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CHAPITRE XL

Ce ne serait rien encore si ces chemins aboutissaient à une ligne de retraite ; mais, derrière les positions allemandes, depuis le bois des Ognons jusqu'à Tronville, les ravins dominés par le plateau conduisent à la Moselle. Le pont suspendu de Novéant à Corny était la seule ligne de retraite. Qu'on songe à ce qu'aurait été un refoulement des forces allemandes vers les vallons. Pour nous rendre de Vionville à Gorze, il nous a fallu descendre de voiture et marcher le long d'un sentier difficile.

Aussi, quelle activité dans la nuit qui suit la bataille! Le prince de Wurtemberg avec la garde prussienne a parcouru, de Bernecourt à Hannoville au passage, 30 kilomètres en moins de dix heures pour arriver le 17, dans l'après-midi, prolonger l'aile gauche de l'armée engagée dans la journée du 16 août.

Gorze est un gros village, propre, coquet, bien abrité, chef-heu de canton de 1,800 habitants au moment de l'annexion, vieille cité gallo-romaine, belle ville au moyen âge et siège d'une riche abbaye bénédictine. Ses abbés étaient princes et battirent monnaie jusqu'à la fm du xvi* siècle. Elle fut cédée à la France en 1661, par le traité de Vincennes. J'ai bien souvent parcouru cette contrée dans mon enfance ; grimpé aux ermitages de Saint-Clément ou de Saint-Thiébaut d'où l'on découvre tant de vallons

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fertiles; fouillé ces bois sombres qu'égaie le murmure de ruisseaux aux ondes si claires. Ah ! l'Allemagne, qui y pensait dans ce temps-là ! 11 y avait bien quelques vieillards qui, par les soirs d'été, assis le long des vergers, sur les bancs de pierre, au milieu d'une jeunesse attentive, racontaient l'histoire des corps francs lorrains de 1814, mais c'était tout. Cette population laborieuse, économe, l'une des plus paisibles de la France, tirait parti de ce bien suprême : la paix. Ses ancêtres, les gardiens du vieux château fort, n'avaient-ils pas assez guerroyé ?

J'était, il m'en souvient, l'un des coins les plus fiches de la Lorraine, renommé par ses vins, Pagny et Thiaucourt sont les premiers crus du pays, et le centre commercial d'une région prospère. Les porteballes de Trêves et de Luxembourg ne venaient pas jusque-là. On n'y avait jamais rencontré aucun Allemand. Un beau jour, Gorze a vu des masses d'ennemis passer le pont de Corny que Bazaine s'était refusé à faire sauter et encombrer ses ravins. Elle a entendu tout un jour l'effroyable canonnade de Rezonville, tressailli d'espérance en voyant le soir des convois sans fm de blessés hagards et, aux heures tardives de la nuit, tout un état-major de princes et de généraux anxieux. Elle s'est réveillée prussienne.

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