‹ Le Rhin dans l'histoireChapitre 39 sur 211 · Edmond Perrier-, France et Allemagne, p. <ii · texte numérisé non relu

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perfectionnant, se sont créé des sources de vie et de jouissance qui ne sont pas empruntées à l'habitat. L'homme, dans ce cas, adopte un genre d'existence soutenu par des artifices dont l'ensemble s'appelle civilisation et progrès, qui lui permettent de secouer, dans une certaine mesure et pour un temps limité, le joug « du milieu », c'est-à-dire de la nature du pays où il s'est établi. En un mot, l'homme des sociétés primitives est, presque autant que l'animal, l'esclave de la nature ; l'homme civilisé fait effort pour la dompter ; il l'asservit plus ou moins à ses besoins de jouissance. Il parvient à modifier la nature du sol qu'il habite et auquel il s'est attaché : c'est la terre à laquelle il a confié les cendres de ses pères et où il a enraciné sa maison. Il y acclimate des animaux, des plantes exotiques, il affouille le sol pour en extraire les métaux qui vont modifier certaines des conditions de sa propre existence ; il dessèche des marais, il arrose des terres assoiffées, il fertilise des déserts, il défriche les forêts, fait reculer la végétation parasite et la remplace par une autre, productive de richesse ; il creuse des canaux, il multiplie les routes et les moyens de communiquer avec des contrées lointaines. Il commande à la nature et la transforme; dans son habitat, par son intelligence, son initiative, son industrie, sa volonté, il est véritablement le souverain, le roi. Et s'il en est ainsi pour l'individu, pour une famille, pour un groupe d'hommes associés dans une entreprise commune, à plus forte raison cette loi s'applique-t-elle aux groupes plus considérables qui constituent les nations ; voilà comment chaque nation, chaque groupe ethnique, disons abusivement chaque race, a sa vie à part, son individualité propre, son originalité : c'est ainsi que se forme ce qu'on appelle le génie national.

Il faut donc tenir compte, parmi les éléments qui ont formé chaque groupe ethnique dans une aire géographique déterminée, des traditions qu'il doit à son origine première et qu'il transporte avec lui, des aptitudes intellectuelles que son genre d'existence antérieure a développées chez les individus, du caractère plus pacifique ou plus guerrier qu'il a dû contracter par suite de la nécessité où il a pu se trouver de lutter contre des ani-

maux ou contre d'autres groupes humains, de ses occupations journalières, de sa langue, de sa vie sociale, morale, religieuse, de ses relations commerciales. Tous ces éléments et bien d'autres, qui n'existent point dans les règnes animal et végétal, font que, malgré tout, on ne peut pas traiter l'homme d'une manière absolue comme les plantes ou les animaux. Une foule de facteurs secondaires interviennent dans la formation des types sociaux, à côté de l'hérédité, du croisement du sang, de l'habitat.

Mais ces facteurs secondaires qui impriment aux groupes ethniques soumis au même milieu, leur nuance propre et les caractérisent au milieu de leurs congénères, n'agissent que d'une manière subordonnée et temporaire. Ils s'évanouissent à la longue, ils s'évaporent pour ainsi dire comme un fluide. La tyrannie permanente de l'habitat finit toujours par reprendre le dessus ; elle nivelle assez vite — parfois en quelques générations — les inégalités et les nuances ethniques dans un même « milieu », si des barrières politiques, religieuses ou autres, que l'on peut qualifier d'accidentelles par rapport à la vie de l'humanité, n'interviennent pas pour ralentir et retarder son action.

Gardons-nous donc de perdre de vue le principe formulé aux premières pages de ce livre : l'habitat crée le type social. Chez les peuples simples, il lui donne son originalité non seulement dans le fonctionnement des organes dirigeants de la société, mais jusque dans l'aspect physique des individus et la constitution intime de la famille. Chez les peuples à civilisation compliquée, l'habitat reste encore le facteur essentiel du type social, en dépit des traditions ethniques et de la parenté animale créée par les incessants croisements du sang; en dépit de la langue, du va-et-vient des populations, et des mille influences latérales qui viennent contrarier son action naturelle : c'est ainsi que l'arboriculteur ne parvient que dans une mesure relative à modifier la forme d'un arbre, la direction de ses branches, la saveur de ses fruits. La nature garde ses droits ou les reprend à la première occasion.

