G. Jullia.n, Histoire de la Gaule, t. I, p
songèrent à se venger des Arvernes, les anciens alliés d'Asdrubal. De là, leur traité d'hospitalité et d'amitié avec les Eduens, suivi de la campagne des consuls Fabius et Domitius, en 121 avant J.-C, contre le roi des Arvernes Bituit, et le double désastre de celui-ci sur les bords du Rhône. L'empire arverne fut frappé d'un coup dont il ne se releva jamais.
Les Romains en auraient peut-être poursuivi l'anéantissement dès cette époque, sans la grande invasion des Gimbres et des Teutons. Les historiens nous présentent les envahisseurs comme les hordes de Sigovèse, d'Arioviste, d'Attila ou de Tamerlan. C'était un ramassis de tribus nomades et de pillards, parties les unes des froides régions de la Baltique, les autres de la Scythie, ou peut-être aussi des Tartares venus sans arrêt, des steppes asiatiques. Les Barbares s'avancent sur les grandes pistes forestières suivies séculairement par les invasions ou les caravanes de marchands, qui les mènent en Gaule par le Rhin, en Italie parle Danube et les cols des Alpes orientales.
Forcés de se déplacer presque chaque jour pour trouver de quoi manger, ils vont sans savoir où : guerriers à cheval, sorciers, femmes et enfants dans des chariots. C'est une traînée sans fin de plus d'un million d'êtres humains, dit-on, entourée, protégée, précédée de 300.000 hommes armés et féroces1. Partagés en groupes divers, pour ne pas s'affamer mutuellement, ici, ils prennent des directions opposées, là, ils suivent des pistes parallèles pour se porter secours en cas de besoin ou marauder sur une plus large étendue de pays. Au campement, les chariots, rangés autour du camp et défendus par les chiens , forment rempart et donnent à ceux qui veillent comme à ceux qui dorment ou font ripaille une sécurité relative.
En allant, leur nombre grossit sans cesse, car d'autres tribus de barbares s'agrègent aux leurs ou s'engagent derrière eux, dans les chemins désormais sans obstacle qu'ils ont tracés comme le lit d'un torrent. Nul cataclysme de la nature ne saurait leur être comparé. Et ainsi, ils submergent les peuples
1. Il est presque superflu d'observer que ces chiffres donnés par les historiens romains sont, sans doute, très exagérés. Mais ils sont le témoignage de la terreur inspirée par les Barbares.
celtes de la vallée du Danube : seuls, les Boiens leur échappent en se réfugiant dans les montagnes de la forêt Hercynienne. Les Romains eux-mêmes sont battus à Noreia, en Carinthie, en l'an 113 avant J.-G. Par la Suisse et la trouée de Belfort, les Barbares se ruent sur la vallée de la Saône et du Rhône ; près d'Orange, le 6 octobre 105, leur roi Boioric (un nom celtique) inflige aux Romains un nouveau désastre. Les prisonniers sont égorgés, les chefs sont immolés par des prêtresses vêtues de blanc, qui recueillent leur sang dans de vastes chaudières pour y lire l'avenir. Ce qu'on ne peut emporter, armes, bagages, chevaux, l'or même, tout est jeté dans le Rhône, pour les dieux. Puis, dans la contrée, toute vie fut anéantie par le fer et l'incendie.
Peu après, une fraction des Cimbres passe en Espagne; d'autres ravagent le pays des Arvernes et le centre de la Gaule; d'autres encore suivent le long de la Seine et descendent jusqu'au delà de Rouen, chez les Véliocasses. Les Belges n'échappent au massacre qu'en se cachant au fond de leurs marécages forestiers, bien qu'ils eussent, à ce que prétend une tradition rapportée par Strabon, jusqu'à 300.000 hommes en état de porter les armes.
Une bande de Teutons qui avait franchi le Rhin, prit le parti de laisser là, sur la rive gauche, chariots et bagages avec femmes, vieillards et enfants, afin que ses guerriers fussent plus libres de leurs mouvements pour piller : ce campement de sauvages fut le noyau du peuple des Aduatiques.
Dix années durant, les ravageurs restèrent en Gaule, heureux de coucher dans des maisons, eux qui n'avaient jamais vécu qu'en plein air, se repaissant de mets et de friandises, dit Dion Gassius, eux qui n'avaient mangé que de la viande crue, se plongeant dans l'ivresse la plus sordide1. Le pays étant épuisé, ils passèrent en Italie. Les Cimbres et les Tigurins franchirent les Alpes orientales par le col du Brenner et la vallée de l'Adige, l'une des routes de l'ambre; les Teutons, avec leur roi Teutobod, les Ambrons et les Tougènes descendirent les vallées de la Saône et du Rhône.
1. Dion Gassius, Histoire romaine, CGLXXVII (éd. Gros, t. It, p. 109).
Marius sauva l'Italie et délivra enfin la civilisation, en écrasant les Teutons à Aix-en-Provence, en l'an 102, et les Gimbres à Verceil, le 30 juillet de l'an 101. Mais le mot « terreur cimbrique » demeura proverbial chez les Romains jusqu'à l'invasion d'Attila. Quant aux Gaulois, ils restèrent, plus encore que les peuples de l'Italie, séculairement sous l'impression des horreurs et des dévastations dont ils avaient été si longtemps les victimes. Ce fut là, l'un des motifs principaux qui les portèrent à appeler Jules César à leur secours lorsqu'Arioviste les menaça d'une nouvelle invasion germanique.
