ÉTAT PHYSIQUE DE LA GAULE DE L'EST AVANT LA DOMINATION ROMAINE
Par son aspect physique, la douceur et l'égalité de son climat, sa fertilité naturelle si variée, la Gaule exerçait une irrésistible attirance sur les tribus de migrateurs qui, au sortir de la steppe, ne s'étaient cantonnées dans la forestière et marécageuse Germanie qu'avec l'idée de n'y point demeurer. Celles-là mêmes qui s'attardèrent le plus longtemps — séculairement — sur le sol germain ne s'y attachèrent jamais.
Le Rhin une fois franchi, soit par la Suisse, soit par les passes relativement faciles que le cours du fleuve présente au confluent des rivières, les envahisseurs, venus avec armes et bagages, familles et troupeaux, se trouvaient transplantés dans une contrée gaiement ouverte. Sauf dans la région du nord-est, c'étaient, de toutes parts, des collines qui jalonnent des vallées aux riantes prairies où serpentent des rivières et des fleuves, guides assurés du migrateur. Les rares montagnes d'accès difficile qu'on rencontre peuvent être tournées en quelques jours de marche.
La Gaule offrait même aux immigrants l'avantage de ne pas former un trop brusque contraste avec le pays qu'ils quittaient, car ses champs en culture et ses prés humides, encore marécageux par places, étaient encadrés de belles forêts, la couronne empanachée de ses montagnes et de ses coteaux, j
César, Pline, Strabon parlent avec admiration des forêts de la Gaule qui couvraient presque les deux tiers de sa superficie, . Nombreux sont les naturalistes qui ont essayé de reconstituer la vie antique de nos bois où pullulait toute une faune qui a disparu quand les espaces sylvestres ont été sillonnés de routes ou conquis par l'agriculture2. Les Gaulois aimaient la verdure nuancée de leurs forêts de sapins, de chênes, de hêtres, [de charmes, de bouleaux et ils rendaient à leurs rouvres géants sur lesquelles le gui greffait ses racines, un culte entretenu par les Druides. Gomme en Germanie, les arbres foudroyés y étaient les images des dieux. La mousse même, dit Lucain, qui recouvre ces troncs pourris prend des formes qui inspirent l'épouvante. Le prêtre pâlit auprès du sanctuaire et craint de surprendre le dieu de la forêt :
... Pavet ipse sacerdos Accessas, dominumque timef deprehendere loci.
(Lucain, Pharsale, III, 399 et s.).
Le poète décrit ici la forêt voisine de Marseille. A l'autre extrémité du pays, dans la Gaule Belgique, c'était la forêt d'Ardenne, l'immense et sombre écharpe dont les franges s'étalaient indiscontinues, en ramifications nuancées, montagneuses, entrecoupées de prairies, de marécages et de champs de blé. Le Rhin seul, vers le confluent de la Moselle, la séparait des forêts de la Hesse,de la Westphalie et de la Thuringe. Du côté de la Gaule, elle bordait les plaines nues de la Champagne, tandis qu'au nord, continuée par la forêt Charbonnière dans la Hesbaye, le Hainaut, la Picardie, elle se prolongeait
1. Aujourd'hui, la France a encore un sixième de sa sunace eu Lois (neuf millions d'hectares).
2. Vidal de la Blague, Tableau de, la Géographie </<> la France, p. 'd'à et sui\.; C. Ji;lliax, Histoire de la Gaule, t. 1, p. 89.
en broussailles épineuses et rabougries, en flaques paludéennes disséminées dans la plaine, jusqu'à l'Océan et au cours de la Somme, rappelant par places l'ingrate Germanie.
« La forêt des Ardennes, dit Jules César, est la plus grande de toute la Gaule ; elle s'étend depuis les bords du Rhin et le pays des T révires jusqu'à celui des Nerviens, et elle embrasse dans sa longueur un espace de plus de cinq cent milles », c'està-dire une longueur de 740 kilomètres 1. Le nœud de cette immense forêt était le massif montagneux du Luxembourg ; mais la Griinewald actuelle ne dépasse pas 2.600 hectares et les forêts de Soignes, de Vicogne, de Fagne, de Mormal, de Sirault, débris de la Charbonnière, sont loin d'avoir chacune cette étendue ; quant aux crêtes boisées de l'Eifel, du Hunsruck, du Hochwald, de l'Argonne ou des côtes de Meuse, elles ne sont, au point de vue forestier, que de pauvres débris de leur grandiose développement d'autrefois.