Voilà pourquoi nous avons constaté que tous les peuples anciens et modernes qui ont vécu dans la steppe et s'y sont mis

en marche pour l'Occident ont eu, en dehors de l'apport de traditions héritées de leur primitive origine, les mêmes mœurs, le même genre d'existence, malgré leurs variétés ethniques et l'éloignement mille fois séculaire qui sépare les uns des autres : ils répondent au même type social.

Nous allons rechercher à présent quels sont les caractères généraux des peuples ou des races diverses, qui, dans l'histoire des migrations, ont eu la Germanie pour habitat prolongé, avant de franchir le Rhin et de pénétrer en Gaule.

L'ÉTAT SOCIAL CRÉÉ PAR L'HABITAT EN GERMANIE. ISOLEMENT ET INSTABILITÉ.

Dans les sociétés simples, le « milieu » qui procure la nourriture quotidienne à l'individu et à sa famille, détermine et fixe immuablement — nous l'avons vu, — le type social. Sous son action, se groupent et se rattachent, les uns aux autres, les clans ou les familles qui, ayant les mêmes besoins, les satisfont par les mêmes moyens : tel est le fondement naturel des sociétés de pasteurs dans la steppe, comme dans le désert africain. De la même façon, dans d'autres régions du globe, se sont constituées sous l'influence du milieu, les sociétés simples de pêcheurs, de chasseurs, d'agriculteurs.

Concentrons exclusivement nos observations sur les tribus venues de la steppe asiatique et scythique. Le jour où elles se trouvèrent, par le fait de leur migration, transportées dans une contrée toute différente de la plaine herbue, elles furent contraintes, pour vivre et pour nourrir leurs troupeaux et leurs animaux domestiques, d'adopter un nouveau genre d'existence. Qu'importe, à coup sûr, leur race, leur langue, leur culte, leurs usages séculaires ! Sous le risque immédiat de disparaître, il leur fallut se plier aux exigences de leur nouvel habitat. N'est-il pas évident, par exemple, que l'herbe abondante et sans limites de la steppe fera défaut à des familles pastorales, trans-

plantées dans une région forestière, agricole, montagneuse ou couverte de neige en hiver ? Ne devra-t-elle pas changer ses habitudes et son genre de travail ? Dans la steppe, les hommes •de certaines tribus passent, pour ainsi dire, leur vie à cheval, les femmes et les enfants dans des chariots ; d'autres tribus vivent sous des tentes de peaux ou dans des huttes d'hivernage. Si l'on s'en rapporte à l'étymologie de leur nom, les Essedons, dans l'antiquité, avaient leur demeure mobile dans des chariots, comme dans leurs roulottes, les familles errantes qu'on rencontre encore parfois aux abords de nos villages.

Cette existence n'était plus possible en Germanie, sauf à l'état d'exception. Un type social différent de celui de la steppe s'est donc créé spontanément, sans égard, répétons-le, pour la variété des races, des langues, des religions, des institutions politiques, des croisements du sang. Dans son ensemble et son principe, il est né du sol et du climat de la Germanie.

Ceci explique pourquoi les peuples accourus des steppes où, déjà, ils avaient eu un genre de vie qui était à peu près le même pour tous, ont dû adopter, durant leur séjour prolongé aux alentours des forêts, des lacs et des tourbières germaines, des usages identiques, des coutumes dans lesquelles les particularités ethniques sont, en quelque sorte, recouvertes d'une enveloppe commune. Se plaçant à un autre point de vue, Fustel de Coulanges a fait la juste remarque suivante : « Si Tacite avait connu le vieil état social des populations sabelliennes et helléniques, il y aurait trouvé presque tous les traits de caractère qui le frappèrent si fort en Germanie. » Une observation analogue peut être présentée au sujet des Celtes dont les Gaulois ne sont qu'un rameau.

L'état social des populations installées en Germanie est intermédiaire entre celui de la tribu errante et celui du peuple définitivement sédentaire. Il a, sans doute, progressé en certains endroits ; il s'est développé à la longue, surtout chez certaines tribus auxquelles était échu un sol meilleur et qui ont su, mieux que d'autres, utiliser les ressources naturelles de leur nouvel habitat, défricher et cultiver, se mettre en rapports suivis avec les civilisations méditerranéennes : ce fut le cas dos tribus celtiques qui devinrent sédentaires dans la Germanie danu-

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bienne et celui de quelques tribus germaines qui furent en contact direct avec les Romains le long du Rhin, ou encore, dans quelque mesure, celles de la Bavière et de la Bohême qui firent partie de l'empire de Marbod. Néanmoins, d'une manière générale, les peuples de la Germanie sont toujours restés à un degré social inférieur à celui des peuples qui avaient réussi à franchir les frontières et à s'installer, soit dans les contrées helléniques, soit en Italie ou en Gaule.

