DE BALE A LAUTERBOURG
Après avoir couru de Test à l'ouest jusqu'à Bâle, le Rhin se heurte brusquement au barrage que forme devant lui le mont Terrible, le dernier éperon du Jura. Le fleuve, contraint de reprendre la direction du nord, s'engage dans le large couloir, ourlé sur ses deux bords par les reliefs parallèles de la Forêt- Noire et des Vosges, dont Pline, déjà, vante les sapins géants. A droite, le grand- duché de Bade ; à gauche, l'Alsace. De part et d'autre, une immense plaine d'alluvions dont la longueur, depuis Bàle jusqu'à Lauterbourg, est de 200 kilomètres.
Sous le pont de Bàle, le Rhin est à 276 mètres au-dessus du niveau du repère d'Amsterdam ; il est à 100 mètres à Lauterbourg; sa dénivellation graduelle d'un bout à l'autre de l'Alsace est donc de 176 mètres l.
Au-dessous de Bâle, le Rhin baigne le pied de la vieille forteresse française d'Huningue, bâtie par Louis XIV, presque en face de l'embouchure de la Wiese badoise, pour protéger un passage facile et un pont en bois, si souvent supprimé, rétabli et franchi par nos armées ; il a été remplacé par le pont du chemin de fer que les Allemands ont construit après 1870. Saluons la première ville alsacienne, Huningue, où, en 181 5,
1. Charles Grad, l'Alsace, p. 164; cf. Reçue d'Alsace, 1877, p. 247 (chiffres un peu différents).
s'immortalisa Barbanègre en résistant avec ses 135 compagnons aux assauts impuissants de 32.000 Autrichiens.
Plus bas, à Neuenbourg, un autre pont met en communication directe Mulhouse, la grande cité industrielle, avec Mûlheim et Fribourg-en-Brisgau ; plus bas encore, au confluent du Môhlin, un autre pont en fer, entre Neuf-Brisach et Vieux- Brisach, au pied du Kaiserstuhl ; il remplace un ancien pont de bateaux qui vit bien des armées et des invasions. Le fleuve est presque guéable, en été, au moins dans les années de sécheresse. Il y a encore un pont nouveau à Rhinau. Enfin, par le fameux pont de Kehl, long de 245 mètres, Strasbourg est en rapport avec la rive droite. Kehl est au confluent du Rhin et de la Kinzig qui vient d'Offenbourg et de la Forêt-Noire.
Le Rhin conserve ainsi, de Bâle à Strasbourg, une allure précipitée qui y rend la navigation commerciale à peu près impraticable, une grande partie de l'année. Seuls, des bateaux très plats peuvent, quand ils sont chargés, remonter son cours dans des canaux latéraux artificiels. Il entraîne dans sa course folle, au lendemain des orages ou après l'hiver, des cailloux roulés, des arbres déracinés qui se cramponnent de-ci de-là, à chacun de ses détours. Les alluvions et le gravier s'étagent sur ses berges en gradins symétriques mais inconsistants ; aussi, ce n'est qu'à une certaine distance de son cours, sur la lisière du lœss fertile, que les Romains prudents avaient établi la route dont on remarque encore des vestiges, de Bâle à Neuf-Brisach par Horbourg (Argentovaria). Il a besoin de beaucoup d'espace en ses jours de colère, le terrible fleuve! La traîne liquide, parsemée de bancs de sable micacé et de limon marneux, dépasse souvent 4 et atteint parfois 6 kilomètres de large. Dans cet enclos bordé de terrasses, appuyées aujourd'hui sur des digues artificielles, les ruisseaux, comme une blonde chevelure dénouée d'Alsacienne, vagabondent, modifiant leurs lits suivant les saisons. On a compté, en certains endroits, jusqu'à huit bras du Rhin, qui s'enchevêtrent, changent de place d'une année à l'autre, cessent d'exister et sont remplacés par d'autres. Ceux qui durent assez longtemps se couvrent d'une végétation palustre haute et touffue, de bruyères, de joncs plus grands que l'homme,
où niche à son aise le gibier d'eau ; il y a des marécages, des fondrières, des prés et des bosquets, voire des champs en culture, où travaille tout un monde de petites gens aux mœurs originales, imposées parle genre de vie : maraîchers, vanniers, pêcheurs, chasseurs, meuniers, braconniers, bergers et maraudeurs. Un des métiers pratiqués par les miséreux qui demandent au Rhin leurs moyens d'existence, est celui d'orpailleur. Le Rhin est un fleuve aurifère, comme plusieurs de nos rivières qui descendent des Cévennes et du plateau central d'Auvergne. Son sable, formé de quartz pulvérisé, est mêlé de paillettes d'or, Vor du Rhin de la légende épique. Le lavage et la décantation se pratiquent au bord de l'eau courante, dans des coffres de planches et des écuelles en bois qu'on agite adroitement par un mouvement de tangage et de roulis, pour que le sable chargé d'or s'accumule dans le fond. On enlève les grains superficiels et les autres impuretés. Puis, l'orpailleur verse le sable le plus lourd, de couleur noirâtre, dans un vase en terre poreuse placé sur un feu de charbon. Il ajoute un peu de mercure au sable chauffé ; l'or, attiré par l'autre métal, forme avec lui de petites boules jaunâtres. On fait ensuite évaporer le mercure, et il reste dans la cuvette un peu d'or pur, que le pauvre orpailleur porte, pieds et jambes nues, chez les orfèvres de Strasbourg ou à la Monnaie de Garlsruhe : c'est une bien minime portion du Trésor des Nibelungen ; le métier est si peu lucratif qu'il est presque abandonné aujourd'hui.
Le Rhin, avec ses ilôts boisés, ses bras morts perdus dans les saules et les ajoncs, est la grande route des oiseaux migrateurs. Reliant les lacs de la Suisse à la mer du Nord, il est la ligne de passe de l'armée aérienne qui, chaque année, s'en va à la recherche d'un climat plus doux, dès que l'hiver approche. Les naturalistes et les chasseurs alsaciens énumèrent avec une fierté jalouse les deux cents espèces d'oiseaux de passage qu'on rencontre dans les iles du Rhin, depuis le cygne noir et l'orfraie Scandinave, jusqu'à toutes les variétés des échassiers palmipèdes qui se promènent dans la boue et pèchent dans les mares stagnantes, durant les haltes de leurs longs voyages1. La