‹ Le Rhin dans l'histoireChapitre 55 sur 211 · Voyez notamment Polyuk, II · texte numérisé non relu

Voyez notamment Polyuk, II

2. C. Jullian, Histoire de la Gaule, t. Il, pp. 118, 436, 443.

3. Ammiun Maucellin, Traclibus transrkenanis, XV, 9, 4, d'après Timagènc.

venirs encore récents de l'hégémonie des rois Arvernes tels que Luern et Bituit ; la tentative de Geltil ; cette impulsion expansive et colonisatrice de la race celtique, que les Romains avaient tant redoutée, enfin refoulée en 121, et que l'invasion des Gimbres et Teutons avait achevé de ruiner : tout cela n'était pas si loin, et conservait tout son prestige dans l'amertume rétrospective des vieux Gaulois qui en avaient été les témoins. Ce feu sacré des traditions nationales, les Druides l'entretenaient avec amour dans leur enseignement, comme les bardes dans leurs chants guerriers ; ils l'attisèrent avec une ardeur inspirée et farouche au temps de Jules Gésar.

C'est sur ces survivances que se fondèrent les revendications des Arvernes et l'ambition de Vercingétorix. Des voisins, jaloux de la prépotence des Arvernes, les voyant abattus, se flattèrent de l'espoir de les évincer et de leur substituer leur propre hégémonie sur la Gaule. Malheureusement, ces peuples riches et puissants ne se bornèrent pas à s'appuyer, pour faire prévaloir leurs desseins ambitieux, sur leurs alliés gaulois et sur leur clientèle; aveuglés par leurs passions politiques, ils commirent la faute déshonorante de solliciter le concours de l'étranger, en appelant les Germains ou les Romains. Ils eurent la pleine conscience de leur crime de lèse-patrie, puisque tous l'ont regretté amèrement et qu'ils ont cherché des excuses ; ils ont fait, trop tard, une tentative générale avec Vercingétorix pour le réparer.

Ce crime, d'autres peuples que les Gaulois l'ont commis dans l'antiquité. Des peuples grecs n'ont-ils pas appuyé sur l'intervention des Perses, des prétentions analogues ? et plus tard, d'autres Grecs n'ont-ils pas appelé Philippe le Macédonien ou les Romains eux-mêmes ? Que dis-je, dans les temps modernes, l'histoire n'enregistre-t-elle pas de pareilles aberrations ?Mais pas plus qu'à présent, ces erreurs politiques ou ces crimes de trahison — quelque nom qu'on leur donne, suivant les cas, — ne sauraient être des arguments à invoquer pour affirmer, comme l'ont fait des historiens de nos jours, que la patrie ou le sentiment national n'existait point chez les peuples de la Gaule. Le terme de patrie peut être compris de

diverses manières, suivant les temps et les pays. Sans doute, la Gaule n'était point un Etat unifié comme la monarchie de Louis XIV ou la France de nos jours, mais les peuples gaulois étaient tout aussi unis et solidaires entre eux que les peuples de la Grèce au temps de l'hégémonie d'Athènes.

Aujourd'hui, dans l'intérieur de chaque nation, des partis politiques se forment, qui ont des chefs, des programmes, des revendications opposées, et qui luttent entre eux avec violence et âpreté. A d'autres époques, ce furent des luttes de classes, comme à Rome au temps des Gracques, comme le mouvement communal au moyen âge ou les revendications du Tiers-Etat lors de la Révolution française. Ces divisions ont été, parfois, si acharnées qu'elles ont aveuglé, oblitéré le sentiment national.

D'autres fois, ce furent des querelles religieuses qui sont venues se mêler aux conflits politiques et l'on vit des groupes confessionnels, molestés par d'autres, faire appel à l'étranger pour reprendre la domination et opprimer leurs adversaires à leur tour.

Chez les Grecs et chez les Gaulois, ce fut la lutte entre les cités (peuples) les plus riches et les plus puissantes pour la prépondérance et le protectorat général. Telle fut, chez eux, la forme qu'avaient prise les dissensions politiques ; mais dans les moments mêmes où elles furent assez ardentes pour pervertir le sentiment de la solidarité nationale, il n'y a point lieu d'en tirer argument contre l'existence de celle-ci.

Bien qu'ils fussent indépendants les uns des autres, au moins pour la plupart, et qu'ils eussent des régimes politiques, des lois et des coutumes aussi particulières que celles qui différencient les villes grecques ou les cantons suisses, les peuples de toutes les régions de la Gaule ne furent jamais indifférents aux frontières géographiques qui les englobaient et à l'état social, né du sol, qui créait entre eux une affinité indéfectible.