A toute époque de l'histoire, l'observation sociale nous conduit à considérer le type germanique, quel que soit le degré, d'ailleurs toujours médiocre, de son développement spontané, d'une part comme un progrès sur la vie de la steppe scythique, et d'autre part comme un échelon inférieur par rapport au type gaulois plus perfectionné ; celui-ci est spécial aux populations de la rive gauche du Rhin, ligures, celtiques, germaniques ou autres, qui, définitivement façonnées à la vie sédentaire, se trouvèrent, par surcroît, dans de tout autres conditions de nature et d'ambiance.

L'immense étendue du réseau aqueux et forestier de la Germanie du nord était le principal obstacle au développement social. Les tribus y étaient isolées non seulement du monde extérieur, mais séparées les unes des autres par d'épaisses barrières que, seules, de longues pistes sylvestres réussissaient à percer. Quand ces peuplades farouches se rencontraient aux confins de leurs territoires de parcours, c'était pour s'entr'égorger, se réduire en esclavage. Or, pour un peuple, grand ou petit, l'isolement est funeste au progrès social. Ce peuple devient facilement égoïste et ombrageux; il se cramponne, pour ainsi parler, à ses habitudes surannées. Il n'est pas bon même qu'une nation moderne soit trop homogène dans ses éléments ethniques. Aujourd'hui, les ethnographes recherchent avec soin, pour les étudier, les populations que les circonstances de leurs annales ou des accidents naturels ont réduites à vivre sur elles-mêmes, loin du contact avec les autres, parce que ces groupes fermés, n'ont plus progressé et ont perpétué jusqu'à nos jours un état social archaïque, remontant parfois à bien des siècles en arrière.

Tel fut le cas de la plupart des tribus de la Germanie : condamnées à l'isolement par leur habitai, elles étaient vouées à

une incurable et perpétuelle barbarie. Celles-là seules qui étaient cantonnées sur les bords du Rhin et du haut Danube et en rapport avec les Gaulois, puis avec les Gallo-Romains, s'élevèrent jusqu'à la vie sédentaire et au développement social et matériel qu'elle comporte.

Outre l'isolement, un autre caractère des tribus germaniques est l'instabilité, qu'elles tenaient à la fois de leur vie antérieure dans la steppe et de la misérable existence à laquelle les condamnait le sol de la Germanie du nord. Les peuples Germains sont par atavisme et par les conditions de leur habitat, des peuples instables ; Strabon le constate avec une remarquable précision : « C'est une habitude commune à tous les peuples de la Germanie, dit-il, que cette facilité à se déplacer, et qui tient à l'extrême facilité de leur vie, à ce qu'ils n'ont ni champs à cultiver, ni argent à amasser, mais habitent de simples cabanes, demeures provisoires et éphémères, ne se nourrissent guère que des produits de leurs troupeaux et cela à la façon des Nomades, qu'ils imitent encore en ce que, comme eux, ils sont toujours prêts à charger le peu qu'ils possèdent sur leurs chariots et à s'en aller, suivis de leurs troupeaux, où bon leur semble *. »

Aussi, tous les historiens et géographes observent-ils que, du temps de Tacite, la plupart des peuples de la Germanie, sans cesse en mouvement, n'occupent déjà plus les contrées qu'ils garnissaient un siècle auparavant, à l'époque de César. Certains ont disparu ; d'autres sont des nouveaux venus ; il en est, comme les Quades et les Marcomans, qui ont conquis une importance qu'ils n'avaient pas. Des hordes d'Arioviste disloquées, il ne reste que des bandes de dangereux maraudeurs.

Nous avons donc à faire, en général, à des populations instables qui se déplacent facilement, errent le long des forêts et des marécages. Elles habitent des huttes qui, si elles ne sont plus la tente désertique, ne sont pas encore les maisons qui enracinent les familles au sol natal ; elles cultivent peu ; l'instabilité exclut la conception de la propriété foncière, privée et héréditaire. A l'affût du pillage comme du gibier, elles guettent

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