Le déboisage commencé sous les Romains, dès le temps même de Jules César, s'est continué au moyen âge ; mais la forêt était encore imposante au xvne siècle. Le cordelier voyageur André Thevet en fait la description suivante :
« La forest d'Ardenne ayant une grande estendue, va depuis Trêves du Rhin avant, jusqu'aux limites de Trêves du côté des Nerviens (qui est le comté de Hainaut et Artois), contenant plus de cent lieues de longueur. Quant à cette large forest tant célébrée, c'est peu de chose aujourd'hui qu'il n'y a seigneur y prétendant droit qui ne la fasse abattre et démolir, pour en tirer du profit. Jadis, elle embrassait les pays de Hainaut, Luxembourg, Bouillon, Bar, Lorraine, Limbourg, Metz, Namur, Mayence, Coblence et Cologne, voire encore à elle, soubz soy, la plupart du pays de Liège, tirant à l'ouest... Et vers les Belges, l'extrémité de ceste forest est prise aux rivières de Meuse et de l'Escaut; car, quant à la Moselle, du côté de l'est, elle est encore ombragée de cette forest delà part de Trêves2.»
De toutes les forêts de la Gaule, l'Ardenne est celle qui a le
1. Ce chiffre a été considéré par les critiques modernes comme très exagéré.
2. Amjiiiî Thevet, Cosmographie universelle, cliap. \lll, p. 682; cité par Ai,i'iu:i> Mauky, /es Forêts île lu Gaale, p. 168.
plus impressionné l'imagination populaire, par son étendue, ses rochers, ses bêtes et ses oiseaux rares, ses beaux arbres, les battues et les chasses héroïques dont elle fut constamment le domaine. Aussi a-t-elle donné lieu à une foule de légendes populaires. Elle tient une place prépondérante dans les contes de fées, les histoires de brigands et de chasses aux fauves dangereux.
Les rois mérovingiens, Gharlemagne, les barons féodaux, les grands seigneurs des derniers siècles y accomplirent maints exploits cynégétiques contre l'auroch, le bison, l'élan, le cerf, l'ours et le sanglier, — le sanglier surtout dont l'image est si fréquente sur les monnaies des Gaulois de l'Est. Dans la Chanson de Roland, Charlemagne résidait à Aix-la-Chapelle lorsqu'il eut un songe dans lequel il vit un ours et un léopard sortir de la forêt des Ardennes, bondir sur lui et le mordre avec fureur ; l'empereur ne fut délivré que par ses chiens : ce songe fut considéré comme l'indice avant-coureur de grands et rudes combats. C'est dans les profondeurs des futaies de l'Ardenne que se place la légende de saint Hubert, le grand patron des chasseurs.
Dès l'arrivée de César dans la Gaule Belgique la forêt inaugure historiquement sa célébrité par le rôle qu'elle joue dans la résistance des peuples du nord à la domination romaine. A diverses reprises, César raconte les difficultés qu'il éprouve pour atteindre les Adua tiques, les Ménapiens, les Morins et les Nerviens qui, à l'approche des légions, disparaissent au fond des bois et n'attaquent que par surprise. César dut renoncer momentanément à la conquête du pays. Les habitants se ménageaient d'inaccessibles retraites au milieu de labyrinthes et de marécages boisés, en entrelaçant les épines et autres arbrisseaux rampants dont les fourrés étaient impénétrables1. Les fils de fer barbelés qui gardent les tranchées dans la guerre actuelle, ne sont pas plus difficiles à franchir, avec les armes modernes, que ne pouvaient l'être les refuges fortifiés par des levés de terre, environnés de boues gluantes et d'un réseau de ronces, d'épines