'un trouve aux Gaulois, un autre les attribue avec tout autant de bons arguments aux Germains, aux Grecs, aux Romains. Je sais bien aussi que nous nous trompons souvent, lorsqu'en présence d'un inconnu nous disons : c'est un Russe, un Anglais, un Espagnol. M. Finot a beau jeu sur ce terrain ; on distingue plus aisément les races de chiens, de chevaux ou de moutons ou les variétés de roses ou d'orchidées.
Cependant, il n'en est pas moins avéré et reconnu par tout le monde qu'en dehors de toute question de nationalité, d'une manière générale et dans l'ensemble, il y a des différences notables et caractéristiques entre un Russe et un Anglais, entre un Allemand et un Espagnol. Tout le monde le sait, et ce n'est nullement un préjugé; on ne se trompe aue dans l'analyse de ces différences lorsqu'on veut la serrer de trop près, ou dans son application à un sujet déterminé. Malgré le caractère fugitif,
insaisissable comme l'air ou la fumée, de ces particularités ethniques, difficiles à définir, elles n'en existent pas moins réellement et nous avons toute raison de parler de race gauloise, de race germanique, de type gaulois, de type germain, de type ou de race sabellique, ibérique, hellénique, slave, quelque absolue que soit leur identité physiologique et anthropologique, quelque certitude que nous ayons de la communauté de leur extraction indo-européenne et de l'origine unique de leurs langues si diverses.
Quel contraste entre l'Anglais et l'Hindou, qui sont cependant l'un et l'autre originairement de sang Indo-Européen! Sans aller aussi loin chercher nos termes de comparaison, qui n'a été frappé de la différence de l'aspect physique et des mœurs du Napolitain et du Moscovite, du Hollandais, du Suisse, du Lusitanien, du Poméranien, du Grec, du Breton? Le Norvégien et le Tyrolien sont aussi, l'un et l'autre, des Indo-Européens, et cependant, remarque J. Deniker, « qu'y a-t-il de commun entre le Norvégien blond, grand, dolichocéphale, d'esprit scrutateur, marin intrépide dont le drapeau flotte sur toutes les mers, et le Tyrolien brun, relativement petit, brachycéphale, d'esprit conservatif, paysan typique dont l'horizon migratoire est borné par ses montagnes » ?
A quoi donc tient la diversité de ces races issues du même tronc et comment s'est-elle formée ? Nous avons déjà répondu en partie à cette question en montrant l'influence de l'habitat : cette diversité des races n'est qu'une résultante des conditions de vie dans lesquelles ont évolué les groupes humains.
L'humanité, depuis son apparition sur la terre, s'est trouvée partout tiraillée, pour ainsi parler, par deux tendances opposées : le croisement du sang qui tend à reconstituer le type humain dans son unité primordiale, et l'influence de l'habitat qui tend, au contraire, à individualiser les groupes ethniques qu'on appelle improprement des races, et à les isoler dans leur originalité d'aspect physique, de mœurs et même de mentalité.
Dans la lutte sourde mais pénétrante de ces deux tendances aussi inéluctables que la mort, l'habitat l'emporte socialement sur le croisement du sang, parce que, ainsi que nous l'avons
exposé plus haut, la nature impose à l'homme les conditions de son existence et qu'il lui faut vivre d'abord. D'où qu'ils viennent, quelle qu'ait été leur formation antérieure, quelque degré de culture qu'ils apportent avec eux, les groupes humains qui se succèdent pour longtemps dans un habitat déterminé, sont forcés de se plier aux exigences de la nature ambiante. Les influences du milieu prennent successivement et en bloc tous les occupants d'un sol déterminé, au fur et à mesure qu'ils s'y installent à demeure. Elles prédominent et l'emportent à la longue, parce qu'elles sont permanentes et que l'homme ne saurait s'y soustraire ; le temps est leur auxiliaire fatal. Cette loi dont nous constatons chaque jour l'application aux familles et aux individus qui s'expatrient, est aussi celle des groupes ethniques. Le milieu dans lequel ces groupes se sont trouvés transportés par leurs migrations les a, sans qu'ils s'en doutent, transformés au physique et au moral. L'habitat a été le principal facteur de leur métamorphose : l'homme subit la tyrannie de la nature aussi bien que les plantes et les animaux.
Tout le monde sait qu'il existe, dans le règne végétal et dans le règne animal, ce que les naturalistes appellent des « types géographiques ». Telle espèce d'arbre, par exemple, atteint une taille géante sous le soleil africain, tandis qu'elle est réduite aux minuscules proportions d'un arbuscule dans les régions froides ou glacées. Gomme les plantes, les animaux présentent des variétés de taille, de conformation, de couleur, de mœurs, suivant qu'ils habitent des latitudes tropicales ou polaires, le bord de la mer ou les montagnes. Or, l'espèce humaine, a de même ses « types géographiques ».
