‹ Le Rhin dans l'histoireChapitre 41 sur 211 · LE GROUPE ETHNIQUE DES PEUPLES GERMAINS · texte numérisé non relu

LE GROUPE ETHNIQUE DES PEUPLES GERMAINS

A quels traits peut-on, dans l'histoire ancienne, distinguer parmi les peuples qui ont habité la Germanie, ceux auxquels doit être réservé le nom de Germains ?

L'anthropologie, nous l'avons vu, est hors de cause. L'ethnographie a, elle-même, à peu près échoué dans cette recherche; on considère aujourd'hui comme moins périlleux d'interroger la linguistique. C'est à cette science que nous demandons maintenant la clef de l'origine et de la répartition des peuples qui se sont fixés en Germanie ou qui ont séjourné dans cette région de l'Europe.

L'affinité originaire des peuples indo-européens dont les Celtes et les Germains faisaient partie, est démontrée surtout par la linguistique. L'identité de racines et de construction morphologique dans les langues si diverses, parlées par les peuples de cette famille, atteste leur primitive communauté de vie et d'extraction. Les divergences de langage ont commencé à se produire à partir du moment où ces peuples frères s'étant dispersés et éloignés les uns des autres, ont mené une existence autonome. Chaque langue devenue indépendante s'est enrichie de mots nouveaux, venus, les uns du progrès des mœurs et des institutions, des occupations, de la nature de l'habitat; les autres, empruntés au commerce et aux relations avec l'exté-

rieur. Quand les peuples celtiques, scythiques ou germaniques parvinrent en Germanie, il y avait de longs siècles déjà que leurs langues suivaient, chacune, son évolution propre.

C'est surtout à la langue, que les Anciens eux-mêmes distinguaient les Germains des Celtes et des Scythes. Ils ont réservé le nom de Germant à ceux des peuples de la Germanie qui parlaient un dialecte germanique ; c'est sur cette base que paraissent établies les listes des peuples germains qu'ont dressées Pline et Tacite et dont nous aurons l'occasion de parler plus loin.

Au milieu des contradictions des sources anciennes et des incertitudes des savants modernes, nous pouvons nous figurer les nations germaniques comme une immense cohue de peuples, de races diverses, qui, à la suite des Celtes, ont émigré d'Asie en Europe par la route des steppes scythiques, durant plusieurs siècles. Celtes et Scythes se trouvèrent graduellement submergés par des arrivages incessants et toujours renouvelés de Germains.

Ceux-ci parlaient des dialectes apparentés les uns aux autres, le gothique, le frison, le saxon, les variétés du haut allemand ou quelque chose d'approchant, jargons qui, de toute l'antiquité, ne furent jamais écrits. Mais qu'on ne s'y trompe point: cette affinité de langage et d'origine n'a jamais constitué entre ces peuples barbares un lien quelconque, un embryon de fédération, de nation ou de patrie. Chaque tribu germanique est absolument indépendante de ses voisines ; même en face d'un danger collectif elles n'ont jamais songé à s'associer pour se défendre et unir leurs efforts. Elles sont, d'ailleurs, constamment en état d'hostilité les unes avec les autres.

Des auteurs allemands contemporains ont essayé de grouper ensemble les peuples germains, c'est-à-dire parlant une langue germanique, pour les mettre en parallèle avec les peuplés gaulois ; ils ont voulu en faire une entité politique, un faisceau national, théorie contre laquelle chaque page de l'histoire de la Germanie proteste en toute évidence.

En vain, les mœurs sauvages et vagabondes, les institutions, les déprédations de tous ces peuples germains, rcfractaires au

progrès, se présentent comme identiques ; en vain l'habitat commun de ces hordes dévastatrices leur a imposé la même barbarie : comme nous l'avons dit plus haut, elles sont incapables de s'associer autrement que par accident, pour le pillage.

Les Anciens, aussi bien que les modernes, se sont demandé avec curiosité quels étaient les caractères propres aux Germains de Germanie et aux Gaulois de notre Gaule, et ce qui, en dehors de la langue, permettait de distinguer les uns des autres. Strabon, d'après Posidonius, dit que Gaulois et Germains se ressemblent. César affirme qu'ils n'ont rien de commun. Les historiens modernes comme Fustel de Coulanges et Camille Jullian, citent, textes en mains, quelques contrastes ; ils insistent sur les rapprochements ; ces derniers sont si nombreux que ces écrivains éminents n'hésitent pas à conclure que Germains et Gaulois se ressemblent fort quant aux mœurs et aux institutions1. On n'en peut être surpris, puisqu'ils étaient apparentés par l'origine ethnique, qu'ils avaient parcouru les mêmes étapes dans leurs longues migrations, et enfin que la Germanie, durant tous les siècles de l'antiquité, ne cessa d'essaimer sur la Gaule. Mais en ce qui touche à l'état social imposé par l'habitat, les dissemblances entre les Germains et les Gaulois sont fondamentales. Les peuples delà Germanie sont, — avons-nous dit déjà, — caractérisés par l'isolement et l'instabilité, par l'absence de tout lien fédératif, l'ignorance de la propriété foncière privée; les peuples de la Gaule ont, au contraire, l'état sédentaire et tous les rouages de la civilisation compliquée qui en découle. Nous insisterons plus tard sur ces faits, pour l'époque romaine; nous verrons alors les Gaulois, — tous les Gaulois, — ceux de la Belgique comme ceux de l'Aquitaine, de la Celtique ou de l'Armorique, ceux de Trêves comme ceux de Bordeaux ou de Narbonne, se réclamer du nom de Gaulois et de la patrie gauloise. Au contraire, comme Ta remarqué Fustel de Coulanges, jamais les Germains n'ont cherché à se grouper sous ce nom de Germani, ni sous quelqu'a utrc appellation générique.

