LE RHIN EN SUISSE
A l'est du massif du Saint-Gothard, les nombreux torrents <[ui sillonnent en éventail le canton des Grisons, entre les Alpes de Rhétie et celles de Glaris, se réunissent pour former le Rhin supérieur; déjà, il prend les allures d'un fleuve, au pied du château de Reichenau, en amont de Coire K La plupart de ces émissaires des glaciers sont, en même temps, des chemins alpestres ; ils aboutissent à des cols qu'ont fréquentés, à toutes les époques de l'histoire, les marchands avec leurs mulets, les chasseurs, les contrebandiers, les émigrants, les caravanes d'invasion, les armées. Le col du Saint-Gothard, entre la vallée de la Reuss et celle du Tessin, fut franchi par les Lombards, lorsque, quittant la Germanie, ils descendirent en Italie, en 568. Il fut enlevé aux Autrichiens par Lecourbe après sa victoire de Gœschenen, le 15 août 1799.
Le col du Bernardin l'ait communiquer l'un des principaux affluents du Rhin avec la vallée du Mesocco qui descend au lac Majeur. Par le col de Splugen passe la fameuse via mala, aux gorges formidables, qui conduit de Coire au lac de Corne. On comprend, par là, l'ancienne importance de villes comme Coire
1. Les Ancien» désignaient le mont Adulas, chez les Lépontes, comme étant la source du Rhin. Stuabom, IV, 3, 2; CÉSAR, Bell. Gall., IV, 10. La région de Coire (Chur) est l'ancien pays des Uuates (et non Nanluutes).
(Chur), aujourd'hui déchues ou devenues seulement villes de touristes, mais qui furent jadis les caravansérails obligés des voyageurs, les tètes de ligne des expéditions au delà des Alpes, les gites d'étapes des soldats. Les curieux admirent encore à Goire sa cathédrale du vme siècle et son trésor carolin-
gien.
De Splugen on gagne aussi, dans l'Engadine, le cours de l'Inn qui, par Innspruck, conduit au Danube.
Il y a enfin, pour aller de la vallée du Rhin dans celle de PInn, les passes de l'Albula, de Fluela, de Davos et d'autres encore. C'est à cause de ces chemins que les Autrichiens, au xvne siècle, tenaient tant à posséder cette haute vallée de l'Engadine, au rude mais salubre climat, qui leur donnait accès à la fois en Suisse par le Rhin supérieur et en Italie par la vallée de l'Adda et la Valteline.
Entre Goire et le lac de Constance, les vallées montantes de plusieurs affluents du Rhin et du Danube sont adossées ou plutôt comme juxtaposées bout à bout, de manière à ménager de faciles communications entre les deux grands versants et, par eux, entre la Suisse et le Tyrol autrichien. Quand on a dépassé, à la descente, le mont des Trois-Sœurs dans la minuscule principauté de Lichtenstein, on rencontre les sources du Lech et de l'Iller qui arrosent le Vorarlberg; puis, à mesure qu'on approche de Bregenz, à la tête du lac de Constance, le cours du Rhin devient à la fois plus large et moins torrentueux ; il est navigable aux batelets et peut être aisément franchi.
Bregenz, la capitale du Vorarlberg autrichien, a toujours été un gîte d'étape important ; les Romains l'avaient fortifiée pour garder la route contre les invasions germaniques ; les Français s'en emparèrent en 179G.
Le lac de Constance [Brigantinus) est, pour la Suisse, le pendant du lac de Genève. Les cantons de Saint-Gall et de Thurgovie, le long de sa rive méridionale, sont ouverts, par la vallée de la Thur, aux voies du commerce comme aux invasions. La vieille abbaye de Saint-Gall, fondée en 613, l'un des grands foyers littéraires de l'époque carolingienne, était une étape à proximité de cette route, gardée par les armées du Saint-Empire.
En traversant le lac de Constance, le Rhin forme un coude prononcé, infléchissant brusquement son cours de l'est à l'ouest, direction qu'il conservera jusqu'à Bâle. Lés cantons si fertiles en vignobles et en arbres fruitiers, de Thurgovie et de Zurich, arrosés par la Thur et ses affluents, étalent assez d'espace en plaine pour avoir vu s'y déployer de grandes armées venues d'Allemagne ou de France. En 1799, Masséna s'y couvrit de gloire en écrasant, aux portes de Zurich et à Constance, les armées de l'archiduc Charles d'Autriche, de Korsakow et de Souvarow.