coup d'oeil sur l'état social des peuples de la gaule
avant jules césar
La statistique évalue aujourd'hui la densité de la population de la France à 83 habitants par kilomètre carré. Celle de la Gaule indépendante, à l'époque de la conquête de Jules César était, d'après Emile Levasseur, d'environ 12 habitants, et suivant J. Beloch seulement de 6 à 7, pour la même superficie, chiffres que Camille Jullian, avec raison, considère comme beaucoup trop faibles. Quoi qu'il en soit, les auteurs s'accordent en général à dire que le chiffre global des habitants était tout au plus de sept millions1. Quelle que soit l'incertitude de ces chiffres, nous ne sommes pas trop éloignés de la vérité en admettant que la surface occupée de la Gaule, au milieu du Ier siècle avant notre ère, n'était pas le quart de ce qu'elle est de nos jours. Il restait donc, même en dehors de la zone forestière, d'immenses espaces cultivables, vides, qui n'attendaient que de nouveaux arrivants, comme dans la plupart des pays de colonies, à l'époque moderne.
Ceux-ci, pour se caser, n'avaient pour ainsi dire que l'embar-
1. Emile Levasseur, la Population française, t. I, pp. 99-101 ; J. Beloch, Die Bevoelkerung der griechisch-romischen Welt, p. 460 (in-8", 1886) ; cf. (TArbois de Jubàihville, Recherches sur les origines de la propriété foncière, p. 636; C. Jullian, Histoire de la Gaule, t. 11, p. 5.
ras du choix, sans qu'ils eussent besoin de chasser ou d'exproprier ceux qui étaient déjà nantis d'un domicile fixe. De nos jours, les choses ne se passent guère autrement, que l'on colonise par pénétration pacifique ou que l'on fasse une conquête par les armes.
Dans la période de l'indépendance gauloise, la Germanie avait déjà déversé sur notre pays des flots de peuples divers ; elle devait continuer incessamment, sous la domination romaine, cet apport humain qui était presque une loi de nature. Tantôt, ce sont des exodes de tribus entières ; tantôt, l'invasion a lieu par une sorte d'infiltration lente et graduelle : c'est la « pénétration pacifique ». Des groupes de Germains sont admis, reçus, attirés dans un canton ; on les emploie surtout à cultiver la terre ; on les arme pour protéger les bourgs etles récoltes contre les rapines des pillards, la convoitise des tribus voisines ou les ravages des bêtes de la forêt. Ils se rendent utiles humblement, veillent, travaillent à la terre, s'installent dans de pauvres cabanes aux alentours des bourgs et des villes ; on en est satisfait. Seulement, ils s'insinuent de plus en plus nombreux ; un beau jour, ils se comptent et s'aperçoivent de leur force ; ils parlent avec arrogance ; ils deviennent dangereux: cela est arrivé pour les Suèves qui avaient été bénévolement introduits chez les Séquanes et les Eduens, et dont ceux-ci ne vinrent à bout de se débarrasser qu'en appelant César à leur aide.
D'autres fois encore, les peuples les plus puissants de la Gaule consentent à faire la concession d'un emplacement sur leur domaine à des tribus pauvres et errantes, pourchassées par d'autres : celles-ci, dès lors, payent tribut et deviennent les clients de leurs protecteurs. Les Gaulois installent ces troupeaux de miséreux à la lisière des forêts, à charge de les défricher. On en fait des domestiques de culture, des esclaves, des colons. Ces tribus qui veulent prendre racine quelque part, acceptent avec reconnaissance le protectorat des populations qui leur donnent asile sur leur territoire.
Ammien Marcellin résume ainsi ce que l'on enseignait de son temps sur l'origine des Gaulois : « Selon les traditions druidiques, la population de la Gaule n'est indigène qu'en
partie et s'est recrutée à diverses reprises par l'incorpora tion d'étrangers venus d'au delà des mers, et de peuplades transrhénanes chassées de leurs foyers, soit par les vicissitudes de la guerre, état permanent de ces contrées, soit par les raz de marée qui se produisent sur leurs côtes 4. »
Ces arrivages successifs, prolongés durant tant de siècles, expliquent la bigarrure de civilisations que présente la Gaule, au moment de la conquête de Jules César. Les peuples dont l'installation en Gaule était séculaire, ont une culture développée, avec tous les rouages compliqués et perfectionnés que le mot comporte; les nouveaux Gaulois ont gardé le pli germanique.
A côté de la civilisation brillante des Eduens (clarissimi Celtarurn), des Arvernes, des Rèmes, des Bellovaques ou des Suessions, les tribus clientes de ces grands peuples offrent encore un aspect voisin de la barbarie d'outre-Rhin. Les peuples les plus illustres se disputent et s'arrachent cette clientèle. C'est par degrés seulement que la Gaule, son climat, le genre de vie qu'elle impose à ses habitants, pénètrent les nouveaux arrivants et leur font comme une seconde nature. Quelle que soit la merveilleuse souplesse et l'étonnante faculté d'assimilation dont les tribus germaniques sont douées, il faut une ou deux générations pour que le travail sédentaire, l'industrie et le commerce provoquent chez les individus des appétences plus élevées, transforment les mœurs et les institutions sociales. A l'instar des vieux Gaulois, ils se bâtissent des maisons solides et durables ; ils s'attachent au sol qu'ils ont défriché, qu'ils améliorent chaque année, qui devient leur propriété exclusive. Des agglomérations de maisons familiales sont entourées de murailles parce qu'il faut les préserver contre les attaques du dehors ; elles deviennent des centres de marchés, de véritables villes. Il n'est pas un peuple établi en Gaule au moment de l'arrivée de César, qui n'ait au moins ces rudiments de la vie sédentaire.
Aussi, lorsqu'en 59 avant notre ère, Jules César entreprend la conquête définitive de la Gaule, tous les peuples de cette