1. Fustel de Coulanges, Histoire des Institutions:, t. II, p. 282; C. Jullian, Histoire de la Gaule, t. I, p. 243, et t. III, p. 61.

D'où vient donc ce nom de Germani qui leur est donné par les Romains dès le temps de César ? Tacite qui signale l'isolement des peuples de Germanie sur une terre forestière, ingrate, triste et sauvage, affirme que le nom de Germani fut pris d'abord par la tribu des Tongriens lorsqu'ils vinrent s'installer à la place des Gaulois, dans le pays de Tongres qui garda leur nom.

Les Tongriens auraient trouvé là d'autres peuplades, parlant un dialecte à peu près semblable au leur, c'est-à-dire germanique, les Condrusi, les Paemani, les Caerosi, les Segni. Ces peuples se seraient dits « frères », ce que les Romains auraient naturellement traduit par germani. De là, les noms de « Germains » et de « langue germaine » créés par les Romains ; ceux-ci les auraient étendus, dès le début de l'époque impériale, à toutes celles des tribus cantonnées en Germanie, qui étaient apparentées aux Tongriens et à leurs clients par la langue et, sans doute, par ^extraction ethnique1.

C'est là, en nous appuyant sur le témoignage de Tacite, ce que nous considérons comme le plus vraisemblable. Les noms de « Hellas, Asie, Europe » et, à l'époque moderne, celui de l'Amérique, ont des origines tout aussi modestes. Il n'y a point, dans tous les cas, à tenir compte de l'étymologie boursouflée, proposée par des érudits allemands qui ont voulu donner au mot German le sens de « guerrier valeureux » (ger\ fort, man, guerrier) ; d'autres ont exprimé des opinions encore plus extravagantes.

Suivant toutes les apparences, ce sont donc les Romains qui ont créé ce terme de Germani ; le long des siècles de l'empire, les auteurs désignent sous ce vocable, tantôt seulement les peuples qui parlent une langue germanique, tantôt tous les peuples barbares cantonnés en Germanie, quelle que lut leur langue : on englobe parfois sous le nom de Germani ou d' « invasions germaniques », même des tribus qui parlent une langue celtique, d'autres qui parlent une langue scythique ou finnoougrienne.

1. Ce ne saurait être comme le croit Sthahon (VU, 1, 2), à cause de leur parenté avec les Gaulois, que les Germains auraient été appelés Germani par les Romains.

Dans tous les cas, même en restreignant comme on le doit, le nom de Germains à ceux des peuples qui parlent une langue germanique, on constate entre eux le disparate le plus absolu, l'isolement, l'absence de toute solidarité. Dès avant César comme au temps de Tacite, les peuples Germains sont aussi étrangers et hostiles les uns par rapport aux autres, que l'étaient aux ive et ve siècles, les Ostrogoths, les Visigoths, les Burgondes, les Lombards, les Francs, les Alamans, les Suèves, les Hérules, les Vandales et d'autres, qui cependant parlent tous une langue germanique. Fustel de Coulanges observe que, vers la fin de l'empire romain, lorsque ceux de ces peuples qui sont, enfin, à demi édviqués par leur contact avec les Romains, veulent se désigner eux-mêmes par un terme générique, ce n'est pas le nom de Germant qu'ils prennent, c'est celui de Barbari. Ils n'en réclament point d'autre. Les Visigoths et les Burgondes s'appliquent cette appellation dans leurs lois rédigées à cette époque. Mais alors, ce nom collectif n'est lui-même, en quoi que ce soit, l'indice d'un groupement fédératif. Les Germains sont, comme toujours, les uns pour les autres l'ennemi héréditaire. Ils n'ont de commun que leur instinct de paresse, de vagabondage et de rapines, leur cruauté, les ruines qu'ils ont accumulées et qui ont valu au terme de Barbari la sinistre renommée qu'il a dans l'histoire *.

1. Fustel de Coulanges, Histoire des Institutions, t. II, p. 282; G. Jullian, Histoire de la Gaule, t. I, p. 243; t. III, p. 51.

Page 1