CHAPITRE X
tique alsacienne-lorraine, les Messins les considèrent comme absolument secondaires. »
Telle est, en effet, la différence entre l'Alsace et la Lorraine. La ligne de conduite qu'on venait de m'exposer est la résultante de la politique d'option. Quelque noble qu'elle soit, elle offre de graves dangers. J'ai déjà eu l'occasion de le faire comprendre. L'abstention générale des populations alsacienneslorraines comblerait de joie M. de Bismarck. Le jour où la protestation cesserait d'être active, le chancelier de l'empire ne proclamerait-il pas ce triomphe apparent de la germanisation ? la conquête ne semblerait-elle pas, aux yeux de l'Europe, définitivement acquise ?
On s'occupait beaucoup, ce jour-là, à Metz, dans les cafés, les hôtels, les boutiques, tenus par des Français, d'un fait arbitraire dont je me garderai d'omettre le récit.
Le conseil municipal de Metz existe toujours. Il n'a pas été dissous comme celui de Strasbourg, et l'administrateur municipal, faisant fonctions de maire, à la place de M. Bezançon, destitué, ne peut ouvrir des crédits de son chef. L'arrivée de l'empereur Guillaume à Metz devait entraîner une dépense assez considérable; mais le conseil n'était nullement disposé à voter quoi que ce fût. Le gouvernement d'Alsace-
Lorraine s'arrangerait, il trouverait bien Targent nécessaire pour festoyer à l'occasion du voyage impérial.
En effet, le gouvernement d'Alsace-Lorraine, ou plutôt le président du district lorrain, a su trouver de l'argent. 11 n'a rien imaginé de mieux que d'envoyerà domicile chez les commerçants pour les prier de s'inscrire sur une liste de souscription volontaire, à l'effet de couvrir les frais nécessités par la présence de la famille impériale. Le noble empereur verrait ainsi combien ses fidèles sujets de Metz tiennent à lui faire plaisir. Les débitants, les cafetiers, les hôteliers, étaient tout désignés pour s'enthousiasmer plus facilement que les autres.
« M. X..., disait l'employé présidentiel à un cafetier, vous ne refuserez pas, je pense, de vous inscrire sur cette liste de souscription ?
— Mais, répondait celui-ci, je n'en éprouve aucune envie. Je consacre assez d'argent au paiement de mes impôts, sans en dépenser encore à souscrire. Une souscription étant volontaire
— Vous ne souscrivez pas ?
— Comme vous le dites.
— M. X..., il y a bien d'autres choses qui sont volontaires ; par exemple, maintenir la permission d'ouvrir un établissement public à un cafetier qui manque de respect envers l'empereur.
CHAPITTiE X. 199
— Vous me menacez de fermetm'e ?
- — Pas précisément, mais
— C'est bien, voilà cinq francs pour votre souscription volontaire,
— Cinq francs, vous n'y pensez pas! cinq francs pour un café aussi souvent dénoncé comme un rendez-vous d'opposants. Vous serez plus généreux, j'en suis sûr. Vous donnerez bien quarante marlis.
— Volontairement, n'est-ce pas? »
Que faire? Comment résister? Quel moyen d'empêcher le président de Lorraine, sur le rapport du chef de police, d'ordonner la fermeture de l'établissement ? On jetait de guerre lasse à ce forban sans vergogne la somme demandée.
C'est encore un petit article à ajouter au code de l'honnêteté germanique.