Ses trois grands rameaux, la race jaune, la race noire, la race blanche sont, chacun le sait, confinées sur notre globe dans des aires géographiques assez bien délimitées. La race blanche, dite indo-européenne, qui a peuplé l'Inde, la Perse, l'Asie occidentale et toute l'Europe, a formé comme les autres, des sousvariétés infinies, par suite des conditions de l'habitat prolongé de ses essaims dans différentes régions de ces vastes quartiers de notre planète.
C'est en vain que l'esprit humain, procédant partout de la
même manière, invente, sous toutes les latitudes et dans les milieux les plus différents, les mêmes outils, les mêmes armes et tout ce qui répond aux mêmes nécessités de l'existence sociale ; c'est en vain que les croisements du sang se sont produits et renouvelés sans relâche entre les groupes, inévitable conséquence des relations sociales, du commerce et des migrations ; le milieu et l'habitat se sont toujours imposés despotiquement aux sociétés humaines et les ont individualisées, malgré le fond commun qui appartient à toutes les races. L'histoire moderne de la colonisation européenne en Amérique ou en Océanie offre, sous ce rapport, un champ d'observation et d'expérience aussi sur que suggestif et concluant. Mais bornons nos observations à l'antiquité.
Voyez, par exemple, les Grecs. Ils sont de la famille indoeuropéenne ; ils vinrent par migrations successives, s'installer dans une contrée dont la constitution physique, — ceci est évident, — contribua plus que leur intelligence et les croisements avec d'autres races, à créer le type hellénique.
N'est-ce pas le soleil de la Grèce qui lui a donné sa religion apollinaire ? l'incomparable pureté de son ciel qui a fait la clarté de son génie ? Ses rochers arides, l'absence de pâturages l'ont empêchée de devenir un pays agricole; ses côtes déchiquetées, ses îles si nombreuses ont obligé ses habitants à se livrer à la navigation et au commerce extérieur ; l'éclatante blancheur de ses montagnes de marbre n'a-t-elle pas développé leur sens artistique ? Personne ne contestera, en ce qui concerne les deux grands rameaux de la race hellénique, Ioniens et Doriens, lorsqu'ils vinrent des steppes de l'Asie et de la Scythie, que si au lieu de tourner au sud, de franchir le bas Danube et de se diriger par la Thrace et la Macédoine sur les contrées helléniques, ils se fussent avancés vers le nord, du côté de la mer Baltique ou plus loin dans les marécages boisés de la Poméranie ou du Mecklembourg, — personne ne mettra en doute, disje, qu'ils n'eussent pu, dans ces parages fangeux et sombres, donner l'essor aux qualités physiques et morales, qui sont leur apanage dans l'histoire. La forêt germaine crée un tout autre type humain, et c'est ce qui ressortira de ce livre tout entier,
en môme temps que nous nous proposons de démontrer que les peuples germains eux-mêmes, dès qu'ils quittent la Germanie pour se fixer dans un autre pays, la Gaule, par exemple, ne tardent pas à se modifier dans leur tempérament et même dans leur aspect physique ; force leur est de se conformer aux exigences de leur nouvel habitat.
Nous n'irons pas jusqu'à dire avec le savant professeur de Cambridge, Charles Myers, que c'est « le milieu » qui fait tout : « que seul le milieu dans lequel les hommes ont vécu a créé entre eux des différences tant physiques que mentales, et que l'on doit admettre la possibilité d'un développement progressif pour tous les peuples primitifs, pourvu que leur milieu puisse se transformer de façon appropriée j ».
S'il en était ainsi, tous les peuples qui sont passés par le même habitat et en ont subi l'influence seraient devenus identiques comme leur mode de transformation. Nous ne serons pas exclusifs à ce point. Le milieu n'agit pas sur l'homme aussi vite ni aussi complètement que sur les plantes ou les animaux, parce que « l'homme, dès son apparition sur la terre, paraît se distinguer des autres êtres vivants par une mentalité plus intense qui a joué, joue et jouera un rôle prépondérant dans sa marche à travers la vie2 ».
Si, comme le dit Edmond Perrier, « les lois de la vie sont les mêmes pour les végétaux que pour les animaux et pour l'homme », il faut néanmoins reconnaître, avec le même savant, « qu'elles opèrent plus simplement dans le règne végétal, où il est plus facile de le saisir3 ». Dans l'espèce humaine les influences du milieu sont contrariées par des résistances multiples dont la force et l'efficacité augmentent à mesure que le groupe humain sur lequel elles agissent est plus avancé en civilisation.
S'il est vrai que chez les peuples primitifs, l'habitat crée le type social, ce principe subit, dans son application, des ralentissements plus ou moins prolongés chez les peuples qui, en se