‹ Le Rhin francaisChapitre 113 sur 166 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Gorze a tout perdu par l'annexion. La contrée dont elle était le chef-lieu de canton est restée en majeure partie française. Une douane s'y est établie et le tiers de la population s'en est allé. Quatre ou cinq douaniers, deux employés, deux gendarmes, un gardechampêtre, un policier, le maître d'école sont seuls à parler allemand. Encore ces nouveaux venus, dans ce pays si français, ont-ils été contraints d'apprendre la langue des vaincus. J'ai pu m'en rendre compte en demandant à l'un des gendarmes quelques renseignements qu'il m'a fournis, sans trop estropier la grammaire.

La tyrannie bureaucratique ne s'en exerce pas moins ; car, ici,^ sur la frontiùre, la méfiance des autorités allemandes est toujours en éveil. La France n'est pas à une heure de marche. Les aubergistes sont mis à l'amende, sans pitié, s'ils ne s'empressent pas de dénoncer à l'autorité l'arrivée de tout voyageur que ses allures militaires autorisent à prendre pour un officier de notre armée. Le fait s'est récemment produit à la suite d'une tournée entreprise dans le pays par deux voyageurs à moustaches venant de Toul. Les débitants se vengent de la police en lui signalant tout voyageur boiteux, manchot ou cacochyme qui s'aventure en ces parages.

Le cimetière de Gorze est semé de tombes d'offi-

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ciers français et allemands. Parmi les premières, j'ai remarqué celle du commandant Guichard, du 66« régiment d'infanterie de ligne. La municipalité et les habitants entretiennent soigneusement ces monuments qui se dressent au milieu des fleurs. C'est un culte que j'ai retrouvé partout dans mes excursions aux champs de bataille. Et les impressions sont vives quand on voit, au milieu de villages que le canon avait détruits, Rezonville, Vionville, Bruville, reposer côte à côte dans le cimetière, vainqueurs et vaincus, sous la garde de ceux que ces luttes ont ruinés !

Les habitants de Gorze et des villages voisins ont gardé de ces journées de sang un souvenir si poignant qu'une tristesse grave obscurcit encore leur < front. Bon nombre de femmes ont pris instinctivement le deuil et ne l'ont plus quitté. C'est que dans l'histoire on ne trouve pas d'exemples d'un pareil fourmillement de soldats. La masse des corps allemands a passé par ici comme une avalanche, accourant haletante vers les champs de bataille. Tout s'est décidé là-haut sur ces plateaux, là-bas sur ces montagnes. Ces ouragans de fer des 1 6 et 1 8 août ont couché sur le terrain 70,000 hommes, la population en état de porter les armes d'une ville d'un million d'âmes, lious nous sommes fait raconter ces événements par

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