‹ Le Rhin francaisChapitre 100 sur 166 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

plus absolue, c'est aussi parce que la colonie des fonctionnaires, la garnison, l'immigration allemande, vivent campés comme sur une terre d'exil. Que leur importent la beauté du climat, la richesse du pays, le contraste entre ce sol fécond et leurs pauvres plaines de Prusse?

Tous ces Allemands se savent hors de chez eux, transplantés là pour accomplir une besogne répugnante, détestés des populations qu'ils oppriment, ils ont conscience de cette situation et reconnaissent au fond la grande injustice commise. L'ennui les a gagnés. Isolés, mécontents, ils n'aspirent qu'à retourner dans leur pays. Les officiers confessent cet état de choses. L'un d'eux disait dernièrement à un Messin chez lequel il logeait : « J'ai encore six mois à rester ici, je les échangerais volontiers contre une année de forteresse ! »

Quant aux fonctionnaires et aux petits employés, ils intriguent auprès de l'administration supérieure pour demander des changements de résidence ou tout au moins des congés. Leur famille les obsède du matin au soir, tant la vie est difficile et décourageante. Point de relations de société pour les femmes, point de plaisirs pour les filles, point d'amis pour les fils. Il faut vivre cloîtrés, sans autres distractions que les visites officielles, sans pouvoir môme nouer

avec ses voisins des rapports supportables. « Ah ! madame ! s'écriait un jour la femme d'un magistrat, en s'adressant à une Française, nous sommes aussi malheureux que vous. Quand tout cela finira-t-il ? »

Dans le commerce, c'est bien autre chose encore. 11 n'y a pas de concurrence possible. Un marchand allemand mettrait en vente ses marchandises au quart de leur prix qu'il n'attirerait pas un acheteur français. Le désespoir des nouveaux venus est d'autant plus grand que leurs illusions ont été plus vives. On croit rêver quand on voit, à Metz, en plein pays lorrain de langue française, d'immenses librairies allemandes aux vitrines chargées des nouveautés de Leipzig et de Berlin. On comprend que la colonie des fonctionnaires ne suffit pas pour permettre à ces colporteurs de saine littérature d'outre-Rhin de faire leurs affaires*:' En revanche, un seul libraire français vendait le mois dernier, en huit jours, 200 exemplaires du livre ayant pour titre : Gambetta.

Je me proposais, depuis mon arrivée en Alsace-Lor^ raine, d'étudier de près les usages des officiers alle-^ mands réunis en corps. La chose m'avait été impos sible à Strasbourg où les officiers de la garnison vivent au casino militaire de la place de Brogïie^ Ceux des régiments de passage s'étaient dissémina par petits groupes dans différents restaurants.

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