Au sortir du lac de Constance, le Rhin a déjà plus de cent mètres de large. C'est un superbe flot d'émeraude empanache de vapeurs cristallines qui, en temps calme, roule à raison de 330 mètres cubes à la seconde. La fonte des neiges au printemps, des crues subites, des affluents torrentueux augmentent, doublent, quintuplent parfois son débit, rendent plus dangereux ses rapides, élargissent son lit ; il atteint 170 mètres à la cascade de Schaffouse, seuil gigantesque de 24 mètres, par-dessus lequel le fleuve écume et bondit, pareil au cheval indompté que, dans les temps mythiques, Neptune fit jaillir du rocher, d'un coup de son trident.
Donaueschingen, chef-lieu de l'ancienne principauté de Furstenberg, au confluent des trois ruisseaux qui forment les sources du Danube, n'est qu'à quelques kilomètres du cours de la Wutach, affluent du Rhin, sur sa rive droite, entre Zurzach et Waldshut. Là, est un point stratégique important dans l'histoire : c'est l'ouverture de la Trouée du Danube qui conduit à Ulm en Bavière.
Remarquez, vis-à-vis de l'embouchure de la Wutach, le confluent de l'Aar, sur la rive helvétique. L'Aar apporte au Rhin le tribut de tous les lacs, rivières et torrents du versant occidental des Alpes suisses jusqu'à la chaîne du Jura ; au moyen âge ce fertile pays s'appelait l'Aargove. A son embouchure, l'Aar (l'ancienne Arula ou Arura) est plus volumineux que le Rhin : il s'est grossi de la Limmat, le déversoir du lac de Zurich, et de la Reuss qui vient de Lucerne et du lac des Quatre- Cantons.
DESCRIPTION DU KIIIX 11
Aarau est à proximité du point de rencontre de ces trois rivières: c'est là, à Vindonissa qui n'est plus aujourd'hui que le bourg de Windisch, que convergeaient les voies romaines des Alpes. Elles amenaient les légions sur le Rhin, par les cols de Splugen, du Septimer, du Julier. Celles des Alpes Pennines et de Genève convergeaient à Avenches (Aventicum), bâtie auprès du petit lac de Morat, non loiu de l'endroit où les Suisses remportèrent, en 1476, une si éclatante victoire sur le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire.
L'Aar passe à Thoune, Berne et Soleure. La Thièle lui apporte les eaux des lacs de Neufchàtel et de Bienne. Ainsi, au Confluent (Coblenz) voisin de Zurzach, l'Aar avec ses tributaires forme « patte d'oie », drainant toutes les rivières des cantons de Zurich, d'Argovie, de Lucerne, de Berne, de Fribourg.
Qu'on juge, par ce coup d'œil général, de l'importance de l'estuaire de l'Aar et du seuil bas et facilement accessible qui longe le Rhin comme un quai immense, reliant entre elles les villes du Frikthal (le Friccovedu moyen âge), Waldshut, Lauffenbourg, Seckingen, Rhinfeld : ce sont là les fameuses villes forestières, par lesquelles on gagnait le lac de Constance et Bregenz; par elles aussi, en franchissant le Rhin, on remontait la Wutach, pour atteindre les régions du haut Danube, la Souabe et toute l'Allemagne du sud.
Les ponts jetés sur le Rhin dans chacune de ces villes furent souvent traversés, dès l'époque romaine, sinon déjà antérieurement. Ils servirent de passage à bien des invasions germaniques, tout comme aux armées autrichiennes et allemandes qui envahirent la Suisse, puis la Bourgogne par la trouée de Belfort. Ce fut en vain que Louis XIV chercha à s'approprier ce pays de la rive gauche du Rhin helvétique, dangereux voisinage pour l'Alsace et la Franche-Comté, ses récentes conquêtes.
Le Frikthal fut possédé par la maison d'Autriche jusqu'au traité de Lunéville en 1801 ; alors, Bonaparte le fit donner à la Suisse. Mais la neutralité du Frikthal et des villes forestières fut violée en 1814 par les Autrichiens et ceux-ci, avec l'assentiment des Suisses, moins nobles que les Belges en 1914, pénétrèrent par là en Franche-Comté et mirent en échec Napoléon.
Au pont de Bàle, le Rhin qui a déjà fourni une course de 440 kilomètres, a plus de 200 mètres de large et son flot sonore verse environ 1.000 mètres cubes à la seconde1.
1. Cés.vr dit du Rhin compris entre Constance et Bâle : Flumine Rheno latissimo atque altissimo (Bell. Gall., I, 2, 3) ; citatus ferlur (IV, 10, 3); voyez aussi, IV, 17, 2; Stiiadon, IV, 3, 3; Elstatiie, Comment, in Dionys. Perieg., 294, p. 267 (édit. Dictot); cf. C. Julliak, Histoire de la Gaule, t. I, p. 56.