Ils sont et se disent « frères et consanguins » ; tous ont l'àme gauloise, comme tous les Grecs avaient l'âme hellène. On le voit bien lorsque les bataillons de guerriers recrutés sur tous

1. Propinqui, consanyiiineiquc, ou encore fratres, affines. Cksau, passim.

les points du territoire de la Gaule, combattent dans les armées étrangères et versent leur sang pour les empires asiatiques, pour les rois grecs, pour les Romains, pour Carthage. Avec quel orgueil de race ils se réclament du nom de Gaulois ! Quand ils envahissent la Grèce pour leur compte, en 279, ils se proclament Gaulois, d'où qu'ils viennent, et ils déclarent avec jactance que les Gaulois ne craignent rien, sinon la chute du ciel sur leur front. Que dis-je ? tout le monde les reconnaît au premier coup d'œil : il y a dans l'art grec un type de Gaulois1.

En un mot, quel que fut leur degré de développement social, qu'ils fussent libres ou clients et tributaires de leurs voisins, tous les peuples, depuis l'Océan jusqu'au Rhin, avaient la fierté du nom gaulois; ils parlent la même langue, à Nîmes comme à Besançon, à Arras, comme à Rennes ou à Bordeaux.

Sans obstacle légal et sans aucun préjugé, des mariages se contractent couramment entre les citoyens des divers peuples de la Gaule; il y a entre eux des liens d'hospitalité, d'amitié et de parenté, des associations d'intérêts commerciaux, un chassé-croisé de relations, une constante fréquentation pareille à celle d'aujourd'hui entre les villes de France.

S'il n'existait point entre eux, à proprement parler, de fédération politique, tout l'ensemble moral qui constitue la patrie, était assez développé, même chez les peuples les plus rapprochés encore du particularisme germanique, pour qu'en face d'un danger commun ils eussent le sentiment qu'ils se devaient assistance. César ne l'ignore point ; aussi fera-t-il tout pour empêcher que les vieux souvenirs de l'unité politique et ce lien moral et religieux, soutenu par le collège des Druides, n'entraînent une prise d'armes générale et simultanée contre lui. Tous, qu'ils soient d'origine ibérique, ligure, celtique, germanique, sont des Gaulois aux yeux des Romains conquérants.

Après l'écrasement des Cimbres et des Teutons, les Arvernes affaiblis, ruinés, sollicitèrent l'alliance et l'amitié des Romains, leurs voisins sur le Rhône, d'autant plus populaires parmi les

1. BiE.NKowsKi, Die Darstellungen der Gallier in der Hellenislischen Kunst. Vienne, 1908, in-4°.

Gaulois qu'ils venaient de délivrer leur pays des hordes germaniques. Les Arvernes espéraient, avec l'appui des Romains, restaurer leur ancienne prépondérance. Mais ceux-ci, se souvenant du danger que Bituit avait fait courir à la Province, ne tenaient point à favoriser ces hautes visées. S'ils accueillirent les Arvernes, leur prudente politique consista surtout à réfréner leur ambition. Geltil paya de sa vie le projet qu'il avait formé de restaurer la royauté arverne. Vercingétorix devait reprendre un peu plus tard l'ambitieux projet de son père.

Les Romains, habiles à attiser les discordes, aidèrent les Eduens à se substituer aux Arvernes, dans l'hégémonie de la Gaule : les Eduens leur paraissaient plus sûrs et ils n'avaient pas dans leur passé la tradition d'un empire dominateur. Au moment de l'arrivée de Gésar, ils exerçaient le principat. Mais s'ils avaient réussi à évincer les Arvernes, leur hégémonie était chancelante, contestée, battue en brèche par d'autres peuples non moins ambitieux, notamment les Séquanes, et ceux-ci firent, sans scrupule, appel à Arioviste et à ses Germains : on sait le reste. L'intervention de Gésar rendit la prééminence aux Eduens.

Les Rèmes, les Suessions, les Bellovaques aspirent, eux aussi, sinon au principat de la Gaule, du moins à une situation qui augmente leur clientèle et leur puissance. G'est dans ce but que les Bellovaques complotent avec les Eduens. Et ainsi, on s'aperçoit, au milieu de ces rivalités intestines, qu'il n'y a nulle différence politique entre les peuples de la Belgique et ceux de la Celtique. Les uns et les autres sont Gaulois au même titre : ils constituent la race gauloise.

Les Belges prennent part directement aux affaires de toute la Gaule1. Comme dans la Celtique, les plus avancés d'entre eux en civilisation sont pour l'alliance romaine qui, deux fois déjà, au temps des Cimbres et d'Arioviste, avait préservé la Gaule de la dévastation. Les autres sont pour la résistance à Gésar. Chaque peuple, jaloux de son indépendance, entend demeurer libre de participer ou non, le cas échéant, à une action

Page 1